Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 10

Nicolas Horvath à la Philharmonie de Paris, le 17 mai 2019. Photo : Bertrand Ferrier.

L’artiste, comme l’humain lambda que nous sommes et qu’il est parfois, c’est un type qui fait des choix. En revanche, c’est aussi un type qui raconte rarement les choix qu’il n’a pas faits, qu’il n’aurait pas dû faire, qu’il a faits mais qu’il a parfois regrettés. Officiellement, dans sa vie, tout va bien, tout es super et, comme le chantait François Béranger, « tout l’monde s’aime, on frapp’ dans les mains ». Dans cet épisode de notre entretien au long cours, Nicolas Horvath

  • dissout ces mensonges,
  • décrypte le storytelling et
  • raconte en insider
    • l’ambition,
    • les doutes et
    • les joies d’un pianiste virtuose à l’assaut de la montagne Ubisoft.

10.
Le travail en équipe, une chorégraphie musicale

Nicolas, dans le précédent épisode, tu as commencé de nous exposer le making of ton concert autour de la BO d’Assassin’s Creed, notamment en nous expliquant que tu voulais tout faire dans les règles, ce qui rend les progrès lents et parfois impossibles. Dans ta carrière de concertiste et de musicien de studio, tu avais déjà expérimenté ces problèmes consubstantiels aux pulsions créatives. Partant, tu avais conscience que, pour le projet Assassin’s Creed, l’exigence qui t’animait pouvait te conduire à une nouvelle déception – car, et tu le revendiques, ton parcours artistique est assez créatif pour associer une longue liste d’impasses ou de catastrophes à une longue liste de succès voire de triomphes.
C’est exact. Et je précise que je n’ai pas honte de tenter des aventures qui virent au fiasco, soit parce qu’elles tournent court en termes de tournée, soit parce qu’elles finissent en eau de boudin alors qu’un travail considérable avait déjà été engagé. Non, je n’ai pas honte de ces échecs et, si j’étais un peu provocateur, j’ajouterais : au contraire !

Ce n’est pas de la provocation, si ? D’une part, celui qui n’échoue jamais n’a jamais rien tenté ; d’autre part, selon le fameux proverbe horticole, « celui qui ne se plante pas ne pousse jamais »…
Complètement d’accord. Quand tu essayes des choses très différentes et que, par conséquent, tu sors de ta routine, du prévisible, du bien balisé, oui, tu peux te planter ou on peut te planter. L’idéal est d’arriver à trouver un équilibre entre les projets stimulants qui n’arrivent pas à bon port et les projets excitants qui finissent bien.

 

« Parfois, les éditeurs ont envie de mettre des coups de boule »

 

Ricet Barrier chantait :

J’suis un’ cigale et, quand je chante,
Dès qu’j’ai mill’ ball’, j’marche au foie gras.
Mais quand j’suis pauvre, l’foie gras r’présente
Mon hareng saur pendant un mois
,

rappelant que, dans la plupart des cas, un artiste doit savoir accepter les moments d’exultation orgasmique « quand ça marche » et les moments de dépression carabinée, « quand ça marche pas » – même si les premiers sont en général plus faciles à accepter que les seconds.
Je ne suis pas un fanfaron. Quand ça galère, je ne te cache pas que ce n’est pas facile tous les jours. Néanmoins, dans ces moments down, j’essaye de me rappeler que cela correspond à ma vision de la vie d’artiste. De la liberté de l’artiste, aussi. Je ne supporterais pas de remâcher toujours la même soupe tellement servie et resservie qu’elle en aurait perdu sa sapidité. Je veux aller de l’avant, tenter, oser, abandonner ma zone de confort si j’imagine que ça en vaut le coup, inventer et créer, quitte à me prendre des portes voire des murs !

Nous évoquons les difficultés mais pour Assassin’s Creed, tu es allé à dame parce que tu es têtu, bien introduit (si j’puis dire), reconnu pour ton travail dans ce domaine… et grâce à ce qui peut passer pour un détail : tu n’as jamais posté tes transcriptions non officielles sur YouTube.
Oui. C’est aussi grâce à cela que nous avons réussi à convaincre et l’éditeur, et le label. Parce que c’est comme jouer du piano debout : c’est peut-être un détail pour vous mais, pour eux, ça veut dire beaucoup.

