
Étonnant chemin que celui de Thomas Fersen, parti de la pop Ă©raillĂ©e et d’une photo de Robert Doisneau pour construire petit Ă petit son personnage de chanteur caractĂ©risĂ© par : un physique (tignasse entre Jacques Higelin et Jean Dubois), un univers (brocante foutraque et sporadiquement bretonnisante), une voix (raucisĂ©e par « ces bars un peu glauques » oĂ¹ sa lĂ©gende le reprĂ©sente en train de chanter) et, depuis quelque temps dĂ©jĂ , des « disques concepts » (tournant, cette fois, autour de la ruralitĂ© pour la thĂ©matique et du quatuor Ă cordes pour l’accompagnement). L’olibrius y ajoute des petits sketchs versifiĂ©s – nous n’avions pu aller Ă son unique date parisienne, au thĂ©Ă¢tre Antoine, oĂ¹ il leur consacrait un spectacle entier ; en dĂ©pit d’un prix cossu de 38 € pour un placement libre, nous n’avons pas ratĂ©, au thĂ©Ă¢tre de l’Å’uvre, la troisième reprĂ©sentation capitale du spectacle tirĂ© d’Un coup de queue (j’ai pas fini) de vache (Believe). Thomas Fersen non plus ne s’est pas ratĂ©, ouf.

RĂ©volution, c’est le mot-clef du rĂ©cital. En trois acceptions, s’il vous plaĂ®t.

RĂ©volution au sens de changement radical, premièrement… et certes pas que parce que « Je fumais dans le pieu » devient « Je fumais de la beuh » : après les mĂ©diocres arrangements du prĂ©cĂ©dent album, l’artiste s’entoure cette fois d’un quatuor Ă cordes et d’un guitariste-chanteur dont l’utilitĂ©, disons-le, n’est pas flagrante. D’emblĂ©e, on apprĂ©cie de voir des accompagnateurs Ă l’écoute de l’artiste. Excellents musiciens, ils l’enveloppent d’un Ă©crin sonore agrĂ©able Ă dĂ©faut dâ€™Ăªtre toujours très inventif – les arrangements de Joseph Racaille savent privilĂ©gier la discrĂ©tion au show-off afin de laisser la vedette Ă , prĂ©cisĂ©ment, la vedette. Dès lors, Thomas Fersen peut dĂ©rouler un florilège de son nouvel album, incluant presque toutes nos chansons prĂ©fĂ©rĂ©es (« Un coup de queue de vache », « Encore cassé », « Tu n’as pas les oreillons », « La cabane de mon cochon ») mais aussi des chansons plus retenues comme « Les petits sabots » ou le dispensable « Testament » de Fred Fortin, concentrĂ©es dans le dĂ©but du spectacle. Avec l’exigence subjective de l’auditeur, on peut nĂ©anmoins regretter au milieu de ces titres l’absence de « As-tu choisi ? », sobre chanson fort bien troussĂ©e qui s’est faufilĂ©e dans la dernière galette.

RĂ©volution au sens d’évolution accĂ©lĂ©rĂ©e, deuxièmement : les chansons sont articulĂ©es, de façon plus ou moins logique, autour de facĂ©ties rimĂ©es que l’artiste Ă©grène avec finesse et gourmandise. Cette facette-ci (ha, ha) de son talent prend de plus en plus de place dans les spectacles du chanteur, peut-Ăªtre parce que la voix souffre mais pas que, car jamais cette dĂ©lectable manie ne paraĂ®t envahissante ou prĂ©texte Ă Ă©vacuer la partie chantĂ©e. La diversification est menĂ©e avec art et s’insère fort bien dans la construction du spectacle. En prime, elle rĂ©duit Ă nĂ©ant l’inquiĂ©tude de voir la vedette s’embourber dans les eaux sympa mais vite lassantes des « karaokĂ©s pour instit’ », oĂ¹ une section rythmique de base permet aux spectateurs BCBG de chanter les tubes du zozo – c’était, Ă notre sens, le cas en 2013, et nous l’avions regrettĂ©. Pour Ă©viter que les amateurs de nostalgie ne partent trop déçus, Thomas Fersen prend soin d’offrir, dans le dernier tiers de son spectacle, deux de ses titres gold comme « La chauve-souris » et « Monsieur ». Certes, les pièces rapportĂ©es ne sont pas indispensables Ă l’économie du tour de chant, mais elles rĂ©jouissent les fans restĂ©s bloquĂ©s sur ce qui reste sans doute le meilleur disque de l’artiste, 4. Cette « obligation » Ă©vacuĂ©e, le spectacle se clĂ´t sur « La pachanga » et « Big bang » en bis, titres du dernier disque, rĂ©ellement interprĂ©tĂ©s par leur auteur.

Voilà le troisièmement de la révolution : celle du tour complet, du retour paradoxal… à la nouveauté. Et voici aussi ce qui séduit chez Thomas Fersen : sans aller jusqu’à la radicalité d’une Anne Sylvestre qui tenait à chanter tous les titres de son dernier disque quand une tournée suivait, l’interprète se concentre sur ses nouvelles chansons et ose un renouvellement, cette année parfaitement séduisant. En conclusion, un concert assumé avec élégance et humour. Ici, l’intelligence pétille ; et la musique des mots rejoint le plaisir des ritournelles-que-l’on retient. C’est cohérent, original, drôle-mais-pas-seulement et finement troussé : respect, Mr Fersen !

ThĂ©Ă¢tre de l’Œuvre. 28 mars – 1er avril, 19 h. 35 €.









