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Aude Extrémo

« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 1/5

Pablo Heras Casado à l’opéra Bastille (Paris 12) le 8 octobre 2026. Photo : Josée Novicz. Ouais, la photo est moche c’est pas faux, mais on fait c’qu’on peut avec les places qu’on peut s’payer, ça joue aussi…

Le contexte

Pour ce soir de première, il règne une atmosphère crépusculaire de décadence sociétale. La place de la Bastille où est sis l’opéra Lang-Mitterrand est noire

  • de collégiens,
  • de lycéens ou
  • de chenapans

par l’odeur des lacrymos attirés. Les surveillent comme le lait sur le feu des hordes de CRS moins soucieux de l’ordre public que du risque de bavurer sans être exonérés d’avoir bavuré alors que, merde, quand même, ils sont dépositaires de l’autoritarisme public de la part de celui qui n’a jamais eu aucun problème au lycée avec sa « prof de théâtre », au contraire.
La place est devenue l’endroit parfait pour ne pas commettre un crime : tout le monde filme tout, souvent en direct des résalses socialses, que ce soit pour se réjouir de cette pseudo-insurrection de gamins qui ne veulent pas avoir cours tout en pleurnichant parce qu’ils n’ont pas de profs pour leur donner des cours, ou pour s’offusquer de la présence de
ces

  • fripons,
  • gredins et
  • bandits de petit chemin

afin d’en appeler au surhomme Retailleau ou à la déesse au bracelet Le Pen Fille. À l’opposé, quelques jeunes gens prompts à pleurnicher et en appeler à Mediapart – la lutte n’a pas besoin que de super héros – se dévouent pour faire barrage de leur corps entre les 2800 spectateurs venus applaudir le dernier épisode du Ring et la salle de spectacle. Ça hurle à la torture quand des portes s’entrouvrent tandis que, de l’autre côté de la bousculade, de jeunes prosélytes zélés tentent de susciter des vocations de lycéens chez les mélomanes aux têtes chenues en s’étonnant que des vieux souhaitent kiffer la vibe alors que les jeunes se font matraquer (« ACABEUH » feulent-ils sans comprendre que la voyelle gagnerait à être muette, sans doute parce qu’ils ont eu trop de cours d’anglais pour capter l’acronyme).
Ceux qui se plaignent de violence ont l’air en fort bon état, ce qui est surprenant dans un État qui, effectivement, a donné tout pouvoir à la police pour essayer de sauver sa peau et ses fesses, quitte à dépenser pour ce faire la peau des fesses – logique – et à s’asseoir sur les fondements de la démocratie française – mais qui s’en soucie encore ?
Quand, enfin, une issue d’entrée est dégagée, la fameuse « entrée de secours » chantée par Christiane Mouron, Alexander Neef, au faciès de néo-Louis Schweitzer, à l’aura aussi charismatique qu’une chanson d’Étienne Daho (je sais pas, c’est tombé sur lui), apparaît sur le pas de la porte. Pas au point de saluer la piétaille qui vient assister au spectacle, mais histoire de montrer que, entouré d’agents de sécurité, il a pas peur – de la relativité du courage… Dans l’ensemble, les spectateurs sont ravis d’avoir

  • eu des frissons d’effroi,
  • humé les lacrymos,
  • entendu des coups de semonce et, ce nonobstant, au péril de leur life,
  • pu assister à leur spectacle avec seulement un quart d’heure de retard.

Flûte de champagne à la main, certains célèbrent l’événement en captant de dernières images de la manif depuis les entrailles de l’opéra avant de filer à leur place où le patron de l’institution leur donnera une raison d’espérer : comme le Crépuscule dure six heures, entractes compris, les bons citoyens devraient pouvoir regagner leurs pénates dans la paix et la tranquillité. Alléluia ! Sauf Wotan, les dieux sont grands !

