
Environ onze minutes : c’est la durée totale de la sixième sonate en Fa, opus 10 n°2, soit moins que le plus bref mouvement de la Hammerklavier qui clôturera l’intégrale. Cela raconte pour partie la plasticité de cette notion de « sonate pour piano de Beethoven », plus complexe à cerner que ce que ce label unifiant laisserait subodorer.
Le premier des trois mouvements est un allegro à deux temps et jaillit d’une anacrouse staccato. En clair ou presque, ça commence avant que ça ne commence. Plus encore, ça n’attend pas, ça bondit, loin de ec que pourrait laisser subodorer la première de couverture du coffret où l’artiste semble raide et distant. Certes, suffit de l’écouter pour savoir que non mais, admettons-le,
- l’image très figée,
- les signes archétypaux choisis pour présenter le disque et
- la typo peu engageante
peuvent induire en erreur. La musique contredit pleinement cette intuition. D’emblée, elle se révèle
- énergique,
- élégante,
- balancée.
Sans ostentation mais avec efficacité,
- palpitent les ornements qui, parfois, se cumulent
- (appogiatures,
- trilles,
- mordants,
- triolets de doubles croches à la main droite…) ;
- swinguent les va-et-vient rythmiques (accompagnement passant
- du binaire au ternaire,
- de la double croche à la triple,
- des arpèges au silence…) ; et
- s’articulent
- legato,
- staccato et
- sforzendo, comme autant d’éléments d’un même langage aux multiples atours.
Gracieuses, les mains se croisent pour un joli effet de dialogue entre aigus et graves sur son lit d’arpèges arythmiques avant que la reprise ne soit subtilement esquivée pour basculer plus vite en mineur. Soudain, c’est
- presque un french-cancan qui se déchaîne ;
- une délicate cavalcade enfantine qui lui succède ;
- un duel plus irrité qui oppose dextre et senestre… et
- une brusque suspension qui précipite plus qu’elle ne ménage le bref passage en Ré.
Pierre Réach rend ces tournoiements aussi
- palpitants que naturels,
- surprenants que fluides,
- évidents qu’inattendus.
Son Steinway fort bien réglé dévoile une même capacité à faire musique sur l’ensemble des registres et des intensités, permettant à l’interprète de déclamer son texte avec
- assurance,
- allant et
- finesse.
L’allegretto ternaire qui enquille étonne d’emblée par sa tonalité de La bémol, dont le contraste avec le Fa précédent suscite l’étonnement et attire l’attention. L’unisson grave semble faire sortir la musique des ténèbres avant que le piano n’en révèle les diaprures bigarrées et presque fantasques en étendant le domaine du son dans l’aigu.
Alors que nous nous installons dans un confort agréable, une nouvelle volte change la donne et secoue nos certitudes et nos anticipations.
- La tonalité de Ré bémol,
- la solennité de l’oscillation rythmique,
- les cahots
- (variété des attaques,
- silences interrogatifs,
- ruptures de motifs) puis
- le retour au motif et à la tonalité liminaires
s’attachent – et parviennent – à emporter l’auditeur dans une écoute sans cesse en éveil. Le presto final troque le trois temps et le fa mineur conclusif pour le deux temps et le Fa majeur du premier mouvement. Un fugato sautillant engage avec
- une légèreté émoustillante,
- un sens du groove joliment manifesté par des accents bien sentis, et
- un art du dialogue polyphonique éclairé par des doigts d’une appréciable agilité.
Guilleret, il court, il court, le furet que semble être devenu le sujet du mouvement. Un soin particulier apporté
- au toucher,
- au phrasé et
- à la pédalisation osée par petites touches
contribue à rendre ces trois petites minutes beaucoup trop courtes – et l’on ne sait, in fine, si l’on apprécie davantage la pétillance de la musique ou la frustration de sa brièveté, ce qui est un compliment rare que l’on est heureux de partager entre le compositeur et son porte-voix. À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.