Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 15/16

Photomontage : festival 1001 notes (https://festival1001notes.com/agenda/evenement/au-royaume-des-reves#prettyphoto[pp_gal]/0/).

Un pianiste diplômé de l’École Normale de Musique et vainqueur de concours internationaux qui fricote avec les univers du metal pour en tirer des concerts dits classiques, c’est possible. Un zozo qui invente des projets improbables, les mène à bien et reconnaît que, parfois, ce « bien » était un peu décevant, ça existe aussi. Un artiste qui a enregistré des dizaines de disques et nous explique comment il tente de survivre face aux ventes catastrophiques des petits ronds dans des boîtes carrées, ne le cherchez pas plus loin : il s’appelle Nicolas Horvath et il nous raconte tout cela dans les lignes qui suivent.


15.
Nicolas Horvath, le Normalien qui a séduit une star du metal

Nicolas, après avoir travaillé avec Alcest, tu te retrouves au piano pour accompagner Tarja Turunen, une autre représentante du metal – même si vous intitulez prudemment votre concert « Au royaume des rêves ». Comment et pourquoi ce royaume ?
Ça s’est fait grâce à Albin de la Tour, du label 1001 notes… et c’est encore un projet qui a pris son temps parce que Tarja est très, très occupée. Mais je pense que nous avons fini par y arriver car elle-même est sensible au projet d’hybridation que nous avons évoqué. Pour te donner un exemple récent, tu as une citation chantée hyper aigu du « Cygne » de Camille Saint-Saëns en guise de break dans « The eternal return », une chanson de son dernier album…

Comment la présenterais-tu à ceux qui ne la connaissent pas ?
Tarja a longtemps travaillé avec Nightwish, le premier groupe de metal à avoir sollicité une chanteuse lyrique. Ç’a marché du feu de Dieu ! Et, depuis une dizaine d’années, elle poursuit une carrière solo qui l’amène à se produire dans des stades.

 

 

Qu’est-ce qui vous a rapproché ?
Avant tout, et tant pis si ça paraît idiot car ça ne l’est pas, l’amour de la musique sous toutes ses formes. Tarja a étudié au conservatoire, et ça ne l’a pas empêché de devenir une chanteuse de metal. J’étais l’homme derrière Dapnom et j’ai enregistré des dizaines de disques de piano dit classique. J’insiste, « et j’ai enregistré », pas « mais j’ai enregistré ». Je crois que Tarja aime l’idée de renouer, d’une certaine façon, avec la musique classique tout en collaborant avec un type pour qui le metal n’a rien d’exotique : j’en écoute, j’en ai joué, et j’aime ça. Cette langue musicale, je la parle depuis longtemps.

C’est ce qui l’a rapprochée de toi. Mais toi, qu’est-ce qui t’a rapproché d’elle ?
Je trouve ses compositions vraiment intéressantes, et j’aimais bien son ancien répertoire. De sorte que, l’appétence pour le projet étant réciproque, il n’y avait plus qu’à !

 

« Un Ave Maria peut déjouer beaucoup de réticences »

 

Comment avez-vous conçu votre programme ?
Nous l’avons conçu comme si nous racontions l’histoire de Tarja. Par conséquent, nous mêlerons des mélodies de Sibelius, des chants traditionnels finlandais, des chansons de Rammstein, Linkin Park et, bien sûr, Nightwish, ainsi que ses compositions et des soli de piano (un nocturne de Chopin, une étude de Philip Glass, un extrait de la BO d’Assassin’s Creed et un opening d’animé).

Quel public anticipez-vous pour votre première limougeaude ?
C’est très mystérieux ! J’espère qu’il y aura déjà ceux qui viennent habituellement me voir à Limoges, car j’ai souvent joué dans cette ville, et j’y ai toujours été accueilli très chaleureusement. En plus, à mon avis, il y aura beaucoup, beaucoup de fans de Tarja. Elle a une fanbase encore plus hardcore que celle d’Alcest. Ça va donner un joli mélange !

