« Le Crépuscule des dieux », théâtre des Champs-Élysées (Paris 8), 13 septembre 2026

Kent Nagano au théâtre des Champs-Élysées (Paris 8), le 14 septembre 2026. Photo : Josée Novicz.

Voilà long de temps que je n’avais assisté à un concert sans prendre de notes au fil de l’eau. Et quel concert ! En l’espèce, les 250 minutes – entrecoupées par deux entractes de 30 minutes – du Crépuscule des dieux de Richard Wagner. Cette notule n’abordera donc que quelques points de cette représentation de concert, à la manière de souvenirs épars et forcément moins détaillés qu’à l’ordinaire. (Manière de résumé de l’intrigue tarabiscotée de l’opéra est disponible ici.)
Parlons d’abord du personnage principal : l’orchestre. C’est la phalange dresdoise qui est à l’honneur. Deux avis plus complémentaires que contradictoires : l’on peut d’une part saluer la bonne tenue du big band qui déborde (une partie des cors gagnera le deuxième balcon pour donner une impression de profondeur sonore, ainsi que l’exige le texte) ; mais l’on doit aussi regretter, au côté d’une clarinette basse remarquable de bout en bout, des solistes beaucoup trop friables (cor aigu à la peine, clarinette en Si bémol hachant son phrasé et hésitant parfois). Ces friabilités sont redoutées et, en soi, compréhensibles ; toutefois, leur récurrence insistante finit par crisper l’auditeur car, peut-être comme le musicien lui-même, l’on finit par anticiper le couac dès qu’un interprète avance à découvert – et, souvent, nous n’avons pas été déçus en bien.
Même ambivalence devant le plateau vocal. D’un côté, il faut applaudir le très haut niveau technique des chanteurs, sans doute le plus haut qu’il ne nous a été donné d’écouter en direct. Le concert permet aux artistes de se concentrer sur le chant, même si la mise en espace devient de plus en plus envahissante au fil du troisième acte, avec les inévitables incongruités censées faire chic, comme la présence de Hagen assis en avant-scène pendant que Brünnhilde se fait flamber avec Grane. Young Woo Kim n’a pas le physique d’un Siegfried – on doit avoir le droit de le dire : après tout, l’interprète de Joséphine Baker, à Garnier, n’est ni une Asiatique, ni une Blanche – mais il en a la voix.

  • Claire,
  • puissante,
  • incroyablement résistante,

elle saisit. C’est impressionnant. En revanche, sur ce que nous avons vu ce soir-là, l’incarnation n’est pas le point fort du chanteur. Nous ne percevons ni émotion, ni évolution dramatique. Ce Siegfried est une espèce de Mexicain basané, presque toujours souriant mais privé de nuances et dépourvu d’une présence charismatique indispensable pour nous envoler.
Difficile de se souvenir autrement d’Asa Jäger : elle est, de loin, la plus maîtrisée des Brunnhilde ouïes sur une scène parisienne. Une première phrase timide pourrait induire un scepticisme chez l’auditeur prompt à frémir pour les artistes. La tension se dissipe dès la deuxième réplique.

  • Souffle,
  • extrêmes nickel,
  • changements de registre impeccables,
  • absence de fatigue apparente jusqu’à son hénaurme air final…

Avec une insolente facilité (j’apprécie ce genre d’insolences…), la dame parvient à faire oublier l’incroyable difficulté de sa partie, résistance à l’effort comprise. Si Asa Jäger est la seule à suivre la partition (ou le texte ?) sur une tablette, les autres chantant par cœur, elle ne s’en révèle pas moins à la hauteur de son défi. Ce nonobstant, cette quasi perfection technique, pour brillante qu’elle soit, ne parvient pas à nous émouvoir. Difficile d’expliquer pourquoi, mais nous avons le sentiment d’avoir davantage eu affaire à une performance qu’à un rôle. Là encore, l’incarnation et, plus profondément, la transformation de l’artiste en son personnage jusqu’à dissoudre Asa dans Brünnhilde, n’ont pas fonctionné avec nous. Cela n’ôte rien au métier sidérant et au rigoureux travail dont témoigne cette interprétation ; mais nous reconnaissons avoir davantage admiré que vibré.

