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Compositrice

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 4/10

Quatrième de couverture

N’eût été le dernier vers, « Inquiétude », le pénultième texte de Paul Géraldy musiqué par Lucie Vellère eût fait rugir nos chères féministes : le narrateur ne réclame-t-il pas à sa narratrice solaire d’être moins éblouissante pour être plus aimable… et, surtout, tranquilliser son amant ?

  • Le piano de Justine Eckhaut clapote avec virtuosité ;
  • la voix de Coline Dutilleul fait preuve du machisme nécessaire dans l’autorité et dans la séduction ;
  • la compositrice séduit par
    • la bipolarité de sa miniature,
    • les harmonies séduisantes dont elle a le secret, et
    • la suspension finale, parfaite.

« Défaite » reconnaît

  • la faiblesse de l’homme devant la capacité de la femme à encaisser les bouderies,
  • la chougnerie du mâle quand il souffre (« j’ai beaucoup trop de chagrin quand j’en ai », si c’est pas de la punchline, ça !), et
  • ce regret typique du mec quand il a été sincère et craint que sa colombe d’amour n’en profite.

Débutant a capella, le lamento lamentable joue

  • l’épure,
  • le contraste,
  • le silence comme dialogue entre dit et non-dit.

Ce qui pourrait être kitsch se révèle, grâce à des interprètes habitées,

  • superbe,
  • habile et
  • prenant.

 

 

S’ensuivent « Trois petits poèmes » de Marie Brunfaut, à commencer par « Verger », dont la narratrice, nue, est vêtue de feuilles et des fruits d’un arbre dont la symbolique sexuelle a déflagré sur l’humanité depuis la genèse.

  • Piano gracieux,
  • voix sensible,
  • partition captivante sur un miniformat :

la chose est joliment envoyée. « Désespoir » évoque

  • la lune impitoyable,
  • l’ennui ombrageux et
  • la nuit presque morte.

Presque jazzy, la partition dessine un trouble sombre qu’éclairent

  • une voix envoûtante,
  • un piano tantôt plume, tantôt terrien, et
  • cette façon de ne pas finir le travail qui donne toujours envie de découvrir la suite (le teasing n’a pas attendu les séries pour exister…).

« Le temps fuit » conclut que, puisque le temps s’efface sans cesse, il est probablement possible de danser éternellement. Pour le tester, la compositrice condense son propos en trente-trois secondes. Attention, ce sera prompt… Sur un accompagnement sautillant, Coline Dutilleul pétille avec malice, et sa pianiste n’est point en reste. Formidable !

 

 

Deux mélodies avec quatuor concluent provisoirement la séquence. La « Vieille chanson du dixième siècle » est un poème mongol attribué à Adolphe Thalasso, éloge du miel qui risque d’être tranchant si on le lèche sur un couteau et mordant si la chose dépasse le baiser d’une femme. (Je ne sais pas pourquoi les gens font résumer leurs vies par des IA alors que je crois que, en matière de synthèse, je me pose là.)

  • Un texte facétieux,
  • un accompagnement entre soyeux des cordes et
  • punch des pizzicati :

évidemment de quoi se réjouir d’être triste en trouvant l’aventure trop courte ! La « Berceuse » de Francis Carco reste volontiers énigmatique : le texte mêle

  • du vent,
  • de l’eau molle et
  • une exquise blessure qui tue.

Si, c’est énigmatique. Volontiers, même.

  • Introduction musicale profonde,
  • balancement ternaire intrigant,
  • prosodie habile,
  • prise de son apparemment anonyme mais impeccable :

mazette, quels plaisirs que ces microdécouvertes que complèteront tantôt un quatuor à cordes ambitieux, dont nous écouterons les deux premiers mouvements à l’occasion d’une prochaine notule !


Pour écouter gratuitement et intégralement le double disque, c’est ici.
Pour l’acheter moins gratuitement mais avec un livret profus, c’est par exemple là.

