Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 14

Mêler

  • minimalisme et metal,
  • bruit et son,
  • possibles inavoués et musique classique,

quand on aurait pu aspirer à remettre sans cesse Franz Liszt sur le pupitre chaque matin, ce n’est ni une vocation, ni un sacerdoce, c’est une liberté. Celle que revendique et nous explique Nicolas Horvath en personne, sans filtre de convenance et, l’argent excepté, cash. L’aventure continue à travers ce nouvel épisode extrait de notre entretien avec l’artiste.


14.
Inventer le piano metal : un projet

Nicolas, ceux qui nous ont suivis jusqu’ici – sans doute des millions de lecteurs, évidemment – savent que tu es capable de jouer au piano Liszt et « autre chose ». Mais ils ne savent pas forcément ce que tu as fomenté pour le 17 juillet [NDLR : l’entretien a eu lieu fin mai – oui, j’ai conscience que je suis pas super rapide, mais ce qui suit garde à peu près toute sa pétillance, sans l’aspect pub].
Non, peut-être pas.

Le 17 juillet, il va se passer quelque chose de grave que préfigurait ta rencontre avec Alcest, groupe électrique dont tu as proposé une version avec piano à la salle Gaveau. Certes, dans les épisodes précédents, tu as expliqué que tu renouais avec ton histoire musicale, feat. les jeux vidéo et le metal, quel que soit son nom suivant les courants et les modes.
C’est vrai que, dans la commode du metal, il y a beaucoup de tiroirs, comme dans le classique !

Hum, en pire… Tu vas donc te commettre à Limoges – en plus à Limoges, c’est dingodingue !
Pourquoi ?

La ville n’est pas réputée pour être un laboratoire d’expérimentations musicales, si ?
Encore une preuve qu’il faut se méfier des clichés !

En effet : c’est bien à Limoges, non à Paris, que tu vas te produire avec Tarja Turunen, connue comme la chanteuse de Nightwish, un groupe qui a contribué à l’essor du « metal symphonique avec une fille qui chante ». Accusé Horvath, que diable vous est-il passé par la tête ?
J’ai la chance de travailler avec Albin de la Tour, directeur du très beau festival 1001 notes. Là où on se comprend tous les deux, c’est que l’hybridation et les expériences, ça nous parle. Naguère, il m’a appelé pour que je donne, à mon niveau, un coup de jeune à son événement.

Pourquoi toi ?
Il connaissait à la fois mes compétences et mes goûts un p’tit peu étranges. Donc on a travaillé sur le projet Alcest et sur d’autres projets qui ne se sont pas concrétisés.

 

« Si tu savais le nombre de projets qui sont passés à la trappe.. »

 

Alors concentrons-nous sur Alcest. Peux-tu nous expliquer quel est ce groupe et ce qui te relie à sa musique ?
Alcest est un groupe de blackgaze.

Une sorte de metal dépressif, façon Indochine parfois un peu vénère.
C’est ta définition. Moi, ce groupe, je l’ai découvert vers 2008 quand ils ont sorti Souvenirs d’un autre monde. Je venais de perdre ma grand-mère maternelle qui m’était comme une seconde mère, ne serait-ce que parce que j’étais tout le temps avec elle. C’était une personne importante, essentielle à mon équilibre. Mes parents travaillaient beaucoup (je ne sais pas si on peut travailler « un peu », mais tu vois l’idée), et la parentalité n’était pas forcément leur passion. Avec Alcest, j’avais beaucoup d’amis en commun, mais je n’avais jamais rencontré les gars. Or, depuis 2005 ou quelque chose comme ça, j’avais envie de faire des transcriptions de metal pour piano. J’en avais parlé aux labels avec qui je travaillais à l’époque…

… lesquels t’ont envoyé bouler…
… et pour cause : ils n’y croyaient pas du tout ! Ils savaient que je pratiquais le piano, mais je n’avais encore gagné aucun concours et, pire, j’étais le mec de Dapnom, qui marchait vachement bien, donc pas question de parasiter une poule aux œufs d’or avec des projets bizarres.

 

 

Donc ce n’est pas allé plus loin.
Pas à l’époque. Mais, après le Covid, j’avais cette idée d’hybdridation J’ai rencontré Édouard Fouré Caul-Futy, le directeur artistique de la Philharmonie, et j’avais glissé Alcest dans mon idée de soirée « Pop culture » que j’avais proposée, aux côtés d’une transcription de Daft Punk, de Vladimir Cosma et du Sofiane Pamart.

Argh.
Quoi, « argh » ?

Ben, Sofiane Pamart, quand même… L’instrumentiste le moins talentueux, techniquement et artistiquement, et le zozo à clavier le plus imbu de lui-même qui existe dans tout l’univers intergalactique alors qu’il a une sacrée concurrence face à  lui !
Pourquoi tu dis ça ?

