Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 9

Philip Glass accompagné par Anthony Roth Costanzo à l’opéra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
  • Inventer de nouvelles formules de concert (performance de 24 h non-stop, enchaînement de deux concerts complètement différents…),
  • défricher de nouveaux répertoires (metal+ classique, bandes-son de jeux vidéo…),
  • construire une carrière atypique mais toujours en renouvellement :

tels sont les défis que se lance chaque jour Nicolas Horvath. Il nous plonge dans le making of comme si nous manigancions avec lui ses différents exploits…


9.
Ce qui se cache derrière les projets foufous d’un pianiste

Nicolas, tu es un virtuose patenté, un explorateur de répertoires mais aussi un performeur – tu as par exemple donné des concerts de 24 h… Ce 14 juin 2026, tu ajoutes un nouvel épisode à ta saga en donnant deux concerts à la suite dans la prestigieuse salle Gaveau. Raconte-nous comment a germé cette idée presque saugrenue…
C’est très simple.

Ça alors ! Quelle surprise !
Pourquoi ?

Bah, en général, tu commences la conversation en disant « alors, ce projet date d’il y a trrrrrrès longtemps », puis tu dévoiles combien c’était compliqué de ouf pour le mettre en œuvre. Dès lors, que tu dises : « C’est très simple », excuse-moi mais je trouve ça presque choquant !
Haha, mais c’est pas ma faute, cette fois, c’était très simple. Le spectacle Féérique Satie est programmé à 17 h. Comme la production a loué la salle pour l’après-midi, il y avait un créneau de disponible avant. Mon agent me propose d’en profiter pour donner l’intégrale des études de Philip Glass. Je lui dis oui et non. Oui, j’adore l’idée de donner deux concerts mais, non, pas l’intégrale des études.

Pourquoi ?
Pour deux raisons : d’une part, j’ai déjà donné le cycle dans de belles salles, à Paris mais pas que, et je m’en serais voulu de tirer sur la corde alors qu’il y a tant d’autres choses à faire ! D’autre part, que Philip me pardonne, même si je suis certain que, au fond de lui, il est d’accord avec moi, je trouve les vingt études inégalement géniales. Pour être franc, les dix premières le sont absolument ; les dix dernières sont moins denses, moins cohérentes aussi.

Sans doute parce que le concept n’est pas le même entre les deux parties…
En effet ! Les dix premières sont vraiment pensées comme un cycle ; les dix suivantes sont composées au fil de l’eau. Sur la première partie, on sent la vision d’ensemble. Il y a un grand élan qui aboutit dans la dixième étude – un feu d’artifice impressionnant.

 

 

Tu as pensé à mélanger les études pour voir si l’ensemble fonctionnerait mieux ?
Non mais… Hé, pourquoi pas ? Je vais y réfléchir. C’est tentant, même s’il faudrait veiller à ne pas briser la cohérence du premier volet, ou alors en inventer une autre… En tout cas, sur le moment, je n’avais pas envie de redonner une intégrale. Alors, je me suis dit que je pourrais jouer les dix premières et, après l’entracte, interpréter une œuvre que je n’ai jamais jouée : la réduction pour violon et piano du concerto pour violon. Ça tombait bien, puisque j’avais rencontré le violoniste Yuri Revich peu avant, et que ça s’était super bien passé.

Pourquoi le concerto pour violon – donc une pièce écrite pour orchestre et violon, pas pour piano – t’attirait-il ?
Hum, comme tu le sais, je connais pas mal le catalogue du compositeur ; j’ai arpenté de long en large toutes les pages pianistiques ; or, j’estime que ce concerto, c’est la quintessence de Philip Glass. Il me fait regretter de n’être que pianiste. J’aimerais être violoniste rien que pour jouer cette œuvre ! Voilà des années que je tanne l’entourage du compositeur pour qu’ils m’autorisent à la transformer en concerto pour piano, carrément. Jusqu’à présent, ils m’ont refusé cet honneur. C’est leur droit puisque les droits, justement, leur appartiennent… mais je ne désespère pas qu’ils changent d’avis !

Qu’est-ce qui te plaît particulièrement ?
Les harmonies. Elles sont incroyables. Et la tension qui parcourt l’œuvre, aussi. Glass l’a composée pour rendre hommage à son père défunt mais sans y glisser une once de mélo, uniquement de la tension.

 

« J’aime jouer les transcriptions de BO de jeux vidéo »

 

Si tu survis à ces deux concerts du 14 juin, tu pourras te téléporter au 23 juin, à la Philharmonie (après Cortot et Gaveau, ça ressemble à un strike…), où tu vas concrétiser une aventure musicale, certes, mais aussi juridique, technique, collective et cependant intime.
On peut le dire, ce n’est pas du tout exagéré !

À cette occasion, tu joueras des transcriptions de la bande originale de plusieurs épisodes d’Assassin’s Creed. On pourrait croire que, pour un virtuose, jouer des musiques de jeu vidéo, c’est une récréation et une facilité. La vérité est assez éloignée de cette supputation…
Le 23 juin est le résultat d’un projet au long cours. Au trrrrès long cours.

Je te retrouve ! Si tu m’avais encore dit : « C’est très simple », on aurait arrêté l’interviouve pour que tu puisses appeler les secours en urgence…
En réalité, ç’a commencé assez simplement : je suis fan du jeu. D’une manière générale, fut un temps (concrètement jusqu’à la Wii et la PS3, mes dernières consoles), je jouais beaucoup aux jeux vidéo.