 

Le spectacle

Après une version de concert en septembre, Paris accueille sa deuxième production du Crépuscule des dieux de la saison en attendant le Ring suisse de la Philharmonie, programmé en mars. Cette fois, y a des moyens. Du décor, notamment. Donc du vide – quel génie, mazette, que celui de Rebecca Ringet, nous sommes émerveillés par ton talent  – sauf une machine à filer – suppute-t-on – qui fait du bruit parce que, la musique, Calixto Bieito, qui n’aura jamais eu les bullocks de venir se faire huer aux saluts, s’en tartifionne autant que du texte, nous aurons l’occasion de le goûter. Aude Extrémo, première Norne promet de chanter « quoi qu’il advienne » ce qui, en ces temps de fausse émeute, n’est pas sans saveur. Du haut du second balcon, ses jolis graves et ses médiums pleins peinent à couvrir l’orchestre. Première vraie première, un équilibre est encore à trouver, Pablo Heras-Casado devrait sourdiner son orchestre par la suite.
Ce jour-là, le chef prend le temps de poser le prologue, et les clarinettes basse et Bb en profitent pour s’exprimer justement et pleinement. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, deuxième Norne, prend alors son moment en démontrant un sens de la dramaturgie puisqu’à elle revient le narratif du crépuscule de Wotan. Elle lance la corde à la troisième Norne (doit-on préciser qu’elle ne lui lance rien, le texte étant de la merde dont n’ose se saisir le metteur en scène ?). Alors que des cordes dégoulinent des cintres pour les dieux savent quelle raison, Sinead Campbell Wallace déploie ses aigus faciles à défaut d’être soyeux, ce qui n’est pas innocent à l’heure où prédominent la tension et l’angoisse de la fin, sauf pour les spectateurs qui savent qu’ils sont bienheureusement tanqués pour encore 5 h 30.
L’orchestre semble se trouver. La synchro qu’obtiennent les cordes et les bois est magnifique. La trompette solo claque une première saillie comme à la parade. Pour désamorcer la tension, Calixto Bieito, soucieux de souiller l’opéra, demande à Marie Bouchard-Lesieur de câliner un tas de cordes comme si c’était un bébé. Le nœud de cordes tombe, lui, quand rompt le fil « ni assez tendu, ni assez long ». Les Nornes font tournoyer la machine avec l’aide d’un technicien dont la seule présence casse l’effet produit par cette valse.
Apparaît Brünnhilde (Tamara Wilson), top noir et pantalon noir pour rappeler combien est sublimement inventif, créatif, consciencieux, intelligent, novateur, précieux – j’arrête là on aura compris l’idée mais quand même – Ingo Krügler, le costumier (mais où va-t-il chercher tout ça ? Nous sommes esbaudis alors que n’avons pas, en sommes certains, fini de l’être. Elle libère Siegfried (Andreas Schager) pour qu’il aille cherche de nouveaux exploits, histoire de justifier qu’elle a laissé « le héros » prendre sa « racine virginale » puisque, on le sait, la glorification de la virginité et de l’inceste est une partie importante du propos wagnérien dans le Ring. Chacun ses passions, après tout, tant qu’elles s’ancrent dans une fiction que le succès transfigurera en mythe.
Pour rappeler cette rupture d’hymen qu’évoque Brünnhilde avec intention, la chemisette de Siegfried est maculée de sang. Le ténor autrichien hausse le ton pour répondre à Tamara Wilson dont triomphent

  • les aigus,
  • la palette de nuances et
  • le souffle.

L’anneau-titre apparaît. D’après Calixto Bieito, c’est toujours un collier. Espérons qu’il ne prétendra jamais avoir monté le Ring de Wagner, vu qu’il n’a même pas compris le titre. J’veux dire, le titre, mec, vu ce que t’as touché, tu fais un gauche-droite, personne, tu demandes une traduction. Pareil, quand Siegfried dispose d’un heaume, personne n’a parlé d’une cotte de mailles couvrant le visage, ou je me trompe ? Et qu’est-ce que t’avais trop bu quand t’as décidé que le fourreau de Notung, l’épée sacrée de Siegfried, serait un seau servant de sac à dos ? Et, surtout, combien t’as touché pour pondre une telle insulte à l’opéra, et combien ont touché ceux qui t’ont laissé faire en criant au génie ?
C’est pas pour moi, bien sûr, c’est pour un ami.


À suivre, hélas.

Les Troyens, Opéra Bastille, 28 janvier 2019

Décor de « La Prise de Troie » par Dmitri Tcherniakov. Photo : Bertrand Ferrier.

