« Hamlet », Opéra Bastille (Paris 12), 18 septembre 2026 – 3/3

Adela Zaharia devant Clémentine Margaine, le 18 septembre 2026 à l’Opéra Bastille (Paris 12). Photo : Bertrand Ferrier.

Finissons d’exprimer ce mélange d’éprouvante consternation et de saisissements abîmés qui frappe le spectateur de bonne foi tanqué à Bastille pour

  • écouter un excellent orchestre dirigé par Michael Schønwandt,
  • applaudir un plateau de chanteurs globalement remarquables quoique pas toujours intelligibles, et
  • assister à une mise en scène affligeante.

La seconde partie du spectacle, regroupant les deux derniers actes, confirme hélas cette tendance. Elle s’ouvre sur un ballet avec un solo très classique… mais que l’on ne voit qu’à travers des grillages. Génial ! En revanche, quand figurants – dont l’inévitable homme en jupe et T-shirt résille – et choristes jouent les danseurs, les grillages disparaissent : toujours plus fort !
L’acte quatrième est celui d’Ophélie. Devant le chœur transformé en personnages de la Cène olympique, Adela Zaharia part à l’assaut de ses vingt minutes de gloire. C’est

  • crânement vaillant,
  • finement varié (de l’exaltation mensongère à l’intime désespoir), et
  • joliment maîtrisé (la virtuosité s’efface presque devant le souci d’expressivité).

Évidemment, Krzysztof Warlikowski se démène pour gâcher l’émotion qui risquerait de poindre quand, dans l’air, plane l’alouette.

  • Ophélie est habillée et emperruquée en Lady Gaga madonnaïque ;
  • quand elle déclare offrir des fleurs et du romarin sauvage, elle distribue des oranges ; et
  • quand elle rejoint les nymphes pour se noyer dans la rivière, derrière les roseaux, en fait, elle entre dans une baignoire remplaçant le ruisseau et le lac bleu (formidable ! encore !).

Sur le tapis DeLuxe d’un excellent chœur de femmes, la chanteuse semble tenter de compenser ce massacre par un souci d’expressivité. Son français ne correspond que vaguement au français que nous connaissons, mais,

  • même portée par un Noir en jupe et bustier ou soutenue par un danseur iel,
  • même enveloppée par un décor hideux signé Malgorzata Szczesniak (sublime rideau vert en fond scène),
  • même contrainte à un déshabillage pré-baignoirique dont l’utilité dramatique paraît limitée,

l’artiste

  • ose des piani risqués qui passent comme à la parade ;
  • réussit ses changements thymiques ; et
  • témoigne d’une technique éclatante qui pare son travail d’un brio simple, nous reconcentrant presque sur le désespoir qui la fait douter de la lumière.

 

 

Le cinquième acte nous permet de découvrir les deux fossoyeurs (Morgan Andrew-King et Bergsvein Toverud) revenus de tout (excellente punchline sur les regrets anonymes) et une énième connerie de mise en scène. Alors que batifolent le rasta et la grosse Noire, le cadavre d’Ophélie est remplacé par celui du danseur noir déguisé en fille. Qui chercherait à comprendre n’aurait rien compris.

  • Mamie Gertrude (Clémentine Margaine) s’est remise à regarder son film.
  • Hamlet (John Osborn) est devenu un pierrot noir, pour contraster avec le pierrot blanc de feu son père (Laurent Naouri).
  • Ophélie joue à la table de l’Ehpad comme au début.

Devant tant d’ignominie scénique, nous peinons à profiter de la musique, alors que le chœur et l’orchestre témoignent d’une intensité musicale appréciable, et que John Osborn déploie son sens du récitatif avant de claquer un air à tomber (« Comme une pâle fleur »). Notre compassion pour des chanteurs perdus dans un saccage sans limite est mise à l’épreuve jusqu’au bout. Le faiseur de n’importe quoi continue de gâcher la soirée :

  • Laërte (Julien Henric) revient avec ses lunettes de soleil sur le pif ;
  • Ophélie, seule en blanc, se rend compte que c’est elle qu’on enterre ;
  • la reine au film s’en va puis revient.

Heureusement, la fin précipitée du scénario nous libère. Le très prompt couronnement de l’assassin Hamlet a au moins ce mérite. Pour le reste, Krzysztof Warlikowski a bien rempli le double défi qu’il s’était lancé, à l’évidence : salir une œuvre et consterner les mélomanes. Bravo à lui !

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