Ben, quand tu le vois

  • faire ses poses de midinette sur Arte,
  • propulser du sous-sous-sous-Richard Clayderman ou
  • jouer sa star au festival de piano d’Orléans alors que tu viens de parler au catering avec William Latchoumia, un pianiste extraordinaire pourtant simple et amical même avec les confrères microscopiques,

tu te dis que…
Je te laisse la liberté de tes propos.

Merci.
Moi, je cherchais

  • à hybrider,
  • à proposer,
  • à mettre des idées sur la table pour que chacun prenne ce qui lui botte et que l’on développe un projet stimulant pour tous.

Ça veut dire qui, « pour tous » ?
Ben, pour

  • les spectateurs,
  • les programmateurs et, pas accessoirement, pour
  • moi.

Donc je parle spécifiquement de mon projet Alcest à Albin de la Tour. Il est enthousiaste toujours dans son idée de dépoussiérer sa manifestation, et ça passe malgré l’opposition de pas mal de caciques locaux, limousins donc, on peut le dire ainsi parce que c’est objectif, pas stigmatisant, plutôt conservateurs. Si tu savais le nombre de projets qui sont passés à la trappe…

Du genre ?
Un été, il devait y avoir deux concerts envisagés. L’un des deux, c’était un concert autour de Magma. Ben non. Refusé. Magma, bon sang, Magma ! Et j’ai d’autres déceptions en stock, hein…

Mais Alcest est passé.
Oui. Donc j’ai contacté leur agent en arguant que j’avais un courriel actant

  • l’intérêt du festival,
  • la disponibilité de la salle et
  • un projet de budget.

 

« Quelle qu’elle soit, je crois à la musique que je joue »

 

L’argent, ça compte, si j’puis dire !
Ça compte surtout comme un signe d’engagement. Comme « je suis pas un YouTubeur qui adore ta zique et qui voudrait que tu viennes parce que t’es trop bien, nanani, nanana ». Là, je suis un pianiste, j’ai une prod, et je vous propose de jouer des transcriptions d’Alcest lors d’un festival de piano. Le courriel arrive jusqu’à Stéphane Paut, alias Neige, le patron du groupe. Et le mec me contacte pour me dire : « OK, super, mais tu vas pas faire ça au piano solo, on va chanter avec toi. »

Ce qui demande un peu de taf…
En effet, on a pas mal travaillé. Super expérience, vraiment ! Quand on a donné le deuxième concert en Allemagne, lors du Prophecy Fest, c’était le vrai baptême du feu.

 

 

En quel sens ?
Jouer à Limoges, c’était sympa. On jouait face à des mélomanes curieux. On espérait

  • les envoler profondément,
  • leur causer un choc,
  • les étonner au sens étymologique du terme

mais, pour ainsi dire, on ne risquait pas grand-chose, artistiquement parlant. À Blaver Höle, un festival dark dans une grotte préhistorique, on basculait dans une autre dimension. Devant nous, on avait des fous de metal extrême qui connaissaient leur Alcest sur le bout de leurs chromosomes.

Et ?
Et là, on a rencontré le silence allemand. Celui

  • du respect.
  • Du choc.
  • De l’incrédulité.

C’était génial. J’en ai des frissons rien qu’à me remémorer cet instant. Même les poivrots au bar ont bien fermé leur mouille. Au point que, quand on est allés signer les posters, on s’est retrouvés avec des gros métalleux qui avaient les yeux rouges et qui pleuraient encore : dingue, dingue, dingue !

Seras-tu choqué si je rapproche ce projet l’histoire des MTV Unplugged qui, dans une vision business assez éloignée de la tienne, posaient qu’une musique où c’est important d’en avoir plein les oreilles, elle a une autre couleur et toujours autant de charme si t’en as pas plein les oreilles (donc elle peut séduire un public plus large) ?
Non, car la transcription de metal, en délestant l’objet de ses décibels, a pour vocation de montrer ce qu’il y a vraiment dans la musique. Parce que, quelle qu’elle soit, je crois à la musique que je joue. Et ça m’a d’autant plus fait plaisir quand, au Prophecy Fest, ils nous ont couverts de louanges puis ils nous ont déroulé le tapis rouge si bien que, par les contacts noués sur place, j’ai rencontré Mortiis dont on a parlé tantôt, et Tarja.

Bon, du coup, les lecteurs ont peut-être l’habitude de ce genre de report, on parle de Tarja dans le prochain épisode !


Pour retrouver notre critique du concert avec Alcest à Gaveau, c’est ici et .
À suivre !

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