Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 13

Nicolas Horvath à Misy-sur-Yonne et au bout de la nuit, au terme d’une performance de huit heures consacrées à la musique minimaliste. Photo : Bertrand Ferrier.
  • Oser et aller au bout.
  • Être intransigeant mais savoir faire des compromis.
  • Inventer et se laisser porter par les possibles du moment.

Nicolas Horvath sait de quoi ça cause, et il en parle remarquablement bien pour continuer de nous raconter la vie d’un pianiste classique, virtuose, bardé de diplômes et de prix mais pas tout à fait (formaté) comme les autres…


13.
Travailler avec Ubisoft en tant que musicien, retour d’expérience

Nicolas, dans l’épisode précédent, on évoquait le sens dont tu investissais la musique de jeux vidéo quand tu la places dans des récitals de piano dits classiques. Mais qui a écrit la musique que tu interprètes ce 23 juin 2026 à la Philharmonie de Paris (et sur disque…) ?
Le compositeur est plusieurs car, avec les équipes d’Ubisoft, on a établi un florilège des douze épisodes d’Assassin’s Creed (en fait, je crois qu’il n’y a que sept épisodes, mais ça donne douze si on ajoute les extensions). Dans ce best of, il y a quatre ou cinq compositeurs différents. J’ai eu de très bons échos de leur part sur mon interprétation, ce qui est drôlement chouette !

Pour les lecteurs qui en douteraient, je précise que tu es vraiment membre de la confrérie très limitée (en nombre, bien sûr) de Français de moins de cent ans employant encore l’expression « drôlement chouette ».
Pourquoi, c’est ringard ?

Non, « rien chouette », c’est ringard ; « drôlement chouette », c’est rigolo. As-tu rencontré les gars à l’origine de ton travail ?
Les compositeurs ? Pas encore. En clair : non, mais j’adorerais. J’ai raté la venue parisienne de Jesper King parce que j’en ai eu vent trop tard. J’étais dégoûté ! J’aurais tellement aimé le rencontrer et jouer deux-trois trucs avec lui…

 

« C’est mieux que chacun accomplisse sa tâche »

 

Donc pas d’échange avec les compositeurs.
Non. En revanche, j’ai eu la chance de travailler directement avec le Simon Landry, le superviseur musical de la franchise. Simon est un Québécois adorable mais, surtout, super compétent et super important. C’est lui qui sélectionne les compositeurs qui vont travailler avec Ubisoft.

Toi, par exemple ?
Argh, non, surtout pas ! Franchement, quand je vois comment ils travaillent, ce n’est pas que ça ne fait pas envie (ce serait super prestigieux, n’en déplaise aux snobinards), mais ça n’est pas DU TOUT mon métier.

En quel sens ?
En travaillant avec Ubisoft, j’ai pris conscience que le boulot consistait à se mettre au service d’une immense machine pour composer un truc au niveau des grands tubes pour blockbusters de Hollywood. Les mecs s’échinent comme des dingues. S’ils envoient une partition corrigée à trois heures du matin, en mode « c’est bon, là, je peux aller ronquer », tu peux être sûr que, un quart d’heure plus tard, les compositeurs ont déjà cinq pages de commentaires du staff concerné et ta petite nuit, tu peux t’asseoir dessus. Au boulot !

 

 

Un compositeur d’Ubisoft serait une petite main corvéable à merci afin de participer à des projets pesant des centaines de millions d’euros… même si sa récompense à lui ne tutoiera pas les sommets ?
Oui et non : oui, ils sont corvéables et ils ont un nombre dingue de gens qui jugent leur boulot en permanence, ça doit être épuisant ; mais non, ils ne gagnent pas des queues de cerise et des ronds de carotte, ils touchent bien, à ce que j’ai compris. Néanmoins, pour exercer leur talent correctement, ils doivent comprendre au plus profond de leur être qu’on attend d’eux d’être de formidables artisans, pas des artistes incroyables. Une fois que tu as admis ça, j’imagine que la suite doit mieux passer.

