Andreï Zviaguintsev, « Minotaure », Le Cinéma des cinéastes, 16 octobre 2026

Andreï Zviaguintsev, « Minotaure », affiche française (détail)

Résolument « art et essai », ce totem anti-blockbuster hollywoodien (comme si le monde en général et la culture étaient binaires – divertissement ou objet artistique), Minotaure, le nouveau film du réalisateur chouchou des grands festivals internationaux, s’impose comme un travail sur le hors-champ. Comme dans tout récit qui se respecte, le dit est souvent moins important que le non-dit. Dans le cas d’espèce, le vu est aussi souvent moins important que le non-vu.
Une scène l’illustre. Quand Anton (Yuriy Zavalniouk), l’amant photographe, copule avec Galina (Iris Lebedeva), la caméra se détourne d’eux au moment où les choses sérieuses commencent, pour réaliser un presque 360° de l’appartement, traduisant visuellement la question qui préoccupe le cocu (Dmitri Mazourov) : que faire à présent qu’il sait que sa femme le trompe ?

  1. Accepter la situation
  2. Détourner les yeux
  3. Renverser la table en répudiant avec fracas la maudite
  4. La fameuse réponse D

Le film remixe à sa manière La Femme infidèle de Claude Chabrol en l’inscrivant dans le contexte russe de 2022. À l’époque, déjà, la guerre nécessite la mobilisation de troupes et permet à Vladimir Poutine de durcir sa dictature, preuve que c’était encore possible – un peu comme les « sanctions » européennes : à chaque fois, on est censé être over the top, puis on apprend que, non, c’est comme le pont vers la liberté totale en scientologie, y en a toujours derrière.
On le sait bien, la guerre, externe ou interne, comme les pandémies (décrites par les gouvernants dans des termes sciemment similaires), sont des outils de contrôle de la population. Ce qui fonctionne en France fonctionne en Russie, et réciproquement. Hélas, la dimension politique, eût-elle été polémique, n’est qu’une décoration dans ce film à la fois

  • techniquement maîtrisé,
  • artistiquement timide et
  • narrativement raté.

L’histoire

Gleb, chef d’entreprise russe – bien que le film soit tourné en Lettonie – en vue, vit dans une villa Voutch avec Galina, sa femme au foyer, et son fils Serioja (Boris Koudrine). Il est à tu et à toi avec le pouvoir local. Toutefois, pour préserver ses bonnes relations avec le maire (Vladimir Friedman), donc les passe-droits exorbitants qu’elles autorisent ce qui, évidemment, n’arriverait jamais en France, il doit établir, à l’instar de ses confrères, une anti-liste de Schindler, dans laquelle il dénoncera quatorze de ses employés pour remplir les quotas de héros à fabriquer, autrement dit pour servir de chair à canon.
À la maison, sa situation n’est guère plus jojo : son couple ne bat pas de l’aile, il est à bout de souffle. Gleb est sûr que sa femme qui le bat froid bat chaud pour un autre. Il envoie Nikolaï Sokolov (Mikhaïl Samodakhov), chef de la sécurité de sa boîte, vérifier. Ça ne rate pas, Galina couche bien avec un Anton, photographe de son état. Gleb va trouver le mec, le tue en deux temps, trois mouvements (c’est pas très gentil, le mannequin s’apprêtait à lui servir un glass), puis le coule en l’attachant à une poutrelle. Après quoi, il offre à la mort treize types sur les quatorze qu’il a fait embaucher dans cette optique, plus Nikolaï Sokolov pour faire disparaître un témoin potentiellement gênant. Des inspecteurs de police (Vladimir Gorislavets et Stanisla Kolodoub) débarquent cependant chez Galina donc chez lui pour poser des questions et humer l’atmosphère. Les deux suspects mentent mal mais fort.
Au moment où la vérité est sur le point de sortir grâce à une caméra de visiophone, l’affaire est enterrée grâce à l’intervention du maire, achetée contre un don de l’entreprise en faveur de l’armée. Celle-ci recrute à marche forcée, au nom d’idéaux grotesques comme toutes les armées du monde en utilisent, ici énoncés par Sergueï Golomazov. Tenus par leurs mensonges réciproques, chacun sachant que l’autre sait, les époux finissent par recoller les morceaux. L’affiche qui rendait gloire au héros Sokolov s’effondre. Avec Serioja, Gleb et Galina vont passer des vacances en Grèce. Ils volent au-dessus des nuages. La vie est belle, et le titre du film reste énigmatique.

Le film

Avec ses 2 h 20 qui en paraissent 40 (d’heures) de plus, Minotaure , dont le scénario est co-écrit par Simon Liachenko, tente de gonfler une histoire de couple pour en faire une histoire géopolitique en plaquant çà et là

  • des références à la guerre visant à dénoncer l’enrôlement forcé par Poutine,
  • la corruption sous Poutine et
  • la saloperie de la mort à cause de Poutine.