 

Asa Jäger au théâtre des Champs-Élysées (Paris 8), le 13 septembre 2026. Photo : Josée Novicz.

 

Le reste du plateau ne dépare pas l’excellence vocale des deux premiers nommés.

  • Les trois nornes (Jasmin Etminan, Marie-Louise Dreßen et Valentina Farcas) sont prodigieuses et lancent l’opéra sous les meilleurs auspices ;
  • saisissant leur grand moment, les filles du Rhin (Ania Vegry, Ida Adrian et Eva Vogel) sont vaillantes et expressives ;
  • Daniel Schmutahard est un Alberich malfaisant à souhait,
  • Sophia Brommer chante une Gutrune ambiguë comme il faut,
  • le Gunther de Johannes Kammler est un mélange réussi de fieffé magouilleur et de moraliste éhonté ; et
  • le chœur monté pour l’occasion tonne fort et bien au deuxième acte, même si certains de ses membres auraient pu un peu mieux dissimuler leur ennui lors des longues plages où ils ne chantent pas.

Toutefois, il faut terminer ces louanges vocales par deux coups de sombrero. Le premier pour Annika Schlicht, Waltraute d’exception. Si elle n’use pas de graves abyssaux,

  • la couleur vocale,
  • la musicalité et
  • la présence scénique

séduisent chez cette interprète. Même effet wow avec le Hagen de Patrick Zielke qui, dans son costume à la veste trop grande pour lui, campe avec

  • verve,
  • ferveur et
  • obstination

un assassin entre

  • bourru et bonhomme,
  • manipulé par Alberich et manipulateur,
  • diabolus ex machina pour Siegfried et clampin qui déambule ou s’attarde, mains dans les poches.

Une réussite éclatante !

 

Patrick Zielke (Hagen) et Sophia Brommer (Gutrune) au théâtre des Champs-Élysées (Paris 8), le 14 septembre 2026. Photo : Josée Novicz.

 

Faisant face à un théâtre bien rempli mais loin d’être plein, ce qui est curieux pour la représentation d’un opéra aussi important de Wagner

  • (trop proche de la rentrée ?
  • trop tardivement annoncé face aux concurrents ?
  • programmé un dimanche quand les bons parents, nombreux à la rentrée mais ça va bientôt se calmer, ouf, sont censés vérifier le travail de leurs poupons susceptibles de rentrer en maternelle dès un an ?),

la centaine d’intervenants était placée sous la baguette de Kent Nagano, énigme des jeunistes avec ses 74 ans. Attentif aux chanteurs, même s’il semble parfois les chercher en fonction de la mise en espace, il parvient à dame sans catastrophe, ce qui n’est pas une mince affaire. On aurait peut-être aimé plus

  • d’électricité,
  • de contrastes,
  • de souffle et
  • de vigueur,

mais la job est bien faite et le métier assuré avec une exigence sereine.

  • Beaux ensembles instrumentaux,
  • accompagnement soucieux des artistes,
  • tempi intelligemment maîtrisés,

le résultat est de bonne facture, et cette épopée de cinq heures – pauses comprises – gourmande à souhait. De quoi prendre son pied, même à l’air libre…

 

Tenue du dimanche, au TCE, ce 13 septembre 2026. Photo : Josée Novicz.

 

D’ici à juin, si Dieu nous prête vie ou si la camarde ne nous poursuit pas d’un zèle imbécile, nous aurons l’occasion de réécouter l’œuvre à deux reprises. Après cette première engageante, il va falloir que les prochains artistes soient au taquet, car le défi est de taille ! À l’esprit d’un spectateur, c’est aussi ce qui en fait; pour partie, le charme aussi émoustillant que scintillant.


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