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 3/10

Première de couverture

Depuis quelques chroniques, nous voilà fort séduit par la musique de Lucie Veillère. En attendant d’esgourder son œuvre pour piano, exposée dans un second disque, nous continuons l’exploration de ses mélodies à travers deux cycles. Premier ensemble de miniatures, Toi et moi a été composé en 1921 sur des textes de Paul Géraldy. C’est aussi l’occasion de lire un poète que nous ne connaissions que par l’hommage amusé de Ricet Barrier dans « Stanislas » (« C’était en hiver et, déjà, tombait la nuit; / quand elle arriva, je lisais Paul Géraldy »), sans doute la seule chanson de l’univers citant l’écrivain !
La première mélodie s’appuie sur « Dualisme », éloge féministe de l’importance des adjectifs possessifs et des roses dans le couple. Faux parlando, la partition offre un terrain de jeu idéal à

  • une Coline Dutilleul très expressive,
  • une Justine Eckhaut dotée de la souplesse et de l’adaptabilité indispensables à l’accompagnement, et
  • une compositrice inspirée par le double défi impossible qui consiste à « s’aimer tout à fait bien » et à parvenir à l’exprimer.

« Méditation » tente de percer un autre mystère : pourquoi aime-t-on ? Là encore, l’écrivain a une réponse : par les « petits mots » que l’on échange – non sans humour, Paul Géraldy pose que, comme, au fond, on s’aime soi-même, « si quelqu’un vous aime, on l’aime / par conformité de goût ». La compositrice nimbe les quatre quatrains

  • d’harmonies suggestives,
  • d’atmosphères intérieures,
  • de ductilité prosodique

particulièrement séduisantes.

 

 

« Expansion » passe à l’action et laisse le narrateur crier son amour, finalement résumé à une exclamation : « Toi ! » Coline Dutilleul ébaubit par

  • sa voix chaude,
  • son sens de l’incarnation et
  • sa technique parfaitement tournée vers le sens du texte.

Son accompagnatrice soutient avec une clarté impressionnante ses mutations thymiques, entre

  • exaltation insatisfaisante,
  • rage d’aimer et
  • flammes d’amour butant contre les limites du verbe.

« Post-scriptum » creuse la question du mot juste, de l’écriture et de la lecture à travers une déclaration dont l’auteur craint qu’elle ne touche pas car inopportune – on pense à la peur amoureuse qu’avait Michel Bühler du téléphone (ma voix « arrive-t-elle au bon moment / et n’es-tu pas trop occupée ? / par quelque autre de tes amants / ou par le linge à tremper ? »). Sur une ligne discrète du piano, la voix

  • se glisse,
  • s’élève
  • hésite,
  • se tait et
  • resurgit,

soulignant l’habileté d’une écriture qui, précisément, prend en compte l’écrit pour le musiquer, plutôt que de partir d’une musique guindée a priori en vue d’y intégrer du texte.

 

 

Une fois de plus, Lucie Vellère stupéfie par sa capacité à

  • saisir le trouble,
  • suspendre le son,
  • laisser l’interrogation diffracter l’évidence, bref, à
  • donner de la sapidité au vivant.

C’est

  • prenant,
  • élégant,
  • impressionnant d’inattendu.

Et là, concrètement, je crois que j’ai déjà bien assez griffonné pour aujourd’hui. On reportera le solde de ce compte-rendu dans une prochaine notule ; et si l’on doit rédiger onze ou douze chroniques au lieu des dix annoncées, ben, on va s’gêner, tu penses !


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Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 2/10

Quatrième de couverture

C’est la spéciale de Lucie Vellère : la mélodie accompagnée non d’un piano, non d’un quatuor, mais d’un double quatuor à cordes. Le florilège produit par Musique en Wallonie en propose quatre échantillons, dont deux en quasi ouverture du disque.
Le premier spécimen emprunte son texte à Émile Verhaeren, qui y narre  ce que lui aurait dit, tel soir, une belle enflammée dont le « cœur brûlait, si tranquillement beau ». Sur de paisibles oscillations, la mezzo Coline Dutilleul démontre une aisance ébaubissante pour tuiler les registres, entre médium et grands aigus. Les quatuors, aux graves omniprésents, forment un son compact dont sourdent

  • des harmonies riches,
  • un mélange de rigueur rassurante et de souplesse dans l’agogique rendant raison de paroles loin d’être lisses, et
  • une impression de fatalité sereine faisant écho au poème associant amour jusqu’à la mort et mort de l’amour.