Ce qui est sans doute justifié, mais guère convaincant pour deux raisons : d’une part, que la guerre soit

  • triste,
  • injuste et
  • uniquement fomentée pour envoyer des pécores défendre non pas la patrie mais des puissants et des riches,

c’est universel. Or, l’on ne perçoit jamais en quoi la Russie poutinienne sort du lot d’infamie sur ce plan. D’autre part, ces diversions – flattant sans doute la doxa occidentale et accréditant le discours va-t-en-guerre de ses élites qui savent qu’ils n’iraient pas au front s’ils parvenaient à leurs fins belliqueuses – peinent à s’inscrire dans la dynamique narrative. Ce sont des pièces rapportées qui alourdissent un récit peinant à assumer l’essence chabrolienne du microscopique (les petits événements structurent, animent et pourrissent nos vies) et de l’entomologie (le cinéaste observe les humains comme des insectes dans une boîte de laboratoire).
Dès lors, le puzzle scénaristique apparaît d’autant moins captivant qu’il délaisse l’essentiel, id sunt

  • les personnages,
  • leurs interactions et
  • leurs évolutions.

Chacun d’entre eux est engoncé dans une caricature qui

  • ne s’amende,
  • ne s’enrichit ni
  • ne s’infléchit

jamais. Sur 2 h 20, l’accumulation de topoi est à tomber d’ennui et ne fait pas que frôler les sitcoms à la Ça te babera. La première partie du film instaure le malaise au sein du couple : Galina en a marre et est visiblement dépressive ; Gleb se focalise sur un boulot qui n’a pourtant pas l’air de le passionner plus que ça mais lui permet de fuir la nana qui fait la gueule et, accessoirement, d’éviter sa mère omniprésente.

  • L’absence de surprises,
  • l’utilisation de cordes narratives usées comme il ne devrait plus être permis,
  • la complaisance dans une situation banale et peu engageante, et
  • la réutilisation appuyée du motif des photographies cher au réalisateur

pourraient, sur le temps long, amener

  • une ébullition contenue,
  • une électricité souterraine façon grésillement,
  • une irritation croissante qui fasse que l’on arrête de bailler.

Erreur : le temps long est un simple ripolinage arty apporté à une série de banalités répétitives (pourquoi ce cadeau ? pour rien / tu te comportes toujours pareil, etc.) qui, quoique filmées dans des décors exotiques pour l’œil français, navrent et soporifisent – même si le terme n’existe pas, il convient fort bien à ce genre de cas. Les puissantes trouvailles cinématographiques

  • (certains cadrages,
  • certains plans-séquences,
  • certaines astuces sonores, par exemple)

sont trop sporadiques pour remplacer un intérêt

  • narratif,
  • psychologique, pourquoi pas
  • anthropologique

par une curiosité ou une admiration visuelle. La médiocrité de la musique créée pour l’occasion ou les choix additionnels comme l’extrait d’Erik Satie ne relève pas non plus la piètre mayonnaise qui nous est servie.
Pis, la seconde partie, plus politique et policière, s’engonce très vite dans la contradiction diégétique entre un crime mal ficelé – en l’espèce, mal scotché – et l’impunité fondée sur la corruption. Le crime imparfait ressortirait plutôt de la tragédie annoncée, alors que l’impunité liée au parapluie politique désamorce la force du drame qui monte quand des flics décident de se mettre au taf. Au lieu de s’entrechoquer, les deux aspects (côté implacable de la tragédie, côté artificiel du pouvoir discrétionnaire) s’annulent, et c’est nul (hop). Le second démine le premier et l’éventuelle hâte de voir la catastrophe aller à dame. Attention, spoiler : point de rebondissement façon Plein soleil à espérer au dernier plan.
Outre cette mollesse scénaristique qui tente de faire passer des vessies farcies de clichés pour des lanternes diablement artistiques, la construction des rôles contribue à attiser l’ennui. À l’instar de la détresse des proches regardant partir les pioupious vers une mort assurée, déchirante dans la vraie vie, ici complaisante et banale, aucun élément, dans la construction des personnages, ne les rend

  • originaux,
  • sympathiques ou même
  • pleinement répugnants.

L’absence d’inventivité et de cahots humains, trop humains, contribue à diffuser dans la salle une espèce

  • d’indifférence,
  • de torpeur et
  • de sentiment de banalité,

y compris dans le tragique meurtrier ou le sordide du quotidien ronronnant. Avantage, tout de même, les vieux peuvent sortir pisser et revenir (ils ne se gênent pas pour s’y coller), à leur retour, ils n’ont pas perdu grand-chose de l’inaction. La durée excessive du film au regard du propos dope cette impression. La séquence finale sur le survol des nuages, interminable et même pas réalisée par le réalisateur, nous achève.

  • Ni souffle,
  • ni ampleur,
  • ni capacité de saisissement :

nous en viendrions à oublier l’intérêt que nous avons parfois éprouvé pour

  • le travail sur le hors-champ,
  • la construction du son (aussi liée au premier item) et
  • la découpe visuelle de l’espace.

C’est injuste, mais c’est ainsi. Le Grand prix du festival de Cannes nous a paru un long pensum boursouflé et peu ambitieux. Par chance, cela lui fera une belle cuisse, ce qui nous donne la liberté d’écrire aussi franchement à son sujet.


Sur la scientologie, une grande inneterviouve avec un insider, et pas n’importe lequel, est à retrouver ici.

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