Ester Pineda, « Évocations ibériques » (Gallo) – 3/6

Première de couverture

Autant les quatre sonates qui ouvrent le disque d’Ester Pineda évoquent un patrimoine ibérique plus ou moins connu, autant le saut dans le temps que nous effectuons en passant de José Larrañaga à Isaac Albéniz s’inscrit davantage dans une évocation de l’Espagne typique – de l’Andalousie, diront certains en pointant les autres morceaux du cycle Iberia dont « Evocación » est le premier numéro. Avec son balancement ternaire presque façon barcarolle et sa tonalité de la bémol mineur donc sept bémols (la totale) à la clef, la pièce, siglée « allegretto espressivo », déploie une mélancolie so(m)brement répartie avec la pulse à la senestre et la mélodie ondulante à la dextre.

  • Mordants aiguisés,
  • nuances fines,
  • pédalisation ciselée pour, sans noyer le propos, prolonger la basse de la bémol, longtemps obsessionnelle avant de s’enfoncer progressivement jusque dans les abysses de la quinte inférieure,

permettent d’apprécier pleinement

  • le chromatisme,
  • les trouvailles harmoniques,
  • l’ambiguïté quasi rhapsodique qui se profile… et
  • l’inattendue modulation en Mi bémol mineur.

Il faut de la finesse pour rendre

  • les mutations tourbillonnantes de tonalité, parfois pour deux mesures seulement,
  • l’émotion contenue dans l’élargissement des registres quittant le médium pour s’enivrer d’accords aigus, jusqu’à abandonner les graves, et
  • la diversité de tempi nécessaire pour évoquer sans alourdir ni perdre le fil.

 Soyons clair : la dame, la finesse, elle l’a. Et elle déploie – avec une autre qualité : l’élégance – son métier, dans une pièce enfin ambitieuse après des miniatures intéressantes mais limitées, quand Isaac Albéniz multiplie

  • les déséquilibres rythmiques,
  • les retournements thymiques et
  • les changements de narrateur (la main gauche prend le lead à la mesure 55 avant de se disputer avec sa collègue).

 

 

Ce nonobstant, même dans les moments d’emportement, Ester Pineda choisit de privilégier

  • la clarté plutôt que la pétarade,
  • la netteté plutôt que les grands effets,
  • l’intime plutôt que le spectaculaire.

Les amateurs de sensations fortes resteront peut-être sur leur faim devant la sobriété qui semble caractériser l’interprète. Pour autant, les mélomanes moins friands de fougue démonstrative savoureront

  • la différenciation des touchers,
  • l’art du legato et
  • la science de la nuance comme de la respiration

qui permettent à la pianiste de rendre justice d’une partition sans cesse mutante, partant toujours palpitante.

  • Souplesse du phrasé,
  • clarté de la polyphonie,
  • sens du groove

servent joliment Isaac Albéniz jusque dans la quasi inextinguible coda.
Si le plus modeste tango en Ré du même compositeur – œuvre extraite d’un autre cycle, ce qu’omet curieusement de préciser la set-list – est désormais surtout célébré par les guitaristes, il n’en a pas moins la sapidité de la musique populaire quand l’écriture savante la régurgite. Ester Pineda

  • swingue avec talent le dialogue entre ternaire et binaire (pointé ou non),
  • fait astucieusement résonner les belles basses de son piano – capté et mastérisé avec la finesse imparable de Jean-Pierre Bouquet – et
  • veille à laisser dialoguer posément soprano et alto.

Une évocation charmante d’un hispanisme teinté de l’italianité des Argentins ! À suivre, donc…


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