Le résultat te plaît.
Énormément ! Les mecs sont incroyables, et je suis hyper admiratif quand je vois à quel point ils sont engagés dans leur job.

L’ont-ils été aussi en écoutant ton travail ?
Pas qu’un peu ! On m’a raconté que, en écoutant les transcriptions, ils avaient des débats philosophiques, carrément, sur certaines basses parce qu’elles devaient faire écho, selon eux, à tel coup de canon trrrrès important dans le jeu. C’est peut-être un détail pour toi mais, pour celui qui se souvient du fragment, ça veut dire beaucoup ! Bref, dans cette perspective minutieuse et collective, c’était mieux que chacun accomplît sa tâche : untel compose, unetelle transcrit et, moi, je joue.

 

« La transcription pour Ubisoft exige un savoir-faire particulier »

 

Qui a transcrit les œuvres que tu vas jouer ?
Julie Lamontagne. Elle avait un avantage important : elle réside au Canada. Elle a passé deux semaines en immersion avec le staff Ubisoft. Elle a l’habitude de réaliser des arrangements pour la télé. Elle a son studio, son Disklavier, ses habitudes, ses réflexes et surtout un niveau stratosphérique pour tout ce qui est harmonie, improvisation et compréhension de la commande. Moi, je n’ai pas développé ce type de compétences.

Pourtant, tu avais commencé à transcrire pour Ubisoft.
Exact. On avait mis en chantier le « Ezio’s Family ». On en a fait neuf versions. Elles ont été validées par huit personnes, mais y avait toujours une voix qui commençait sa phrase par : « C’est super, mais si on… » Et tout était à recommencer.

C’est intenable, non ?
En tout cas, ce n’était pas une bonne manière de fonctionner. Ni pour Ubisoft, ni pour moi. On a travaillé deux mois sur une pièce alors qu’il y en avait vingt à écrire. On n’avait toujours pas abouti quand on est arrivés fin mai 2025. L’enregistrement était en septembre. Je leur ai dit : « Changeons de méthode parce qu’on ne va jamais y arriver ! »

D’autant que tu n’étais pas ubsioftien à plein temps, j’imagine.
Ça ajoutait de la difficulté, c’est vrai. Quand j’étais disponible, ils avaient d’autres urgences sur le feu…

… surtout qu’ils sont désormais en assez mauvaise posture sur pas mal de plans…
… et quand eux étaient disponibles, j’avais mes concerts, parfois à l’étranger. Et quand je revenais, eux étaient en vacances parce que, comme ils travaillent comme des dingues (ce n’est pas une exagération : certains bossent vingt heures par jour, je sais pas comment ils tiennent…), ils ont régulièrement des vacances après qu’ils ont accumulé trop d’heures. Bref, il était plus utile, logique et sain que je renonce à transcrire moi-même les pièces. Je ne suis pas fait pour ce travail spécifique – pas la transcription, hein : la transcription pour Ubisoft, laquelle exige un savoir-faire particulier.

 

« On n’a pas pris la musique des jeux vidéo au sérieux »

 

Quel est ton savoir-faire ?
Quand je travaille sur des transcriptions, j’ai besoin d’écouter les thèmes pendant des heures et, parfois, j’ai aussi besoin d’un déclic. Je me souviens d’une transcription de « Prehistoric Island » qui me causait du tracas, et pour laquelle j’ai eu le déclic… en ramenant à vélo mon fils depuis l’école maternelle. Soudain, j’ai vu ce que je devais faire. Quand je suis arrivé chez moi, je me suis précipité pour noter deux-trois trucs, j’ai enregistré une impro, j’ai retravaillé ce premier jet, et l’affaire était réglée. Autant te dire que, pour un transcripteur pro, ces méthodes ne sont pas assez efficientes !

Maintenant que le disque est enregistré, tu vas affronter le public. Comment l’imagines-tu, pour ta première parisienne d’Assassin’s Creed ?
Ha, j’espère qu’il y aura du cosplay dans la salle ! J’hésite même à me cosplayer un p’tit peu, pour te dire. À l’origine, tout était prévu pour que je joue lors de la remise des Victoires de la musique. Je devais arriver avec la capuche iconique du jeu, la relever et mon nom apparaissait sur l’écran.