 

 

On parle de 2007, un temps que les moins de vingt ans peuvent à peine connaître ! Qu’est-ce qui t’a poussé à arrêter ?
Le temps, d’abord. C’est très chronophage, de jouer, et je n’avais plus la disponibilité nécessaire, tant d’un point de vue planning que d’un point de vue mental. Aujourd’hui, s’ajoute le fait que j’ai un jeune enfant. Dans la mesure du possible, j’essaye de le préserver des écrans et de ne pas lui donner l’exemple d’un père game addict.

Tu as néanmoins gardé un goût pour la musique qui accompagne l’image animée.
Pour le jeu vidéo, même si je ne suis plus pratiquant, et pour la musique, bien sûr, d’autant que ma tournée Joe Hisaishi / Studio Ghibli a été un hénaurme succès. À une époque, tout le monde avait un p’tit peu peur du classique. Beaucoup de concerts peinaient à être rentables. Avec Joe Hisaishi, on blindait à chaque date. Rends-toi compte : à Lyon, on a fait sept fois la salle Molière, et elle était pleine à craquer. Ça représente quelque chose comme 4200 places vendues. Qui dit mieux ?

Tu ne t’en es pas tenu au Studio Ghibli.
Non, j’avais aussi monté un programme Tim Burton. La négociation était simplifiée par le fait que j’avais joué avec Dany Elfman ; et mon agent était le tourneur du concert Tim Burton. Ça aide aussi !

 

« L’alignement des planètes ne suffit pas toujours »

 

Admettons-le : tu es attaché à ce type de répertoire. Mais quand, comment et pourquoi Assassin’s Creed ?
L’idée a émergé pour trois raisons qu’on a évoquées, plus une quatrième.

  • J’aime Assassin’s Creed,
  • j’aime les musiques qui l’accompagnent,
  • j’aime jouer des transcriptions de BO

(je jouerai d’ailleurs un concert Vladimir Costa le 17 décembre à Cortot mais, si j’en parle maintenant, je sens que tu vas me dire que je perds le fil…

Tu as raison d’être prudent.
… donc je n’en parle pas), et

  • il se trouve que mon agent est aussi le tourneur d’Assassin’s Creed en version symphonique.

 

 

Ça s’annonçait bien.
Oui, mais l’alignement des planètes ne suffit pas toujours ! Les concerts Candle Light ont mis le nez dans le répertoire d’Assassin’s Creed. Ils ont monté un projet sur la BO, qui a été un four et a vite disparu. Donc il a fallu recréer un climat de confiance avec Ubisoft. D’autant que, disons les choses tout rond, pour l’éditeur des jeux vidéo, même si tu joues cent dates et que c’est blindé, à leur échelle ça va pas leur rapporter bézef ! Ils peuvent perdre gros en termes d’image sans gagner gros en termes de business. Dès lors, un mec, même avec un bon pedigree, qui leur dit : « Je voudrais faire une tournée avec les transcriptions de votre série », ça n’entre pas dans leurs priorités.

Même si beaucoup de pianistes, amateurs ou non, piochent dans le répertoire du jeu vidéo sans demander l’autorisation et sans payer un kopeck…
Tu as raison, il y a beaucoup, beaucoup de monde qui publie des enregistrements de transcriptions sauvages sur YouTube. Ils pourraient tous être poursuivis car c’est complètement interdit.

Sauf que YouTube est souvent une zone de non-droit.
Exact ! Résultat, les éditeurs n’attaquent pas systématiquement, mais ils gardent un œil sur ce qui se fait. Ça leur permet d’avoir un aperçu des attentes du public. Ils voient ce qui marche et ce qui ne marche pas.

 

« J’ai affronté une alternative complexe »

 

C’est peut-être aussi pour ça qu’ils laissent faire…
Peut-être. Mais ils ne sont pas inactifs pour autant : les gars qui jouent leurs transcriptions illégales sur YouTube sont blacklistés. Même s’ils ont des millions de followers et pourraient donc vendre des centaines de milliers de disques, ils n’ont pas le droit de jouer leurs transcriptions sur scène ou sur disque. Alors, oui, ils deviennent célèbres, ils touchent sans doute quelques milliers de dollars grâce à leur nombre de vues considérable ; en revanche, ils ne peuvent pas pleinement exploiter cette notoriété pour développer leur carrière.

Dans ce contexte, quelle conduite as-tu choisi de tenir ?
En quelque sorte, j’ai affronté une alternative complexe, quasiment un dilemme :

  • sortir des transcriptions sur YouTube, espérer péter les compteurs et attirer les projecteurs sur moi, mais cela équivalait à renoncer à tout espoir de travailler avec Ubisoft ; ou
  • éviter ce type de piratage et négocier patiemment avec ceux qui détiennent les droits, afin de donner une existence et une reconnaissance officielles à cette musique… quitte à tout perdre si, pour une raison ou une autre, l’éditeur se braquait ou « oubliait » de me répondre.

Comme je ne voulais pas faire les choses à la barbare, mon choix s’est vite porté sur l’hypothèse la plus sûre… mais aussi la plus risquée !


À suivre…

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