
Coup double pour un Nicolas Horvath habitué des grandes formes. À 14 h, il joue Philip Glass en compagnie du violoniste Yuri Revich ; à 17 h 30, il joue Erik Satie. Nous nous sommes faufilés salle Gaveau pour profiter du premier épisode, composé de deux parties : les dix premières études pour piano d’abord, le concerto pour violon substituant le piano à l’orchestre (le transcripteur ne sera pas cité).
Les études de Philip Glass sont l’un des domaines particuliers de Nicolas Horvath. Il les a jouées environ un milliard de fois (il a même participé, au côté du compositeur, à l’intégrale collective donnée jadis à la Philharmonie de Paris), les a enregistrées, et a choisi d’interpréter les dix premières parce qu’il juge qu’elles forment un cycle cohérent et parce qu’il les préfère aux dix dernières, plus hétéroclites. Pas question pour autant de se laisser aller à la familiarité ou à la négligence avec dix pièces d’une difficulté variable mais exigeant chacune de l’interprète
- lucidité,
- rigueur et
- poésie
Dès la première étude, capot du piano fermé « pour se rapprocher du son choisi par le compositeur lorsqu’il a enregistré ces pièces », le musicien met les choses au clair.
- Tonicité des accords,
- énergie des doigts déliés,
- groove du tempo rapide et des accents,
- soin soyeux des nuances,
- dynamisme des octaves répétées qui rebondissent :
d’un seul coup d’un seul, ceux qui n’auraient pas bien attaché leur perruque sont sans doute retournés au statut si souvent honni de chauve. Le contraste avec la deuxième étude (l’artiste enchaînera les dix chapitres quasiment all’attacco) est d’autant plus saisissant.
- Onirisme de la méditation,
- profondeur des graves,
- légèreté des aigus,
- plaisir du bercement régulier,
- clarté de la mélodie surplombante,
- rayonnement du son sculpté par une juste pédalisation et
- gourmandise d’un long decrescendo
hypnotisent un parterre bien garni – même si, chacun le sait, les meilleures places ont au rang X du second balcon, sauf pour les personnes de taille raisonnable à grande tant la place guibolistique offerte est inconfortablement minime. La troisième étude travaille un élément du style glassien jusqu’ici laissé de côté, à savoir la fragmentation. On goûte donc le mystère provoqué par
- l’éclatement itératif du propos,
- la sapidité des variations thymiques et rythmiques,
- la jubilation des contretemps aux allures de ressac tempétueux contre la digue de la mesure et du métronome, ainsi que
- l’immense palette horvathienne
- de touchers,
- d’attaques et
- de phrasés.
Impressionnant ! La quatrième étude fonctionne sur les dialogues entre
- stabilité et désir de mouvement,
- motorisme de la main gauche et incisivité (je tente le néologisme) de la main droite,
- clapotements d’une apparente stagnation et éclaboussures provoquées par les changements de registres.
La cinquième étude n’est assurément pas la plus spectaculaire mais elle respire le luxe
- du calme,
- de la suspension,
- de la retenue,
- de l’interrogation propre aux cellules brisées,
- des miroitements de la nuance piano,
- d’aigus mélodieux bien qu’ils ne forment pas une mélodie à proprement parler, bref,
- d’une virtuosité qui n’est plus dans la célérité qui bastonne mais dans la fabrique délicate du son.
Évidemment, les touristes hispanophones qui nous jouxtent en profitent pour laisser longuement tintinnabuler leur cellulaire. Nous allons faire une courte pause pour ne pas nous escagasser plus que de raison, et nous reprendrons prochainement le cours de nos émotions.