Honteuse ou sans vergogne ? Difficile de choisir le qualificatif capable de cerner notre indignation à l’issue de cette nouvelle production de l’ère Lissner. Et pourtant, avec un opéra entre Verdi et Wagner, des voix superbes, un orchestre lustré et un chœur choyé par le compositeur – on y repère avec plaisir des supplémentaires presque régulières comme Marie Saadi, qui rayonne de joie scénique –, y avait de quoi faire du beau !

L’histoire

Cassandre (Stéphanie d’Oustrac) lit l’avenir mais nul ne la croit. D’autant qu’elle annonce la fin de Troie alors que, au contraire, les Grecs viennent de lever le siège en abandonnant un hénaurme cheval. Malgré les avertissements de la miss et le prodige laminant le prêtre ayant agressé la Bête, les Troyens font entrer le cheval dans la ville. Les soldats cachés dans la sculpture creuse défoncent tout le monde sur leur passage, y compris le roi Priam (Paata Burchuladze) et Chorèbe (Stéphane Degout), futur époux de Cassandre. Ladite prophétesse convainc presque toutes les autochtones de se suicider – normalement, elles meurent par l’épée, ici, elles s’aspergent d’essence – pour ne pas se faire enculer par les Grecs armés de fusils mitrailleurs, au moins selon l’abruti qui met en scène.
Seuls Énée (Brandon Jovanovich), Ascagne (Michèle Losier) et quelques pleutres ont le courage virgilien des lâches, genre De Gaulle : ils fuient « pour fonder un autre empire en Italie » (c’est « La prise de Troie », actes I et II, 1 h 25, 45’ d’entracte). À Carthage, Didon (Ekaterina Semenchuk) a remis de l’ordre chez les Tyriens qui ont pu se tirer avec elle. Sa nouvelle cité fleurit, à ceci près que la monarquette est veuve. Heureusement, Énée débarque avec sa suite. Le leader et la lidérette font l’amour. Puis Énée décide qu’il a des affaires plus sérieuses à mener : il doit fonder un empire (actes III et IV, 1 h 20, 30’ d’entracte). Énée part, Didon est triste, elle se suicide (fin des « Troyens à Carthage », acte V, 45’).

La représentation

Deux décors. Pour la première partie, à cour, un salon bourgeois, façon « Au théâtre ce soir », petit mais en couleurs, surmonté d’un fil d’infos, façon rue américaine où l’on informe en français et en anglais de l’avancée des opérations ; à jardin, des immeubles gris, inquiétants, où s’ébattra le chœur, gris, par opposition aux solistes, colorés. Pour les deuxième et troisième parties, une maison de retraite « pour traumatisés de guerre » où l’on joue au ping-pong, fait du yoga, regarde la télé afin de connaître les cours de Wall Street, prouve son identité troyenne grâce à des photos sur smartphone, ou brandit des pancartes, façon MJC, pour indiquer qui est qui (« Prêtre de Pluton », « Didon », etc.) ou quoi est quoi (« Toge », « Sceptre », etc.) en substitution de l’écran explicatif liminaire. De la mise en abyme ? Soit. Et alors ? Où est le drame ? Où est la résonance millénaire ? En quoi cette pseudo modernisation surie remet-elle l’émotion scénique au centre de l’intertexte conventionnel ? Sera-ce pour mimer la déréliction de ces codes culturels dans le système mondialisé, où L’Énéide ne serait plus qu’une attraction secondaire dans un EHPAD ? Du coup, pourquoi dépenser autant de pognon si on ne croit ni à la force théâtrale de la représentation, ni à la puissance émotionnelle du chant, ni à rien qui propulse Hector Berlioz vers les spectateurs de 2019 ?
Inévitablement, et c’est sans doute le but, la troisième partie s’ouvre sur la bronca du public, entre spectateurs furieux qui auraient préféré une version de concert et défenseurs de l’art chargés, par leur ouverture d’esprit, d’insulter ces rétrogrades fascistes. On imagine que cette provocation et ses conséquences sont la raison du « léger différé » promis pour la représentation du 31 janvier à 22 h 50 sur Arte. Ce soir, pour la deuxième exécution, l’échange dure assez pour que Philippe Jordan, qui avait sans doute préparé ce gag, subtilise un chiffon blanc à un violoniste et l’agite. Ce trait d’humour bienvenu trahit l’incrédulité des acteurs eux-mêmes devant l’immondice auquel ils sont contraints de participer. Est-il besoin de dire que cette insulte à la musique opératique, à la culture littéraire et, presque accessoirement, au public, mérite plus qu’une bronca, par exemple un crachat dans la gueule du salopard qui a commandé une telle ignominie à Dmitri Tcherniakov… et, donc, à celui qui l’a berné en toute connaissance de cause ? Car, assumons cette position de vieux crouton engoncé dans sa bourgeoisie structurelle, le résultat est aussi consternant que passe-partout, aussi ringard que mal avisé, aussi stupide que gorgé de fatuité inculte. En témoigne le fait que, alors qu’il n’y a qu’une distribution, cela s’accompagne d’une direction d’acteurs à la hauteur – solistes empruntés, allant et venant, caressant le mur pour montrer l’émotion, réduits à fumer pour passer le temps… Juste, disons-le, de la merde. Logique : pourquoi se fatiguer à coacher des artistes quand on chope des budgets en prenant les clients pour des trouducs ?