Le second échantillon, « Ô blanche fleur des airs », s’appuie sur cinq quatrains de Charles Van Leberghe, poète symboliste à la vie proprement tragique, puisqu’une maladie neurodégénérative lui a été tôt diagnostiquée, et que la prédiction s’est révélée exacte. L’on peut voir un écho à cette situation dans le texte ici musiqué, dans la mesure où le poète y supplie la fleur où se bouscule le cosmos, des flots aux astres, de nous attirer à elle « au-delà de la vie ».
Mêmes oscillations, côté accompagnement, pour peindre cette fois l’oxymoron thymique associant profonde admiration pour la nature et effroi calme devant la finitude humaine. Certes, si nous n’avions pas eu le texte sous les yeux, nous n’aurions saisi que quelques bribes du poème. Néanmoins, cette difficulté disparaît grâce au livret inclus dans le disque physique ; et, surtout, Coline Dutilleul parvient à faire

  • de sa voix chaude,
  • de sa technique tellement remarquable qu’on ne la remarque pas, et
  • de son souffle apparemment infini,

un porte-sentiments capable d’exprimer tour à tour

  • saisissement,
  • mélancolie et
  • espérance triste.

Si l’effet wow du premier échantillon se dissipe un peu devant la réitération du procédé (on apprécie néanmoins l’interlude du violon, spécifique à ce second volet), il faudrait avoir l’âme bien éteinte pour ne pas s’étonner qu’une musique aussi prenante soit aussi peu connue.

 

 

Le bouquet de mélodies liminaire se conclut sur « Égarement », un sonnet de France Ardel, écrivain dont la mémoire n’est pas omniprésente dans l’histoire littéraire, ce qui n’est pas toujours mauvais signe. On y retrouve la dilection de Lucie Vellère pour

  • les fleurs qui meurent,
  • les mots qui se taisent, et
  • l’amour entre « douceur des choses » et « pleurs du lendemain » (« j’ai peur de vous aimer et j’ai si peur de vivre »).

Pour l’occasion, Justine Eckhaut revient au piano, et la délectation se poursuit.

  • Finesse de l’accompagnement,
  • beauté des harmonies et des commentaires instrumentaux,
  • expressivité de l’incarnation vocale,
  • contraste des intensités et
  • suspension finale

séduisent et nous incitent à poursuivre la découverte d’un répertoire formidable à travers deux cycles et deux bonus, ce que nous ferons dans une prochaine notice. À suivre !


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Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 1/10

Première de couverture

Guère connue de ce côté-ci du Quiévrain, à peine davantage si on passe outre le village, Lucie Vellère (1896-1966), née Weiler, voit les instances wallones lui rendre les hommages discographiques, soixante ans après sa mort, pour deux raisons : elle était Wallonne, et c’était une femme. Autant dire qu’elle correspond au programme fléché intitulé « Musique en Wallonie », collection « Femmes ». L’on connaît peut-être le sentiment de celui qui griffonne ces lignes : loin de « déconstruire le regard » ou de « visibiliser des populations qui étaient invisibilisées par le patriarcat » (sur notre lecture du wokisme, feuilleter ceci), le prisme qui pousse à s’intéresser à une compositrice parce que ce n’est pas un compositeur effare par sa posture méprisante à l’endroit des femmes. Il eût été plus juste et louable de considérer que la musique de Lucie Vellère vaut d’être découverte parce qu’elle est

  • belle,
  • intéressante,
  • diverse,

voire, si l’on tient à privilégier l’aspect autobiographique, issue d’une lutte permanente entre