 

 

Certains pirates expliquent, avec plus ou moins de bonne foi, qu’ils veulent « rendre hommage ».
Certes, so what ? Même s’ils sont sincères, leur excuse est daubée puisque la musique ne leur appartient pas et, par conséquent, ils ne peuvent pas en disposer à leur guise ! C’est frustrant, car tu n’es pas en capacité de faire ce que tu voudrais et que tu estimes génial, mais c’est aussi plus juste et plus fructueux à long terme. Regarde, toi, tu tiens un blog culturel. Si on te piquait un article pour le transformer en podcast Bertrand Ferrier sans ton autorisation, tu n’aurais pas envie de mettre un coup de boule au type qui fait ça ?

Carrément, mais en plus sale que ça.
Ça t’est arrivé ?

Oui, sur un autre site bien plus en vue que le mien, j’ai retrouvé des photos que j’ai prises et publiées sur mon site, et elles avaient été mises en ligne sans autorisation, sans crédit et sans vergogne…
Ben c’est pareil pour les éditeurs. Ils ont envie de mettre des coups de boule. Alors si, après, les mecs viennent, mielleux, dire : « Au fait, je peux utiliser la musique dont vous avez les droits ? », ben devine leur réponse…

 

« Certains incompétents t’envoient des parpaings sous couvert d’ingénuité »

 

Cette fois, ç’a mis du temps mais c’est passé.
Oui ! Le temps m’a parfois paru très long, car c’est toujours plus long quand tu fais les choses dans les règles. Néanmoins, à l’arrivée, même si ce n’était pas la première fois que nous parvenions à un tel exploit, ça n’en reste pas moins

  • une grande joie,
  • une sacrée fierté, et
  • un vrai plaisir de travailler en équipe.

Un pianiste est un solitaire qui travaille en équipe ?
À l’évidence, surtout quand il entre dans un projet qui dépasse sa petite personne. Par exemple, pour le prochain album de Mortiis, je prépare un bonus track, à savoir la transcription d’une chanson de ce projet metal. J’ai envoyé la bande à Håvard Ellefsen. Il a trouvé ça super… mais il m’a demandé de supprimer des trucs. J’aurais pu lui dire : « Attends, coco, t’es mignon, j’ai bien bossé, j’ai payé mon accordeur avant d’enregistrer, si ça te plaît pas, je l’édite de mon côté et ciao ! »

 

 

Tu y as pensé ?
Oui et non. Bien sûr que tu es déçu quand quelqu’un pour qui tu as bossé émet  des réserves. Pas besoin d’être artiste pour éprouver de tels pincements au cœur ! Le fameux « Moi, j’aurais pas fait comme ça » ou « J’aime bien à part », ça TUE ! Sauf qu’une collaboration, c’est une danse à plusieurs. Et ça n’est pas rare que tu te retrouves avec une dizaine de personnes à circonvenir, dont certains ont légitimité à s’exprimer quand d’autres sont à la fois incompétents musicalement et intellectuellement, disons, rudimentaires, ce qui ne les empêche pas de donner leur avis… parfois avec d’autant plus d’assurance que, comme ils n’y connaissent RIEN en musique, ils se sentent autorisés à te balancer des parpaings sous couvert d’ingénuité.

Pour effacer l’hypothèse de ces « parpaings ingénus », dans le trailer du concert Assassin’s Creed, mignon tout plein, l’équipe du projet se couvre de compliments et d’admiration mutuelle. J’imagine que, même si l’ambiance était bonne et l’envie d’aboutir commune, la négociation entre juristes, directeur artistique, transcripteurs, grouillots gravitant autour des décideurs et, accessoirement, interprète, n’a pas été un long fleuve tranquille !
Pas toujours.

Racontons ça dans un prochain épisode.
Hâte !


À suivre !

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