Rideau avant la troisième partie. Photo : Bertrand Ferrier.

Car cette médiocrité méprisante s’accompagne d’autres déceptions, encore plus importantes que les ciseautages appliqués à la partition. Certes, l’on se réjouit d’entendre une Stéphanie d’Oustrac très investie par son rôle ; Stéphane Degout ne déçoit pas en Chorèbe ; Cyrille Dubois joue une fois de plus les utilités brillantes dans le rôle bref mais exigeant de Iopas qu’il a déjà fréquenté ; Aude Extrémo fait valoir ses puissants graves en Anna, sœur de Didon ; et l’on retrouve avec plaisir Bernard Arrieta, promu dans le petit rôle de Mercure. Pour le reste, deux difficultés.
D’une part, l’orchestre, pourtant animé avec précision et une certaine énergie par Philippe Jordan, peine à séduire tant il sent le public ébaubi, incrédule et consterné. La beauté des timbres (tutti et ensembles de cuivres, cordes magnifiques, clarinettes, harpes…) est remarquable ; pourtant, en dépit d’un résultat de premier ordre, il manque, à cause des circonstances, ce petit supplément de nuances et d’émotion qui ferait frissonner. Peut-être parce que nous avons décroché de l’émotion, hypothèse très fondée… mais peut-être pas que.
D’autre part, les deux rôles principaux sont confiés à des non-francophones, comme souvent, et ce soir, c’est épouvantable. Non qu’ils chantent mal : les voix sont somptueuses, le souffle est long plus qu’à souhait, la technique est exceptionnelle, la résistance à l’effort est parfaite ; seulement, il est difficile de déterminer dans quelle langue chantent Brandon Jovanovich (même si l’on reconnaît parfois telle ou telle syllabe) et Ekaterina Semenchuk (les voyelles toujours et les consonnes la plupart du temps semblent un détail qui n’intéresse pas la cantatrice). De même, dans ce parterre de voix toutes très honorables, on applaudit aussi Christian Van Horn, Narbal impressionnant ; mais le français, bon sang, le français ! Comment ne pas être exaspéré par ce massacre linguistique qui est tout sauf un détail ? Peut-être en ne venant plus assister à des représentations d’opéra français chanté par des étrangers ? Sauf que Joyce DiDonato et Michael Spyres ne s’en sortaient pas si mal dans la version strasbourgeoise de 2017 – il est vrai qu’ils n’étaient pas encombrés par une mise en scène aussi odieuse…

Quand tu es tellement consterné que la seule photo qui vaille, in fine, c’est celle qui valorise vachement le soin avec lequel la voisine de devant a fait pailleter son ongle. Photo : Bertrand Ferrier.

La conclusion

Difficile de ne pas repartir de cet opéra massif (5 h 10 dont 3 h 55 de musique) avec la colère et la tristesse opposant l’envie d’aller applaudir les opéras sur scène et la consternation devant tant de spectacles lissnériens. Il est vrai que « cette production est donnée en hommage à Pierre Bergé », ce qui laissait présager du pire… eût ironisé Cassandre que, désormais, l’on croira plus volontiers.