  • les difficultés de la vie qui empêchent d’écrire sauf après le travail et les tâches familiales,
  • les drames de l’Histoire qui vous obligent à vivre cachés ou vous écrasent sous le poids des nécessités économiques afin que d’autres se fassent péter la sous-ventrière, et
  • la pulsion dévorante de créer malgré tout,

d’autant que cette lutte peut parler à beaucoup de petits wanna-be artistes – il en pullule, assumés ou cachés,

  • que dévorent les contingences,
  • qu’épuisent les gausseries, et que
  • vainquent les pesanteurs irréfragables de celle que l’on appelle la vraie vie.

Mais s’intéresser à Lucie Vellère parce qu’elle est femme, franchement, c’est d’un sexisme méprisant rien naze. Arrêtons d’essentialiser les gens en général et les musiciens en les réduisant à leur religion, leur couleur de peau, leurs handicaps ou, je sais pas, moi, leur nombre d’orifices corporels (et pourquoi pas ?) ! S’ils ne sont pas plus intéressants que leur catégorisation, intéressons-nous à d’autres zozos, il nous en reste quelques milliards à découvrir à travers l’orange bleue. Néanmoins, passée cette irritation, persiste l’excitation de découvrir une œuvre dont nous ignorons tout et qui nous parvient dans un florilège luxueusement édité, avec livret quadrilingue et textes des mélodies.

 

 

L’aventure commence avec les Trois ballades de Paul Fort, interprétées par la mezzo Coline Dutilleul et la pianiste Justine Eckhaut. « Harmonie lunaire » semble chercher sa mélodie dans un clavier cristallin. Sur la mer pianistique se pose la traîne lunaire qui danse sur les vagues.

  • Harmonies magnifiques,
  • écriture vocale expressive,
  • respirations instrumentales habilement réparties :

de la belle ouvrage ! « La ronde », deuxième poème mis en musique, est celui qui a inspiré Barthélémy Saurel dans « La poire en deux », quand il s’écrie : « Si tous les gars du monde voulaient s’donner la main, / il suffirait d’en électrocuter un. » Moins de violence dans la version Vellère, mais

  • un piano bondissant et virtuose,
  • une mezzo décidée au timbre polymorphe, et
  • une énergie qui électrise joliment la miniature…

même si, sans les paroles écrites ou les souvenirs des poésies que l’on apprenait en primaire, le texte de Paul Fort ne serait pas souvent intelligible. « La mort des voiles » conclut ce bref cycle sur une synecdoque où la disparition des bateaux, happés par « un soleil banni dans l’abîme noir », fait résonner aux oreilles du poète « les cris de mort des soleils éteints ». On part donc sur un projet plus dark, qui sied à Lucie Vellère dont l’écriture est volontiers descriptive. Voici le piano qui

  • gronde pour évoquer les « remous de la mer autour des rochers »,
  • ondule pour suggérer les clapotis de l’onde, et
  • nuance pour esquisser la fluctuation des états d’âme du narrateur, où se mêlent
    • fascination nocturne,
    • fantasmes troublés et
    • effroi cosmogonique.

 

 

La mélodie suivante musique un sonnet de Georges Marlow, médecin bruxellois qui taquinait volontiers la muse. Il évoque un « Faune » qui rêve et n’attend que de bondir pour se transformer en « simulacre ailé d’Éros ». Lucie Vellère le baigne d’un balancement

  • sobre,
  • élégant et
  • efficace

dont elle déplie les multiples possibles. Coline Dutilleul a

  • du souffle,
  • des aigus et
  • un sens viscéral du récit.

Ce mélange

  • d’écriture rouée,
  • d’accompagnement ductile et
  • de vocalité soucieuse de narration

rend l’écoute éminemment délectable… d’autant que Lucie Vellère a plus d’un tour dans son sac mélodique, comme nous le découvrirons dès une prochaine notule (je sais, mais c’est le meilleur cliffhanger que j’ai trouvé sur le moment) !


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