Ce concert est-il pensé comme un one-shot ou comme le prélude d’une tournée à venir ?
Entre les deux. C’est un test, assurément, programmé juste après la sortie de son album Frisson noir, et qui va nous permettre de voir si ça le fait, tant pour

  • la production,
  • le public… et
  • nous deux, aussi !

 

 

Il y a un doute ?
Pas de doute, mais une prudence indispensable. Une première collaboration permet de vérifier la qualité de l’entente scénique. Même quand on a un chouïa l’habitude de la scène, on a toujours besoin d’un temps de rodage, surtout quand on ne se connaît pas personnellement. Et le fait qu’elle comme moi oyons très excités par cette date n’enlève pas la conscience que

  • l’élaboration d’un projet,
  • le travail en répétition et
  • le moment de vérité sur scène,

ce sont trois choses différentes !

Tu as déjà eu des séances de travail avec Tarja ?
J’ai beaucoup échangé avec son mari et avec elle. Je leur ai expliqué comment j’imaginais la chose, puisque j’étais le porteur du projet. Nous avons partagé des idées sur la composition de la set-list. Je leur ai montré des vidéos du concert avec Alcest à Gaveau. Ils se sont familiarisés avec mon travail et mes précédents exercices d’hybridation. J’ai senti que ça leur parlait, peut-être aussi parce que ça les changeait d’une forme de routine – une routine exaltante, je n’en doute pas, mais une routine quand même. De toute manière, ce concert ne pouvait être envisagé que s’il donnait envie à Tarja. Elle n’a pas besoin de moi pour se produire ! Il faut qu’il y ait

  • une impulsion,
  • un désir,
  • une curiosité

de la part de celle qui, pour être une musicienne impressionnante, n’en est pas moins une hénaurme vedette. Ce pré-requis dans la poche, on pouvait avancer.

Comment envisageais-tu ta collaboration avec une « vedette » ?
Très sereinement. Je me doutais que travailler avec Tarja ne poserait aucune difficulté. Elle avait déjà travaillé avec piano et quatuor à cordes pour chanter des reprises de metal. Le piano de Christian Sasmi-Kretschmar tient d’ailleurs un rôle très important dans son dernier disque, au côté

  • des guitares saignantes,
  • de la batterie rugueuse et
  • des synthés inquiétants.

Elle avait aussi monté un programme d’Ave Maria (on va d’ailleurs joué celui d’Astor Piazzola), ce qui a permis de désamorcer certaines réticences limougeaudes !

Parce qu’il y en avait ?
Oui et, honnêtement, je le comprends. Un festival de musique classique, c’est sérieux, monsieur, on n’est pas au Hellfest ! Le metal peut faire peur, surtout quand on ne connaît de cette musique que les clichés sur

  • les tatouages,
  • la violence,
  • les décibels,
  • la bière et
  • le satanisme, entre autres idées reçues

(peut-être que la bière n’est pas qu’une idée reçue, d’accord…). D’une manière plus générale, il y a pas mal de projets que j’aimerais monter et que j’ai dû suspendre, y compris certains qui étaient plutôt bien engagés.

Par exemple ?
J’ai un projet avec Soror Dolorosa, un groupe de cold wave qu’Andy Julia, le batteur, a monté à Toulouse, il y a un quart de siècle, avant de monter à Paris. On devait s’associer avec Cédric Sire, qui écrit des livres d’horreur, un genre que j’adoooore ! C’était enthousiasmant. On avait l’idée d’une nuit assez dark mais très pro, pas un machin d’ado, tu vois ? Je trouvais ça plutôt original et stimulant… mais l’échéance a été repoussée. Heureusement, l’envie d’enregistrer un disque ne nous a pas quittés, et j’espère qu’elle se concrétisera ! Pareil, le concert avec Mortiis, je pense qu’il n’aura pas lieu de sitôt. Non, en vrai, je pense qu’il n’aura jamais lieu. En tout cas, pas dans ce cadre. Un dernier exemple ? Je voulais monter une date bien décadente avec William Roussel, dit Meyhna’ch, le chanteur de Mütiilation, un groupe de black metal. Il est probable que ça reste un pieux fantasme !

