Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 7

Debussy de la Lorette en Cornouailles, Nicolas Horvath et des gens, le 3 août 2019 à Misy-sur-Yonne (recension du concert-performance ici). Photo : Bertrand Ferrier.

Dans la présentation de sa vie de concertiste, Nicolas Horvath esquive les tabous et les éléments de langage convenus comme « un artiste est libre de jouer ce qu’il aime », « ses choix sont uniquement guidés par ses convictions intérieures » et autres billevesées. Loin de dresser un portrait en noir de la réalité d’une existence de virtuose exigeant et créatif, il raconte de l’intérieur comment il

  • ruse avec les contraintes,
  • suscite des projets improbables et
  • peaufine son art du timing juste et du temps long.

Aujourd’hui, un épisode grandiose que nous aurions pu intituler : « Nicolas Horvath contre le reste du monde (et un peu avec aussi) » !

7.
L’artiste face à la géopolitique

Nicolas, dans les deux précédents épisodes, tu nous as présenté quelques éléments qui ont orienté la construction de ton répertoire. Tu as notamment esquissé la balance entre les désirs d’un artiste et

  • leur confrontation avec le marché,
  • les préférences des programmateurs et
  • les décisions à la cohérence parfois difficile à cerner des maisons de disque.

Si tu l’acceptes, je voudrais que l’on revienne un instant sur une autre contrainte, peut-être moins attendue, qui pèse dans la balance de tes choix : la géopolitique mondiale. Tu es un fou d’Alexandre Scriabine, dont tu as d’ailleurs interprété récemment une certaine flamme en bis de façon impromptue – as-tu affirmé – à la salle Cortot… Néanmoins, tu as longtemps été freiné pour l’enregistrer parce que, comme tu n’es pas Russe, certains patrons de label ne t’imaginaient pas dans ce répertoire. Pourtant, aujourd’hui, c’est toi qui as renoncé à graver un disque Scriabine et à inventer la tournée qui va avec. As-tu eu peur d’être assimilé par des abrutis qui parlent fort à un soutien du président russe ?
C’est plus compliqué que ça, évidemment. Sur le principe, non, je n’ai pas de gêne à jouer Scriabine, au contraire. D’ailleurs, je l’ai fait récemment, tu l’as rappelé, et je le ferai dès que l’occasion s’en présentera. Boycotter Scriabine serait une stupidité encore plus qu’une ignominie. Évidemment, ce n’est pas la « faute » de Scriabine s’il est Russe – ce qui, d’ailleurs, n’a rien d’une faute, évidemment (il est toujours prudent de rappeler l’évidence, aujourd’hui !). Allons-y avec les gros sabots : sa musique n’est en rien entachée par l’invasion de l’Ukraine, de même qu’il est absurde de reprocher aux opéras de Richard Wagner d’avoir été appréciés par des dignitaires nazis.

Alors, j’aimerais que tu nous parles du geste que tu poses en reportant ce projet-ci, et du silence que tu t’imposes dans une sphère culturelle prompte à s’enflammer pour des polémiques assez caricaturales du type : programmer un chorégraphe israélien, est-ce valider le génocide que Benjamin Nétanyahou perpétue en toute impunité ? jouer du Piotr Ilitch Tchaïkovsky, est-ce s’incliner avec déférence devant Vladimir Poutine ? Quelle est ta position ?
Je ne suis pas certain que mon rôle de musicien – tel que je le vois, libre aux autres de le percevoir différemment – soit de professer une opinion politique ou une leçon de morale à qui que ce soit, mais je veux être très clair sur deux points. D’une part, de mon point de vue, déprogrammer Tchaïkovski parce qu’il était Russe comme l’a fait l’opéra de Cardiff en 2022, par exemple, c’est une aberration

  • intellectuelle,
  • artistique et
  • humaine.

D’autant que, pour l’anecdote, dans la set-list de substitution, l’orchestre a joué du John Williams.

