
Le monde est dangereux. Pis, tout y est dangereux, même ce qui devrait nous protéger du danger.
- Les armes, c’est dangereux.
- La police, c’est dangereux.
- Les religions et autres spiritualités, c’est dangereux.
Parce que les religieux détestent les mécréants, quand ils en ont les moyens, et les concurrents, vu qu’ils ont besoin de moyens. Et parce que, très vite, les voies salvatrices rejoignent les contrées hautement tentatrices de l’envie de fric et de sexe, lesquelles n’incitent point à la modération.
Depuis une cinquantaine d’années, l’hindouisme en a, parmi d’autres, fait la démonstration en partant à la conquête du marché occidental, notamment américain. Son expansionnisme a transformé les gourous en « entrepreneurs de la spiritualité », selon l’expression d’Ysé Tardan-Masquelier, et cette marchandisation accélérée a entraîné sa cohorte de dérives.
- Détournement d’argent,
- enrichissement personnel,
- obsession commerciale,
- violences sexuelles,
- rapprochement avec des nationalismes agressifs (des nationalismes, donc) et
- terrorisme de masse
marquent l’essor de ce produit – vaguement – spirituel pour Occidentaux déphasés, ainsi que le rappelait Virginie Larousse dans sa série sur « L’hindouisme à l’heure de la mondialisation » et singulièrement dans l’épisode sur « La ruée vers l’Ouest » (in : Le Monde, 9-10 août 2026, p. 25).
Aussi n’est-il guère surprenant que l’attractivité croissante de l’ayahuasca ait inquiété les braves autorités hexagonales, ainsi que le montre David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026). En revanche, l’objet de cette inquiétude peine à être nommé. En 2009, le rapport de la Miviludes raconte l’histoire de deux Italiens partis boire leur tisane trash dans la jungle amazonienne et retrouvés morts, mutilés, quelques mois plus tard. L’ayahuasca n’est pas directement coupable de ce double assassinat ; tout au plus devrait-on avertir les voyageurs que certains coins de l’Équateur sont chauds de night. Cependant, l’affaire devient un prétexte pour associer
- « néochamanisme »,
- « manipulation de la conscience » et
- « emprise mentale ».
Ayant lui-même navigué dans ces eaux troubles, l’auteur s’étonne d’un traitement à ce point approximatif. A-t-il été victime d’un « lavage de cerveau » administré par un « mouvement sectaire » ? Il réfute sans hésitation cette hypothèse et envoie bouler le soupçon de brainwashing car « ce n’est pas un concept utilisable en droit » et, au scanner anthropologique, il révèle sa faible « validité empirique ». Son succès est lié à sa faiblesse : comme il n’est fondé sur aucune analyse solide, il peut être appliqué à un tas de situations, notamment à un maximum de « ruptures familiales ou existentielles ».
Dans cette optique, celles-ci sont moins des phénomènes à examiner que des événements utilisés pour prouver l’applicabilité du brainwashing. Pour faciliter le glissement, le dénonciateur recourt à la figure canonique de « l’individu sous emprise ». En ce sens, le consommateur d’ayahuasca serait « un individu vulnérable, exposé à une suggestion traumatisante dans un espace perçu comme
- clos,
- opaque et
- potentiellement coercitif ».
Inquiet, sous l’influence d’un gourou, fragilisé par l’usage d’une drogue puissante, il serait promptement victime de « faux souvenirs induits ». Rien ne l’étaye ? Qu’importe ! La rhétorique de la manipulation et l’idiolecte du lavage de cerveau s’inscrivent alors dans un leitmotiv de la Miviludes, dénonçant sans relâche le « danger diffus » qu’elle relève dans les activités situées « aux marges du religieux et du thérapeutique ».
Lucide, David Dupuis ne rejette pas en soi l’idée que les pratiques thérapeutico-religieuses peuvent présenter un danger, tant par les pratiques qu’elles mettent en place que par celles qu’elles excluent ou par l’exploitation des adeptes qu’elles sont susceptibles d’entraîner. En revanche, il s’offusque en constatant que la quête et la consommation d’ayahuasca soient si mal caractérisées et comprises si peu spécifiquement.
En France, la plante elle-même est classée comme stupéfiant depuis 2005. En cause, un rapport de pharmaco dénonçant des « sectes européennes usant de la substance pour parvenir à ses fins via des manipulations permises par la « soumission chimique ». Des situations exceptionnelles confirment en effet la dangerosité de l’association entre
- stupéfiants,
- présence d’une autorité charismatique,
- isolement social et
- cadre interprétatif fermé.
Dans ces cas précis, l’ayahuaca, substance très désorientante – euphémisme – à en croire le témoignage de l’auteur, « amplifie » incontestablement « les dynamiques
- relationnelles,
- symboliques et
- institutionnelles »
en cours. Reste que, selon David Dupuis, il s’agit de « cas-limites » dont la rareté ne justifie pas la « panique morale » entourant la plante. À l’inverse,
- les soupçons psychologiques,
- les dénonciations toxicologiques et
- les avertissements sociaux
disent quelque chose du rapport politique à la liberté des citoyens. Tout se passe comme si la plante était moins la cause de l’émoi national que l’effrayante aspiration à une autre vérité (forcément fausse, au moins en partie, comme toutes ses consœurs) que La Pravda étatique. Au reste, l’aspiration à une transcendance vaguement religieuse distingue les États-Unis, qui autorisent son usage grâce à ce cadre à la France qui se hérisse à cause de ce prétexte mystique. Juridiquement, psychédélique n’est pas français. Consensuel, mou du g’nou et soumis, si. CQFD.
À suivre !