Mary Cassatt, « L’Indépendante », musée d’Orsay, 29 octobre 2026

Mary Cassatt, « Lydia assise au jardin, un chien sur les genoux », huile, 1880. Photo : Rozenn Douerin.

Il y a de la contradiction dans la Mary Cassatt qu’expose le musée d’Orsay pour saluer les cent ans de sa mort et l’acquisition toute récente d’un pastel de l’artiste.

  • Elle est d’abord présentée comme une immigrée devenue Française à part entière car la dame a longtemps vécu en France, mais elle se revendiquait comme « nettement et franchement américaine ».
  • Elle est ensuite présentée comme une femme qui a gagné son indépendance, mais cette indépendance s’appuie sur sa dépendance à la richesse liminaire de sa famille et à l’hénaurme richesse d’une copine des Amériques qui l’a rendue très importante dans le milieu de l’art car elle pouvait susciter des achats par ses conseils.
  • Elle est enfin présentée comme une personne du beau sexe qui a su mater le sexisme que les vivants déconstruits de notre époque voient en permanence opprimer les femmes, mais, à côté de son goût pour le flou et le mouvement, l’artiste cultivait un académisme guindé et un conformisme de bon aloi prescrivant aux femmes de peindre en priorité
    • des femmes,
    • des bébés (la peintre est même obligée de prétendre que lesdits nourrissons sont les enfants des dames représentées, lesquelles ne sont souvent que leurs nourrices) et
    • des scènes d’intérieur.

Peut-être est-ce l’un des intérêts de cette exposition très courue, visible au musée d’Orsay jusqu’au 31 janvier avant de partir vers des terres anglophones variées – Londres et Boston : non pas une artiste univoque, conforme aux nouveaux standards woke, mais une singularité qui, rêvant d’être du sérail, a ménagé la chèvre et le chou entre, d’un côté, formalisme et respect des codes, et, de l’autre, volonté sporadique de s’en extirper. Car la première caractéristique de la peinture de Mary Cassatt est qu’elle est d’une grande diversité, aussi bien en interne (dans un même tableau) qu’en externe (entre les tableaux). Le souci d’effet de réel, que

  • la vivacité des traits,
  • l’habileté de la polychromie et
  • le souci du détail (l’art capillaire !)

habitent dialoguent avec un goût pour

  • la suggestion,
  • l’esquisse et, parfois même,
  • l’abstraction rugueuse.

Le célèbre tableau choisi pour clôturer l’exposition en témoigne.  L’on peut tout aussi bien s’attarder sur

  • le rendu des peaux,
  • la science de l’expression (dans l’œuvre de Mary Cassatt, personne ne sourit),
  • la vitalité du trait de pastel,
  • l’évidence des volumes et
  • la profusion des tissus…

 

Mary Cassatt, « Mère et enfant sur fond vert » (détail), pastel, 1897. Photo : Rozenn Douerin.


… que sur

  • la friction des accents,
  • l’effacement des formes,
  • le chaos des mouvements,
  • le surgissement de spirales grossièrement jetées ou, par exemple,
  • la recomposition du regard que nécessite un geste graphique
    • bouillonnant,
    • tourbillonnant voire çà et là
    • éruptif [on peut cliquer pour agrandir les photos].

 

Mary Cassatt, « Mère et enfant sur fond vert » (détail), pastel, 1897. Photo : Rozenn Douerin.

 

Dès lors, l’intérêt de la visite, qui a peu de chance de se concentrer sur l’intérêt des sujets représentés, en général ou archétypaux ou niaiseux, se focalise sur la tension entre

  • disruption et formalisme,
  • rugissement du pastel ou lissé de la peinture,
  • abandon d’une recherche de perfection et désir d’excellence presque plus technique qu’artistique.

En dépit du narratif encadrant l’exposition, pour le pas-expert pas-sachant pas-spécialiste, Mary Cassatt paraît moins indépendante qu’imprévisible, ce qui n’est pas une moindre qualité. Cette imprévisibilité s’appuie sur la deuxième caractéristique de la peinture de Mary Cassatt : la dame s’appuie sur une solide technique. Elle s’est formée auprès de maîtres qui savaient faire et qui, visiblement, savaient aussi transmettre leur savoir-faire. On n’ose plus guère à notre époque sortir un compliment digne de François Rollin commentant un tableau de Turner, mais il est nécessaire de reconnaître que la vedette d’Orsay savait très bien peindre. C’est aussi ce qui rend savoureux

  • ses foucades,
  • ses imprécisions,
  • ses inachèvements,
  • ses zigouigouis et
  • ses traits de couleur inattendue qui rehaussent une dominante.

 

Mary Cassatt, « Fillette dans un fauteuil bleu » (détail), huile sur toile, 1878. Photo : Rozenn Douerin.


Copiste à la commande, elle sait

  • s’imprégner d’une demande,
  • sentir quel genre rapporte,
  • humer l’air du temps dont elle peut faire profit, personnellement ou en refilant les bons plans (moyennant rétribution, c’est logique) outre Atlantique.

La nana se décrivait comme « patronne », on va pas jouer les sainte-nitouches non plus !

 

Mary Cassatt, « Jeune fille au banjo » (détail), pastel, 1894. Photo : Rozenn Douerin.


La troisième caractéristique de la peinture de Mary Cassatt est de savoir exister au milieu de ce maelström de problématiques :

  • conformité au goût pour entrer dans les « salons indépendants »,
  • réseautage pour exister parmi les artistes influents et auprès des décideurs de commandes majeures,
  • spéculation sur les œuvres des collègues (on retrouve la thématique de la généreuse « collectionneuse » évoquée ici, la créatrice-collectionneuse remplaçant le collectionneur-créateur), et
  • sensation profonde, que l’exposition traduit fort bien, qu’un geyser créatif existe en elle.

On peut regretter que l’exposition, conformément au dogme en vigueur dans l’art d’État, ait préféré blablater sur une nana autonome, alors qu’il aurait été plus

  • captivant,
  • stimulant et sans doute
  • instructif,

de suggérer comment (à quel prix

  • humain,
  • artistique,
  • moral et
  • financier)

 

Mary Cassatt, « Jeune fille au banjo » [et sa jolie main gauche] (détail), pastel, 1894. Photo : Rozenn Douerin.


En effet, Mary Cassatt avait réussi à insérer

  • les innombrables zigouigouis qui pimpent les tableaux,
  • sa folle énergie et, par moments,
  • d’autres aspects de sa personnalité
    • (cadrages donc débordements par exemple en calèche,
    • composition inouïe des couleurs,
    • délitement des formes qui n’empêchent en rien la paréidolie des regardeurs, par exemple)

en dépit d’une pression réelle sur la femme et l’étrangère qu’elle était, au-delà de la bien éduquée et de la riche qui connaît des riches qu’elle était aussi. Sous cet aspect, cette exposition intéressante présentée sur des thématiques lénifiantes mérite plus que la visite : le renversement d’un paradigme décourageant qui tend à réduire la tension artistique, essentielle, par le truchement d’un prisme anachronique. Révolte (et chanson officielle de l’artiste ici ou presque) !

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