Pascal Guerout et al., « La Société de longue paume de Paris »

Première de couverture du livret (détail)

Président de la Société de longue paume de Paris, feu cousin Pascal Guerout a publié, avec Michel Bourgeois et Jean-Marc Fontaine, un ouvrage relatant « 150 ans d’Histoire dans le jardin du Luxembourg (1863-2013) ». Pour saluer sa mémoire, au lendemain de son enterrement, petit détour par cette activité qui peut sembler exotique, l’est, mais pas que.


Prévenons nos lecteurs très très très sensibles que ce post évoque une activité apparemment peu compatible avec un esprit torturé par le wokisme. Les photos qui illustrent le livre des trois compères ne laissent aucun doute sur le sujet, il s’agit d’une occupation pour hommes blancs. Valides. Et pas gros.

  • Nulle femme,
  • nul racisé (à peine y croise-t-on le Picard Ben Ali…),
  • nulle volonté d’inclusivité (ou d’affichage d’inclusivité) dans les exemples et souvenirs présentés.

Voilà, chacun est averti, nous pouvons commencer pour de bon.
Pourquoi diable s’intéresser à une activité aussi peu france-intercompatible ? Ben, déjà, bien que ce ne soit pas la raison principale. Grâce au petit livre de Pascal Guerout & associés, l’on apprend que, en 1292, treize artisans vivaient « de la seule confection des balles ». On y joue partout, dès qu’un espace est disponible, l’un des plus recherchés étant « les anciens fossés comblés des châteaux ». Bon, faut avoir un château près de chez soi, avec un fossé aplani en prime, mais ça doit avoir autrement de la gueule qu’un gymnase pour jouer au foot à cinq contre cinq au fond d’une zone industrialo-commerciale, dans une banlieue poisseuse pleine de gris sans nuance. Un dimanche soir. De novembre. Pluvieux, donc. Avec Arlette Chabot. Et des distributeurs de matcha. Ou de bubble tea. Bio. Tissés de solidarité intergénérationnelle. Et inaugurés par une sous-secrétaire d’État macroniste. Elle-même ne sait pas à quoi. Peut-être au blues. Ou aux blouses. Bref.

 

 

On apprend aussi que le jeu de paume est un sport super dangereux. Louis X le Hutin l’a expérimenté. Il fait une partie, boit un vin très frais (en 1316, les fûts de Gatorade n’existaient pas encore), tombe en syncope et meurt. En 1596, Charles VIII heurte « un linteau de pierre au château d’Ambroise » et meurt. Détail : il allait assister à une partie de jeu de paume. Hasard ou réalité scientifique ?
À la fin du seizième siècle, une source évoque le chiffre de 250 jeux de paume « faisant vivre environ 7000 personnes ». Un Anglais constate même éberlué qu’il y a « plus de jeux de paume que d’églises à Paris », notamment dans ce qui correspond au Quartier latin et aux Champs-Élysées. Le succès aidant, un schisme s’opère, distinguant la courte paume (qui se pratique en indoor, en témoigne le bien connu serment de la salle ad hoc) de la longue, jouée en extérieur.
Les règles, exposées en page 3, permettront aux amateurs du cul de chouette ou, mieux, du jeu du pélican, de remplacer l’artichette et le zganadabarlane par des envolées et des chasses. Celles-ci n’ont pas été immuables. Le succès a donné lieu à des mutations qui, parfois coexistaient et nécessitaient une unification. Réglé, le jeu a aussi été très réglementé pour de nombreuses raisons :

  • que les gens ne quittent pas trop tôt leur travail afin d’aller jouer,
  • que les joueurs ne s’approchent pas des églises,
  • que nul ne joue « en chemise et en public », etc.

 

 

Après le schisme entre courte et longue paume, un dernier schisme frappe la paume quand apparaît le tennis, qui conserve la façon de compter les points. Les auteurs constatent avec un mépris volontairement mal dissimulé (et que revendiquait en rigolant Pascal, quand le sujet venait sur le tapis et que la provocation était de mise face aux moqueries des imbéciles dont, évidemment votre serviteur), que ce nouveau venu « va très fortement simplifier les règles », ce que Perceval, l’expert ès jeu du pélican, aurait fortement désapprouvé, arguant que « c’est pas moi qui explique mal, c’est les gens qui sont cons ». Cependant, l’opposition entre courte et longue est longtemps restée relative : des souverains et des nobles pratiquaient les deux. Rabelais et Montaigne évoquent, eux, la longue paume ; et un numéro du Journal de Paris s’étonne, en 1825, des 1500 personnes venus assister à un match visant à promouvoir la pratique sportive, « bonne pour la santé ».
Sous Napoléon III, boutée hors des Champs, la longue paume parisienne se réfugie, excusez du peu, au jardin du Luxembourg, sur un terrain dont elle a toujours la jouissance. Elle y contamine les jeunes privilégiés fricotant leurs réseaux à l’école alsacienne ou, à défaut, dans ce qui deviendra le lycée Carnot. Les jeunes sont indispensables aux « paumistes », ainsi qu’ils s’appellent, pour qu’ils gardent du jus (de paume, donc) et ne se paument pas.
À la fin du dix-neuvième siècle, des championnats s’organisent, s’annualisent, fricotent avec ce qui sera reballisé comme les premiers Jeux olympiques parisiens – sans Aya Nakamura ni Philippe Katerine, on savait s’tenir, à l’époque ! L’évangélisation reprend de plus belle entre les deux guerres mondiales, car les rangs des paumistes ont été décimés. Des figures émergent, vénérées par les paumistes actuels presque comme de saints patrons. Jusqu’à la date de publication du livret,

  • des championnats s’articulent,
  • des règlements se précisent,
  • des boucliers de Brennus, plus réputés pour leur valeur rugbystique, sont même décernés.

L’Histoire se prolonge dans la langue, comme en témoigne l’expression certes un peu surie « jeux de mains, jeux de vilains ». Elle rappelle le dédain des paumistes pour les vilains qui jouaient sans raquette, les salauds de gueux n’ayant pas les moyens de s’en offrir une. Ainsi, raconté, le jeu de paume se présente bien comme destiné prioritairement à une élite, réelle, autoproclamée ou renforcée par des papillons attirés par ce qu’ils pensent être la lumière, mais une élite qui a transformé

  • son snobisme en joie de l’entre-soi,
  • sa rareté incongrue en signe distinctif, et
  • sa conviction d’appartenir à une part différente de l’humanité en sport.

Ce n’est pas le moindre intérêt du livret que de nous esquisser quelques fils rouges et codes propres à un petit monde qui, malgré tout, ne semblerait pas contre le fait d’être davantage reconnu.
Pascal Guerout s’est démené plus que battu pour cela. Sa mort est l’occasion de faire résonner ce qui était, pour lui, sinon une religion, du moins une cause exigeante et nécessaire.  Saluons cet engagement pugnace mais pacifique à l’heure où se multiplient les engagements haineux qui nous font vivre, comme l’écrivait il y a 90 ans Jacques Prévert dans Paroles (p. 103 dans l’édition « Folio » de 1949), sur une

 

Terre qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.

 

Si, à travers le souvenir de Pascal, les paumes peuvent s’ouvrir et contribuer, à leur mesure, à tarir les tarés de va-t-en-guerre qui nous préparent voire nous poussent à haïr sinon à massacrer l’autre donc je, youpi et bravo, man.

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