 

« En musique, le sexe ou le genre, quel intérêt ? »

 

On a l’impression que tu as besoin de décentrer le piano de son cadre habituel, comme si tu disais :

  • « Le grand répertoire, c’est bien ;
  • la musique savante des dernières décennies, c’est bien ;
  • la musique moins savante a priori tirée des animés ou des jeux vidéo, c’est bien ;

mais, à la vérité, tout ça, ce sont des musiques et des manières de façonner le concert un peu similaires, alors que d’autres possibles sont à envisager ! »
Disons que j’aime envisager – et plus qu’envisager, quand une ouverture se crée – des projets « extra-ordinaires », dont certains peuvent être des projets passion.

  • Travailler avec des artistes que tu as adorés quand tu avais vingt ans,
  • façonner d’autres sortes de concert,
  • déployer une certaine richesse du piano pour vibrer à 1000 %,

j’en ai besoin. Pour mon existence de musicien et d’homme, c’est vital. Sauf que, souvent, les oppositions sont telles que ça ne passe pas. Programmer et préparer un programme exige un travail en équipe – on en a parlé à propos de l’aventure Assassin’s Creed – à l’issue duquel, je le sais bien, on ne dira pas amen à toutes mes propositions.

 

 

À la difficulté de fédérer des enthousiasmes puis d’avancer dans la même direction, s’ajoute une certaine frilosité qui encapsule le piano dans une case et les autres musiques dans d’autres cases, l’ensemble étant soigneusement compartimenté…
Il est exact que le « récital de piano » est un genre codifié, comme peuvent l’être par ailleurs les concerts d’autres types de musique – les concerts de metal ne sont pas une exception à la règle, loin s’en faut !

  • Bâtir des ponts,
  • convaincre qu’une intuition musicale peut renverser la table le temps d’une soirée,
  • embarquer des gens dans une envie
    • d’étonnement,
    • d’ailleurs,
    • d’improbable,

ça ne marche pas à chaque fois. Quand tu es certain que des projets ont un gros potentiel et que tu vois qu’ils se heurtent à trop d’oppositions, qu’elles soient

  • esthétiques,
  • morales ou
  • culturelles,

la fatigue et la déception risquent de te saper le moral. Pour passer outre, j’ai deux arguments massue. Et d’une, je n’ai pas le choix. Je ne pourrais pas donner que des concerts où je joue Mozart – Chopin – Liszt. Cela m’assècherait… et ce ne serait pas moi, simplement ! Et de deux, quand, malgré mes efforts, je me sens trop down et découragé pour repartir à l’assaut, je me souviens qu’il arrive que je sois récompensé de mes efforts. Ainsi, pour Tarja, c’est passé, c’est concret, ça se fait, et c’est un encouragement diablement cool à ne pas lâcher le projet global !

La frilosité des programmateurs dont tu parles s’explique-t-elle pas en partie par l’état catastrophique du marché discographique ?
Ha, ça, oui ! La peur de sortir des sentiers battus est alimentée par un contexte économique tellement difficile que la crainte devient paralysante. On pourrait se dire : puisque ça ne marche plus, inventons autre chose ! Hélas, c’est une autre logique qui prévaut et qui postule que, quand on est à l’os, on ne peut pas se permettre de se planter. Une valeur supposée sûre donnera plus envie qu’un projet qui risque de ne pas être compris donc de ne pas attirer le public. Bien sûr, toi, tu te dis : « Au contraire, c’est ça qui va vous sortir du lot, vous distinguer de la concurrence ! » Mais les gars sont souvent dans une logique qui consiste à préserver ce qu’ils ont, leur public, leurs habitudes, leur confort, et tes belles idées, ils ont du mal à les entendre. Le problème, c’est que le disque, en tant qu’événement susceptible d’attirer l’attention des médias, reste un pilier de l’exercice. Un pilier fragilisé par l’évolution des modes de consommation de la musique, mais un pilier !

Parfois, le pilier ne suffit pas. Par exemple, tes disques sur les compositrices, dont on a parlé plus tôt,

  • ont été plutôt bien promus,
  • ont reçu globalement un accueil chaleureux, mais
  • ne t’ont pas rapporté un concert.

