
De retour à Paris après un récital salle Cortot (« chez lui », presque, puisqu’il a abouti son cursus à l’École Nationale de Musique), Nicolas Horvath a pris possession de la salle Gaveau en début d’après-midi, ce dimanche 14 juin 2026, pour un récital 100 % Philip Glass, l’un de ses terrains musicaux de prédilection depuis un p’tit bout d’temps, désormais. La première partie de son premier show (il enchaînait quelques demi-heures plus tard avec un duo l’unissant à Alex Vizorek autour d’Erik Satie) enquillait les dix premières études de Philip Glass. Nous avons évoqué les cinq premières et la çonnerie de cellulaire qui va bien ici. Attaquons la seconde moitié de la première mi-temps – il faut suivre.
La sixième étude est sans doute le mégahit du lot. C’est un tube pour mandoline ou balalaïka, selon que vous êtes en gondole ou en troïka, et surtout la fête
- du bariolage,
- des notes répétées, et
- des fusées ajoutant de la virtuosité octaviée à la virtuosité tout court.
On est d’autant plus ébaubi de la manière dont Nicolas Horvath parvient à en faire de la musique, par-delà le côté quasi pop de cet hymne maximaliste de la musique dite minimaliste. Il y a
- de la sensibilité,
- de la fermeté et
- de l’énergie convaincue
dans son interprétation. Un frisson de kif passe dans la salle, comme quand un chanteur lâche le titre-phare « pour ceux qui ne sont venus que pour ça », ainsi que stipulait Marie-Paule Belle la Parisienne avant de chanter « Je ne suis pas Parisienne ». La septième étude travaille sur
- l’harmonisation,
- la percussivité (le piano est un instrument où des marteaux frappent des cordes, faut s’en servir),
- les ruptures et
- les nuances
jusqu’à l’apaisement final. Bon, en vrai, après « les nuances », j’avais noté autre chose mais le gribouillis oscillait entre « reflux » et « réglisse », donc je préfère agir comme si je n’avais rien écrit après « nuances », merci pour votre incompréhension.
La huitième étude surprend. Elle festonne comme un prélude cherchant
- la ligne ou l’harmonie qui siéra,
- le développement qui s’aboutera bien à l’amorce, et
- la direction qui se révèlera la plus fructueuse pour écrire.
Cette dimension de fausse improvisation, très habilement rendue par une interprétation rigoureuse et souple, qui sent l’œuvre comme si elle l’avait mitonnée dans ses chaudrons en cuivre sur un piano plus de cuisine que de concert, rappelle que, pour ce type de pièce, le plus intéressant n’est pas la réussite de la quête avec un earworm à garder dans le ciboulot mais la quête elle-même.
La neuvième étude tend le propos. Il y a de l’électricité dans l’air – du moins celle que laissent encore aux citoyens les centres de données si chèrement subventionnés par ces farceurs de la start-up nation dont est l’hôte du jour, Jean-Marc Dumontet, macroniste opportuniste des plus gluants – dans le monde culturel – si l’on excepte Françoise Nyssen et le groupe Indochine, ex-rebelle devenu – avec succès donc profit – égérie officielle du régime néolibéral, bref. Non, bref parce que j’allais ajouter un couplet sur, alors que c’est pas du tout le sujet, donc. Tension, disions-nous, oui, tension entre une volonté d’envol dans les aigus et le rappel à la terre d’accords descendants sur un bourdon de graves obstinés, l’arc électrique débouchant sur un crescendo puissant.
- Ça turbine,
- ça s’interrompt,
- ça ressasse.
Et ça débouche sur la dixième étude. Rien de charmant, ici. Mieux :
- du rythme,
- de la dissonance en secondes (pas la vitesse, d’accord ?),
- une sensation de houle profonde,
- des commentaires déséquilibrés voire claudiquant des médiums et des graves,
- un précipité de nuances sans cesse mouvantes,
- une exploration
- des aigus,
- des mordants,
- des boucles,
- des samples,
le tout dans un temps qui s’assume long et itératif. Bref, ça finit en fanfare et ça offre à l’artiste un triomphe de malade. Sans se soucier de leurs pacemakers ou de leurs permanentes violettes, les glassomaniaques du parterre sont debout. Avec les fans en culottes courtes du balcon, ils fracassent leurs mimines et crient autant qu’une personne payant son billet minimum 39 € sait crier. Nicolas Horvath n’a pas prêché des convaincus : il les a transportés. Sans doute la vraie presse culturelle oubliera-t-elle de le noter, mais qui s’en soucie encore ?
À suivre !