Ça ne s’est pas fait ?
Non. J’étais ravagé quand j’ai appris que c’était mort. Le truc était scripté depuis huit mois ! Mais Clair obscur a damé le pion à Assassin’s Creed pour des raisons qui me dépassent un peu. J’ai été un peu rassuré en voyant les critiques, qui montrent que les organisateurs étaient passés complètement à côté du truc.

 

 

Pourquoi ?
Ubisoft avait pour objectif de m’envoyer au feu parce que j’étais un pianiste reconnu, qui n’était pas le plus célèbre de ses pairs mais qui avait bossé avec de grands compositeurs, enregistré des intégrales chez Naxos, obtenu des prix dans des concours internationaux, etc. Bref, si je jouais ces musiques, c’est que c’était pas de la merde ! Clair obscur, dont j’admire la musique, c’est un autre storytelling. C’est l’histoire d’un mec qui n’a pas de track-record et qui fait un hit planétaire du premier coup, ce que l’industrie pop adore voire facilite, quitte à jeter les Kleenex qu’elle fait triompher à peine s’en est-elle servie, alors que l’industrie du classique est très frileuse face à ces phénomènes. Partant, mettre Clair obscur, c’était, disons, audacieux, mais la critique a rafalé autant qu’elle a pu parce que « ça ne se fait pas » ! Le titre a été affublé de quolibets type « musique zen d’adolescent attardé ».

C’est pas complètement faux…
Mais c’est pas la faute du compositeur et des interprètes, alors que ce sont eux qui se prennent le camouflet en pleine tête ! Comme on dit dans les grosses boîtes, ç’a été super mal brandé. Ils auraient mis sur le coup Nathalie Dessay et Lang Lang, le tarif était peut-être pas le même, mais l’effet aurait été monstrueux ! Là, on aurait pris cette musique au sérieux.

 

« Même quand tu adores Liszt, tu peux t’éclater en jouant du Assassin’s Creed »

 

Selon toi, il y avait un double problème : le pedigree, si important en musique dite classique, et le sens de ce que l’on souhaite faire passer à ce moment-là.
Complètement. Si tu veux montrer qu’un mec peut composer une musique prenante pour son premier coup d’éclat et en tirer des milliards d’écoutes, parce que c’est de ça qu’il s’agit, envoie des interprètes à la hauteur du coup de canon que tu souhaites faire déflagrer (les interprètes étaient très bons, évidemment, mais ils n’avaient pas, ils ne pouvaient pas avoir l’impact, l’effet wow nécessaire). Sinon, envoie un pianiste classique chevronné quoique pas superstar pour montrer que, oui, même quand tu adores Liszt et Chopin, tu peux t’éclater en jouant du Assassin’s Creed.

Je voulais te demander si…
Attends, je pressens que tu comptes tuiler vers le prochain épisode.

Bien vu !
Alors je veux préciser un truc au cas où on garderait ce passage à la publication.

Il faut. C’est fort intéressant.
Donc je le dis : je n’éprouve aucune rancœur d’avoir été remplacé. Aucune.

Tu ne donnes pas le sentiment d’être aigri, en effet. Tu racontes une déception – la tienne – et un échec – celui d’une fausse bonne idée ayant fait tchoufa –, c’est pas le même saucisson.
Voilà, mais je préfère le préciser. J’ai des regrets, pour moi et aussi pour la musique de jeux vidéo dont tes lecteurs savent désormais à quel point je l’aime. J’aurais aimé avoir été à la place des artistes finalement choisis parce que je crois qu’il y avait autre chose à défendre à ce moment-là qu’un beau succès commercial. Mais ça n’enlève rien à ma grande joie d’avoir réussi à mener à bien un projet avec Ubisoft, Harmonia mundi et la Philharmonie de Paris. Ça claque aussi, non ?


À suivre !

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