Redouanne Harjane, « Je me souviens du futur », Théâtre de la Gaité Rive gauche, 20 octobre 2026 – 1/2

Redouanne Harjane le 20 octobre 2026 au théâtre de la Gaité Rive gauche (Paris 14). Photo : Rozenn Douerin.

Une fois par mois environ, jusqu’à fin décembre,

  • Redouanne Harjane,
  • sa guitare et
  • son clavier

investissent le théâtre de la Gaité Rive gauche avec un nouveau spectacle intitulé Je me souviens du futur. Pour ceux qui ne lisent que les deux premières phrases des présentes notules, résumons celle-ci en un mot : déception. La suite expliquera pourquoi.
Depuis quelques années, nous l’avons presque souvent rappelé, le one-man-show humoristique a basculé du côté obscur de la force, celui du stand-up entendu, dans un premier temps, comme un show où un acteur narre sa vie de manière à faire glousser une salle (par opposition à un spectacle à sketchs où l’acteur incarne des personnages variés), et, dans un second temps, comme un moment où un animateur interagit avec son public sous la forme d’une improvisation plus ou moins finaude, en général moins (exemple : « Tu t’appelles comment ? / – Guy. / – Aïe, c’est périmé, comme prénom, non ? »). Un exemple bon plutôt qu’un bon exemple est donné par Urbain qui, pour lancer sa seconde tournée, a mis en ligne son premier spectacle, en dépit de problèmes techniques joyeusement assumés.

 

 

Yann Guillarme qui, depuis son lancement météoritique en 2017, raconté ici, s’est à peu près converti à cette nouvelle religion comique, se moquait de cette seconde tendance en pointant son absence de talent dans l’exercice, ainsi que nous l’avions narré là. Bien que l’opposition entre les deux genres soit quelques rares fois inopérante, la prestation artistique étant heureusement rebelle au binaire, le résultat est affaire de goût. Les uns, dont nous sommes, en général vieux, comme nous sommes itou, pointeront le manque d’intérêt d’une heure de rigolade se réduisant à des échanges convenus et asymétriques entre, d’une part, un mec avec un micro chargé de se foutre de la gueule de ceux qui ont benoîtement payé pour ça et, d’autre part, ses victimes sans micro et plus ou moins consentantes dont on ne sait si elles espèrent se retrouver moquées ou si elles frissonnent à l’idée d’échapper, peut-être, au danger d’être humiliées par un connard qu’elles n’oseront pas malmener ainsi qu’il l’eût mérité ; les autres se réjouiront d’une spontanéité

  • pas prise de tête,
  • cool et
  • à la mode.

Depuis octobre 2017, nous avons eu l’occasion de voir – par intermittence – Redouanne Harjane, dont nous admirons la singularité et la capacité à associer les dimensions abrasive et divertissante de son travail, jongler entre son personnage de scène,

  • excessif,
  • éruptif,
  • fantasque,

et cette nouvelle exigence marketing portée sur la médiocrité qui contamine l’ensemble des scènes avec un succès non démenti. Dans Je me souviens du futur, joli titre qu’il ne se fatiguera guère à étayer, il lutte 15′ pour céder ensuite 1 h 15′ à la facilité du « bof, si c’est ça qui marche, pourquoi pas plier dans le sens du vent, s’arc-bouter ne servirait de rien voire serait contreproductif ? ». Ceux qui aimaient le personnage fougueusement irréel et l’acteur habilement explosif ne peuvent qu’être, sinon affligés, du moins impactés par un sentiment de trahison. En tout cas, ils n’ont pas intérêt à arriver en retard !
15′, c’était aussi la durée de l’excellente prestation qui a contribué à sa renommée, et qui commence par la traversée de la salle durant laquelle il n’hésite pas à serrer la semelle d’un spectateur plutôt que sa main, ce qui correspond bien à l’hurluberlu.

 

 

Quand le zouave débaroule sur scène, étoffé physiquement depuis sa jeunesse scénique, il est à la hauteur de sa promesse. Si l’entrée n’atteint pas le génie de son célèbre « Coupe le son, coupe ! » alors que le son était coupé depuis plusieurs secondes (voir vidéo supra), elle s’inscrit dans une dynamique classique de spectacle comique qui laisse déjà imaginer le projet de dilater le temps (le temps, hein, le temps). Les premiers mots à nu (à nu, hein, à nu) se concentrent sur un sujet cher au comédien : la drogue, jamais loin de la drague et de son classique « on jette jamais de pièce à une femme fontaine pour faire un vœu » (l’humoriste émaillera son spectacle de quelques anciennes punchlines, clins d’yeux-z-aux-z-habitués).
Point à court d’autodérision, du moins à ce stade, il admet que certaines de ses saillies étaient beaucoup plus drôles dans sa tête que dans la manière dont il les a formulées ou jouées. Sa diction bousculée fait merveille pour expliquer

  • comment la drogue a fait une OD de lui,
  • comment il a failli écrire son troisième opéra (épisode moins développé qu’aux Trets) ou
  • comment il a sauvé un pochon de poudre.

L’absurde harjanesque fleurit encore (« le SAMU me dit : le temps d’arriver, on n’aura pas l’temps de venir ») mais, déjà, le gars pointe une caractéristique de son jeu qui devient envahissante en admettant qu’il n’a pas le droit de se faire rire lui-même, élément constitutif de sa personnalité scénique qui, effectivement, prendra une place très importante dans sa prestation du soir – trop importante, estimeront à raison certains grincheux. Pour autant, l’artiste est encore au taquet. Il

  • prévient que sa première partie de substitution viendra après (la vraie première partie, il est mort),
  • salue Bordeaux, son public du soir, et
  • maîtrise avec virtuosité l’absence de transition.

C’est

  • brillant,
  • tumultueux,
  • audacieux.

Le public et on sommes à fond ! D’autant que le foufou, faussement perdu dans son délire,

  • insiste,
  • s’emporte et
  • vitupère :

« Commencez pas à chercher de la logique comme quand vous vous levez le matin pour rembourser des crédits de merde ou vous occuper de vos enfants de merde qui feront jamais médecine de merde ! » Avant de conclure : « En plus, vous avez vu le prix de la moutarde ? »

  • Ce bouillonnement rageur,
  • cette concaténation insensée de sujets,
  • cette capacité décousue d’emportements justes mais dissimulés derrière la folie stupéfiante (héhé, records d’épithètes en une proposition, non ?)

suffoquent et soulèvent de joie le public, essentiellement des mâles blancs cisgenres d’âge varié. La suite du spectacle sera d’une eau beaucoup moins pétillante, hélas. Parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?


À suivre ! Et, en attendant, pour retrouver les précédents épisodes,
c’est ici pour le spectacle de 2017, et
là pour le spectacle de 2019.

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