
Souvent cantonnées
- à l’austérité,
- à l’ennui ou
- au flonflon des évidences sinon des camemberts en plastique,
certaines sciences humaines assument ou devraient assumer leur parenté avec la magie et l’optique. En effet, pour leurs lecteurs, les travaux de sociologie et d’anthropologie ont ceci de jouissif que, bien menés, ils rendent
- signifiant l’insignifiant,
- intéressant le banal et
- ample l’étriqué.
David Dupuis semble animé par cette conviction puisque, avec L’Épreuve de l’invisible (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026), il aspire à transformer un phénomène vulgaire – des Blancs qui vont soigner leurs tristesses en allant prendre de la drogue typiquement locale loin de chez eux, mais si possible chez un docteur blanc quand même – en un miroir que notre civilisation se prend devant elle alors qu’elle pensait impunément se promener le long d’un chemin. Pour lui, le désir d’ayahuasca, dont la consommation n’est aucunement agréable (ce qui la rend sans doute plus désirable pour ses adeptes, dans la mesure où elle exclut le plaisir coupable – forcément coupable – du stupéfiant et voit dès lors, dans la substance, un remède d’autant plus efficace qu’il est dégueulasse) est le résultat d’une « construction issue de l’entrecroisement
- d’imaginaires globaux,
- de dynamiques marchandes et
- de transmissions locales » mais biaisées pour être davantage marchandisables.
Dans l’imaginaire des participants à la cérémonie,
- la consommation d’un hallucinogène serait une rédemption face au méchant Occident,
- l’usage de la plante une réponse aux thérapeutiques chimiques qui nous polluent sans nous guérir, et
- le recours à l’ayahuasca la reconstruction d’une figure maternelle donc protectrice – même dans un monde réputé patriarcal – qui aurait déserté notre société européenne.
En témoigne le groupe de parole qui suit la soirée d’ingestion de la potion magique et, visiblement, dégueulasse. David Dupuis y décèle la « naissance d’un langage commun qui vient recouvrir le désordre de la veille » contrôlée par le French doctor qui préside l’entreprise thérapeutique et construit « une grammaire interprétative d’inspiration psychologique » où « la vision est convertie en symptôme puis en levier thérapeutique ». L’anthropologue veille à rappeler que « le corps vulnérable [des participants] devient aussi le lieu où se réfléchit le corps social ». Dans son récit, flotte voire pèse sur le récit le soupçon fomenté a posteriori que ces expériences stupéfiantes participent à un « dispositif de purification d’une pollution pathogène ». En gros, si je vais mal, c’est que « l’agentivité » d’une entité maléfique a pris possession de moi ; mais celle-ci n’est peut-être pas unique, elle peut très bien être le fruit de plusieurs mal-êtres et d’une collectivité radioactive.
La notion d’infestation implique une dimension morale qui vise à lutter contre la « possession » des participants. Nous sommes infestés par le Mauvais (terme générique choisi par mes soins et non employé dans l’ouvrage afin de synthétiser d’autres appellations diverses), aux formes multiples comme les
- entités malveillantes,
- carrément démons, ou
- conséquences d’actes de sorcellerie diligentés par autrui.
Pour lutter contre ce Mauvais, « la diète » entendue comme « un ensemble de restrictions
- alimentaires,
- sexuelles et
- relationnelles »
s’impose. Par exemple, plus de sel car il faut « ouvrir le corps énergétique ». Très peu à grailler. Rien à faire. Juste à être. Seul. Pendant quatre jours. En presque pleine Amazonie. Tant qu’il en reste. Un mot d’ordre : « Il faut nettoyer. »
Pour cela, peu de place à l’improvisation. Les groupes de parole relatés par David Dupuis témoignent, selon le point de vue, d’une police de la pensée ou du souci des participants de bien
- parler,
- interpréter,
- se comporter physiquement et verbalement,
c’est-à-dire de faire tout « les mains tendues vers le maître », eût chanté le philosophe Jean-Jacques Goldman dans « Quelque chose de bizarre », un traité de première importance. En effet, selon la doxa locale, au Mauvais intérieur s’oppose le Bon mystérieux que l’on ne peut atteindre qu’en se conformant à un mode de fonctionnement qui nous échappe partant que l’on doit s’approprier en suivant les
- instructions,
- suggestions et
- sous-entendus du maître de céans.
Par conséquent, David Dupuis finit par poser la question vitale : quand nous consommons la potion censée nous connecter à l’invisible, « voyons-nous ce que l’ayahuasca révèle ou ce que l’on nous apprend à voir ? »
On, dans « ce qu’on nous apprend à voir », c’est Jacques Mabit, le French doctor du village de vacances stupéfiantes. Lequel a accueilli l’anthropologue sans que celui-ci de ne se masque et, on l’a mentionné, s’est senti trahi en lisant la thèse dont L’Épreuve de l’invisible est issu. Peut-être parce que David Dupuis n’a pas totalement succombé à son emprise. Peut-être aussi parce que l’insolent a décidé de voir comment ça se passait chez la concurrence. Ce qu’il s’apprête à faire dans les pages suivantes… mais parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?