Non. Pas un. J’imagine que des esprits tordus ont pu penser qu’un homme qui joue des femmes, c’est un mâle cysgenre qui se rend coupable d’appropriation culturelle et machiste, des débilités de ce genre.

Oui, comme ces femmes qui doivent être traduites par des femmes et ces Noires qui doivent être traduites par des Noires…
… et tant pis si, du coup, à force de bêtises de cet acabit, on n’entend pas les compositrices. Parce que c’est de ça qu’il s’agit : de la musique. Le sexe, le genre, ça n’est pas un critère pertinent dans ce contexte. La question est : est-ce que tu joues bien de la bonne musique ? Définir ce qu’est une bonne musique ou une bonne interprétation selon si l’interprète et le compositeur sont homme, femme, trans ou que sais-je, ça finit par être d’une absurdité dont la musique elle-même pâtit en ajoutant des sous-compartiments aux compartiments qui la sclérosent déjà plus que nécessaire !

 

« Bien sûr, les échecs sont frustrants, mais ils sont rarement vains »

 

Jouer Philip Glass est plus consensuel ?
Beaucoup de mélomanes adorent Philip Glass. Mais, pour que je refasse une tournée autour de ces œuvres, je devrais publier un nouveau disque. Ça marche aussi pour ma collab’ avec Alcest : une tournée n’est envisageable qu’à partir du moment où

  • le disque sort,
  • la promo fait le taf, et
  • le disque rencontre un écho chez les fans.

Il est clair que les projets de ce type me demandent tellement de temps et d’énergie que je n’ai pas envie de les réduire à une date unique. Il faut pouvoir

  • exporter l’idée,
  • récupérer des concerts,
  • rencontrer le public avec ça.

L’échec des compositrices m’a beaucoup appris. Beaucoup calmé, surtout. Désormais, je réfléchis à deux fois avant de me lancer dans certains projets.

 

 

Tu te censures toi-même ?
J’essaye d’être plus raisonnable. Chaque tentative représente des coûts. Certes, j’ai la chance de posséder mon studio d’enregistrement, mais je joue du piano, donc j’ai besoin d’un instrument en bon état. Par exemple, pour le disque Montgeroult, j’en ai eu pour 1800 € d’accord. On peut le comparer aux 20 000 € que j’aurais réglés pour enregistrer en studio et conclure que 1800 €, ce n’est pas grand-chose. C’est vrai et faux. En termes de proportions, ce n’est pas grand-chose ; mais, dans l’absolu, ce n’est pas non plus rien. Et ça s’ajoute à ce qui, en apparence, ne coûte rien – les trois mois de production, les deux mois de travail, le mois de recherche iconographique et presque scientifique, soit, en gros, six mois de boulot parce que je travaille vite et bien… vu que je suis le producteur ! Autant de temps pour zéro concert, c’est décevant, sinon déprimant. Et toi, tu peux vite partir dans une spirale négative parce que, si un projet se concrétise mais échoue à séduire les programmateurs, pendant ce temps, tu n’as pas enregistré d’autres compositeurs, donc on ne te demande pas de venir les jouer.

Tu as quand même Glass, Satie, Debussy et Chopin dans ton escarcelle discographique…

  • Glass et Satie, ça intéresse beaucoup ;
  • Chopin, un peu quand tu n’es pas un interprète starisé ;
  • Debussy pas du tout.

Faute d’extravagance,  de relations peut-être aussi, de je sais pas quoi, en fait, je n’ai pas réussi à imprimer mon nom avec chaque compositeur que j’ai joué. Je le regrette, mais je me rassure en me disant que j’ai fait de mon mieux !

En somme, tu pratiques le disque comme d’autres les cartes de visite…
En effet, c’est le même procédé mais pas le même coût ! Et je me dis que, pour les curieux, c’est l’occasion d’entendre mon pianisme à travers les prismes de chaque créateur. Donc ça n’est pas vain. Frustrant, parfois, oui ; mais pas vain. Jamais. Bon, disons : presque jamais !


À suivre !

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