
Dix-huit minutes : c’est la durée de l’adagio sostenuto en fa dièse mineur de la vingt-neuvième sonate de Ludwig van Beethoven telle que l’interprète Pierre Réach.
- Alfred Brendel l’exécutait en moins de 17′,
- Emil Gilels en vingt minutes,
- Glenn Gould en 21′ et
- Grigory Sokolov frôlait les 22’…
Tout est question de ressenti et de convictions sur l’art d’incarner un moment « appassionato e con molto sentimento » !
- Retenue,
- profondeur sonore,
- étagement des voix (mélodie nette mais accompagnement non étouffé)
habitent les premières mesures.
- Modulations,
- trouvailles chromatiques et
- plaisir du temps qui prend son temps
caractérisent le prélude. Puis
- le balancement ternaire à temps et à contretemps,
- l’exploration du registre suraigu et
- la liberté apparente d’un faux rubato (l’écriture mêle ternaire et binaire pour donner l’illusion d’un passage laissé à la guise de l’interprète)
semblent envoler le mouvement vers un lyrisme presque chopinien. Tout cela est offert avec une délicatesse qui sait être assez tendue pour esquiver toute tentation de mièvrerie ou tout risque de coquetterie mignarde. Une tension grince sous l’élégance, ce dont témoignent
- les cahots harmoniques,
- les mutations d’atmosphères entre aigus et ultragraves, tous deux confiés à la main droite, et
- le passage
- du paisible 6/8 (six croches par mesure)
- à un 18/16 (dix-huit doubles par mesure) plus grondant puis, brièvement,
- à un 16/32 (seize triples par mesure) de guingois.
Ces signes dessinent une incapacité à chasser le tourment malgré la sérénité que l’on aurait pu imaginer consubstantielle à un tempo lent. Certes,
- l’enrichissement de la polyphonie,
- le retour à un débit plus modéré et
- les unissons
paraissent traduire un apaisement. Toutefois, cette illusion est rapidement contredite par
- les modulations successives,
- des sforzendi répétés,
- l’instabilité narrative et
- le surgissement des triples croches farandolant, et hop, sur le martèlement sourd de la senestre.
Pierre Réach excelle dans ces passages ambigus et tiraillés où
- son agilité digitale,
- son sens de la phrase,
- son art de la musicalité
- (nuances,
- toucher,
- agogique,
- respirations…) et
- sa maîtrise intime de la langue beethovénienne
éclaboussent l’auditeur. Dans son interprétation, il y a
- de la confidence,
- de l’étonnement,
- de la fraîcheur mais aussi
- manière de nostalgie abrasive,
comme si le pianiste essayait de retenir son propos sur la pointe des doigts moins pour ménager le suspense que pour donner son juste poids à ce qu’il nous glisse à l’esgourde. Dès lors,
- suspensions,
- réexpositions de structures bien identifiées et
- effets d’attente habilement rendus par le jeu avec le tempo exigé par le compositeur
guident l’auditeur au long de ce bien étrange mouvement vers une explosion qui
- menace,
- se profile mais
- attendra en définitive pour déflagrer.
À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.
