
La voici donc, la « grande sonate pour pianoforte » en Si bémol, célèbre sous son nom de scène de « Hammerklavier ». 45′, 4 mouvements, une musique que le compositeur, alors sourd, n’entendra jamais que dans le confinement de son esprit en ébullition : c’est le couronnement de l’intégrale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven par Pierre Réach.
Le premier mouvement – un allegro à deux temps – s’ouvre sur
- un festival de nuances allant du piano au fortissimo soit de façon tuilée, soit par des changements soudains,
- un crépitement des touchers, entre
- immatériel et percutant,
- staccato et legato,
- uni dans la tonicité ou la douceur et différencié pour clarifier les rôles de chaque voix,
- une farandole de tempi, entre
- rigueur fière-à-bras,
- ritardandi léchés et
- suspensions des points d’orgue,
- une valse des tonalités, basculant du Si bémol au Sol et retour en un tournemain,
- une promenade sur l’ensemble des registres du clavier à marteaux, et
- un catalogue de rythmes,
- ici martial,
- çà complexe quand le binaire se teinte de ternaire,
- là swinguant quand les contretemps dynamisent le discours.
Le tout est lustré par un musicien narrateur capable de se laisser surprendre donc de nous surprendre sans pour autant perdre le fil pourtant tortueux de son récit. La bascule en Mi bémol, au mitan de l’allegro s’accompagne d’une fugue vite secouée
- de nervosité,
- d’intranquillité et
- d’une tension qui ne tarde guère à la submerger et à la faire sortir de son genre et de sa tonalité.
On est happé par
- les froissements chromatiques,
- les cahots rythmiques,
- les ruptures d’atmosphère dialoguant avec les réinvestissements de leitmotifs, et
- le va-et-vient des passages emportés ou suspendus que rythment les trilles ou effets de trilles tintant comme le grondement intérieur que la netteté d’une ligne mélodique ou d’un accord plaqué ne peut qu’encadrer sans l’éteindre.
Dans ce piano total, Pierre Réach efface sa virtuosité derrière une assurance qui capte l’oreille et permet de se laisser emporter par un torrent
- d’idées contradictoires,
- de rugissements et
- de savoureuses hésitations créatrices de suspense.
Curiosité dans une sonate composée de trois mouvements d’environ un quart d’heure, surgit alors un scherzo de moins de trois minutes. Ce mouvement ternaire, siglé « assai vivace », déborde
- d’énergie,
- d’envie et
- de trouvailles
- (plaisir du déséquilibre pointé,
- éclatement du mineur avec ses triolets motoriques courant d’une main à l’autre,
- jaillissement du presto binaire qui marque le début de la démantibulation, et hop, du mouvement,
- modulations rebelles,
- ruptures narratives…)
jusqu’à son étrange fin sonnant comme un pied-de-nez au prévisible qui sait si bien ensuquer nos existences sous prétexte de les rendre douillettes. À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.
