David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 7

Détail de la première de couverture

Cher lecteur, combien de fois devrons-nous te le rappeler ? La drogue, c’est mal. Si tu en vends, à la rigueur, l’État peut le tolérer puisque ça lui permet d’éviter d’investir dans les quartiers les plus pauvres en laissant ruisseler sur les clampins abandonnés quelques gouttelettes du fleuve de cash ainsi généré – Jean-Pierre Colombiès l’a montré ce tout tantôt dans l’indispensable Face obscure de la police (Max Milo, 2026). En plus, après, il peut faire son kéké en envoyant la CRS 8 jouer son sketch devant les caméras obséquieuses afin de saisir deux sachets de beuh vides pour montrer que l’État reconquiert le terrain et n’a perdu aucun territoire de la République. Alors, s’il-te-plaît, lecteur, suis nos conseils : si tu consommes, il te faut

  • faire attention à ne pas laisser traîner tes sachets de coke sur la table d’une conférence de presse,
  • bien se nettoyer sous les naseaux mais pas trop souvent car ça finit par se remarquer, et
  • disposer d’une paire de Rayban bleu foncé pour les lendemains des jours où tu t’es pété les pupilles.

Faute de quoi, plus Hannibal que lecteur, tu rejoindrais le rang des « bourgeois des centre-villes qui financent les narcotrafiquants » selon l’analyse d’un immonde personnage fier d’emmerder les cons qui l’ont élu s’ils ne souhaitent point, les gueux, contribuer à la fortune de ses copains des labos, et est surtout célèbre pour

  • laisser traîner ses sachets de coke sur la table d’une conférence de presse,
  • se nettoyer si souvent sous les naseaux que ça a fini par se remarquer, et
  • disposer d’une paire de Rayban bleu foncé pour les lendemains des jours où il s’est pété les pupilles.

Aussi, se demander de quoi la consommation de l’ayahuasca par les Occidentaux est-elle le symptôme, ainsi que nous le faisons en déambulant à travers L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) de David Dupuis, exige-t-il de rappeler que, selon l’article 221-5-6 du code pénal, mis à jour le 26 janvier 2022,

est puni de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 € d’amende le fait pour une personne d’avoir consommé volontairement, de façon illicite ou manifestement excessive, des substances psychoactives

si elle profite du fait d’être high pour commettre un homicide. Sans aller jusqu’à ces extrémités, l’article L3421-1 du Code de la santé publique, tel que valable jusqu’en janvier 2029, stipule que « l’usage illicite de l’une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d’un an d’emprisonnement et de 3750 € d’amende ».
Quand, en 2012, l’auteur revient en France après son voyage d’étude où il a consommé force décoctions d’ayahuasca pour les besoin de sa cause, il compte « ouvrir un espace de mise à distance pour réfléchir aux matériaux accumulés », autrement dit faire un break et laisser reposer tout ça. Pour aider sa réflexion à s’organiser, il coorganise un « atelier » à l’EHESS pour « créer un espace de discussion sur les reconfigurations contemporaines du statut social de ce breuvage », parce qu’un travail universitaire sans style ampoulé, c’est comme une villégiature d’Epstein sans mineure ou une expo au musée de Tokyo sans foutage de gueule : no way.
Aussitôt, ça rue dans les brancards. Confirmé puis annulé puis rétabli, l’atelier rencontre un succès tendu, entre « vigilance soupçonneuse » et « désir clandestin » de tester le produit dans l’Hexagone. Amusé par le désir, étonné par le soupçon, David Dupuis décide de s’intéresser au second nœud qu’il n’a pas encore exploré dans son étude – le premier a été grandement abordé. Cette partie de l’étude interroge donc ce que la vigilance devant l’ayahusca, dont l’étendue et les spécificités des usages est peu étayée sociologiquement voire scientifiquement, dit des peurs et des préjugés des autorités françaises.
Nous avons évoqué ici (voir p. 47) la dénonciation des « pratiques chamaniques » dans le rapport 2005 de la Miviludes. En 2009, signale l’auteur, la mission gouvernementale va plus loin pour dénoncer « le néo-chamanisme et ses dérives » (voir ici pp. 30 sqq). Nous sommes donc allé feuilleter nous-même le cœur du rapport pour en relever les éléments principaux relatifs à notre sujet.
L’ayahuasca, mentionnée 47 fois dans le document, est qualifiée de « substance dangereuse », au côté de l’iboga. On rappelle que cette « décoction de plantes originaires d’Amérique du Sud », aussi appelée yagé, est « classé » (au masculin, alors que les pratiquants tendent à féminiser le produit) sur la liste des stupéfiants depuis le 3 mai 2005 comme l’iboga deux ans plus tard, mais contrairement au datura ou, dans une certaine mesure, à la « sauge des devins ». L’institution dénonce une « utilisation dévoyée de l’ayahuasca (…), hors du cadre religieux », y voyant « un nouveau phénomène de l’internationalisation des pratiques sectaires utilisant des produits hallucinogènes ».
En effet, la mission s’appuie sur des témoignages posant que la plante peut entraîner notamment

  • une « déstabilisation mentale »,
  • des « modifications de comportement avec les proches » voire une « rupture avec la famille et le milieu social », et
  • un « abandon des projets de vie » pour privilégier la « plongée dans le labyrinthe de l’inconscient », ce qui serait logique puisque « tous ces centres, écoles, instituts et autres universités à vocation commerciale (…) militent pour un changement de paradigme », bouleversant « les paradigmes du sujet », selon un certain Guy Rouquet.

Que, dans une logique de prévention, la Miviludes s’inquiète des risques liés à la consommation de drogues, d’un point de vue

  • physique,
  • mental ou
  • social,

n’a rien d’éberluant. Cependant, David Dupuis se demande comment l’institution, en l’absence de chiffres ou d’enquêtes de terrain (le rapport compile surtout quelques témoignages à charge),

  • définit,
  • perçoit et
  • cerne

le phénomène. La Miviludes ne répondra pas à la sollicitation de l’anthropologue, qui se tournera vers une « association nationale » qu’il ne nomme pas. Là encore,

  • hostilité,
  • absence de chiffres et
  • acceptation puis refus de participer à un débat universitaire

le convainquent que l’étude du phénomène – pourtant reconnu intuitivement comme non négligeable – se réduit à une binarité stérile qui exige que celui qui prend la parole soit « pour ou contre, adhère ou dénonce ». Les craintes étatiques et associatives semblent se cristalliser sur un postulat : la plante hallucinogène, absorbée par un individu fragilisé ou structurellement fragile (qui d’autre en absorberait ?), permettrait à un gourou de mettre le dégustateur dans un état d’emprise mentale voire de pratiquer sur lui un lavage de cerveau. Mais que se cache-t-il sous ces deux syntagmes ? C’est ce que nous évoquerons dans une prochaine notule. À suivre !

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