Et ?
Eh bien, il est aussi absurde de dire qu’interpréter cet excellent compositeur américain revient à accorder un blanc-seing aux mésactions de Donald Trump, que de prétendre que jouer Tchaïkovsky équivaut à encourager la Russie à bombarder l’Ukraine. D’autre part, quand j’ai vu ce nouvel exemple de cancel culture, j’ai pris conscience du risque personnel que j’encourais si, dans l’immédiat, je m’engageais à brandir l’étendard Scriabine.

 

 

Ce risque était d’être déprogrammé ?
Oui. Ou non-programmé. Peu importe que j’aie prouvé mon attachement à l’Ukraine (dans notre précédent entretien, je t’ai raconté ce concert incroyable que j’ai donné en pleine « révolution de la Dignité » à Maïdan…). Alors, quand j’ai vu le type de réaction politique façon Cardiff, j’ai renoncé à envisager une tournée Scriabine. Le projet aurait exigé de ma part énormément d’engagement et de travail pour honorer dignement un créateur qui fait partie de mes compositeurs favoris. Imaginer que ce projet risquait de connaître le même sort que celui réunissant des compositrices, fût-ce pour de tout autres raisons ? Insoutenable !

 « Souvent, la vie artistique est précaire »

 

C’est d’autant plus regrettable que Scriabine ne revendiquait pas sa russitude… et, faut-il le rrrrrepréciser, n’a pas grand-chose à voir avec la guerre entre Moscou et Kiev.
Exact. On peut même dire que Scriabine ne se considérait pas à 100 % comme Russe. Il se vivait plutôt comme un cosmopolitain. En outre, il voulait écrire la musique de l’avenir et non une musique payant son écot sonore à une tradition presque folklorique, quelque grande et passionnante soit-elle.

Cette position ne lui a pas valu que des admirateurs…
Bien sûr, des génies comme Nikolaï Rimsky-Korsakov détestaient Alexandre Scriabine car il était aux antipodes du courant dit de « l’émergence des nations » auquel était censée contribuer la musique. Alors, je le précise, je ne me prends ni pour un politologue (je ne suis même pas sûr de pouvoir définir précisément ce qu’est un « politologue » !), ni pour un historien de l’art. Néanmoins, si l’on assimile un compositeur mort à la fin du dix-neuvième siècle, comme Tchaïkovski, à un co-acteur des événements survenus à partir du 24 février 2022, on se plante complètement. On pourrait même aller plus loin : jouer Tchaïkovski à Cardiff alors que Kiev est bombardé, n’est-ce pas rappeler que la Russie n’est pas réductible aux massacres actuellement perpétrés en Crimée, par exemple ? À l’inverse, déprogrammer un aussi grand compositeur, n’est-ce pas remettre en cause la démocratie et le pluralisme en écrasant la culture sous un réductionnisme inquiétant, rendant comptable tout compositeur de ce que le pays dont il a la nationalité a commis de plus cruel ? En réalité, deux aspects m’horripilent dans cette décision : d’une part, la sottise sans nom – j’essaye de dire ça en termes corrects, mais c’est difficile ! – qui consiste à réduire tout Russe, fût-il mort 130 ans plus tôt, à un fan de Vladimir Poutine ; et, d’autre part, de mélanger l’élévation que permet une œuvre musicale avec les questions légitimes que pose une guerre révoltante et épouvantable… comme le sont tant de guerres.

Et ta crainte rejoint la dilection occidentale et ukrainienne pour la censure, dont la censure et la demande de censure internationale de la série animée Masha et Michka par Kiev (sous prétexte qu’on y voit un ours sympa et que l’ours, c’est la Russie), annoncée quelques jours avant la publication de cet épisode, rappelle au besoin l’inquiétante connerie crasse. Certes, pour nous en tenir à la musique, l’on pourrait se dire que, par chance, cet autodafé était limité et que le feu semble à peu près circonscrit. Or, il n’en est rien, et ton renoncement marqué du sceau de la prudence le prouve : combien de projets incluant de la musique russe ont-ils été abandonnés par crainte d’un retournement (ou d’un détournement) des programmateurs, ces grands décideurs de ce que les mélomanes ont l’envie et le droit de consommer ? On ne le saura jamais…
Le fait est que, souvent, la vie artistique est précaire. Quand des séismes la secouent, les musiciens ne peuvent pas ne pas en tenir compte.


À suivre !

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