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Henry VIII

“Henry VIII”, Théâtre de la Monnaie, 11 mai 2023 – 2/2

Alain Altinoglu et son orchestre triomphent au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, le 11 mai 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

La première partie de Henry VIII, passionnante et brillamment enlevée, devait être suivie, à l’entracte, par un ballet dansé devant le théâtre. La pluie a annulé le projet – pas l’étonnement suscité par l’optimisme d’une scène non protégée : à la mi-mai, les pluies sur Bruxelles ne sont pas un épiphénomène… Cette déconvenue n’a pas obéré l’enthousiasme des spectateurs qui offrent un double tonnerre d’applaudissements en ouverture de l’acte troisième ! D’abord pour l’orchestre, son nouveau premier violon et son chef ; puis, moins habituel, pour l’entrée en scène d’un cheval, un vrai, qui va faire quelques tours de manège, le temps que Henry VIII Lionel Lhote) explique que la férule du pape commence à lui courir sur le haricot (« est-ce même être roi que subir cette entrave ? »). Le roi a un autre projet : la religion à la carte – et, dans ce restaurant, il décide que ce sera lui le chef.
Pour une raison qui échappera à tous les spectateurs manquant probablement de poésie, le roi exprime sa volonté en grimpant sur manière de lit de camp tout moche au matelas souillé, l’ossature du meuble étant noire comme l’essentiel des costumes de cette seconde partie. Tandis que le roi chevauche sa couche donc peut-être ses coucheries, à l’étage supérieur, sa perfide chérie (Nora Gubisch) le tire – je n’ai pas fini – au pistolet avant de tirer sur tout le monde. Là encore, le sens de cette pantomime nous échappe – ce ne peut être pour souligner que, aux yeux d’une arriviste, chacun lui est un ennemi, le message étant déjà passé…
En allusion à Maurizio Cattelan et à la Nona ora, Olivier Py écrase le cardinal Campeggio, légat du pape (Vincent Le Texier), sous une statue en guise de météorite. Puis des danseurs de tout sexe investissent la scène, avec ou sans slip – c’est vrai qu’une bite et de la nichonnade en liberté, ça manquait ! Qui imaginerait assister à un opéra sans bénéficier de la vue d’une paire de couilles ou – c’est un peu plus rare, soit – de tétons se baladant et se contorsionnant sur scène ? Heureusement, la musique, tour à tour élégante et vrombissante, compense ces propositions scéniques moins saugrenues que vulgaires. Les ensembles vocaux sont remarquablement réglés et permettent à Catherine d’Aragon (Marie-Adeline Henry) de faire démonstration de la puissance de ses aigus. Ceux-ci sacrifient avec gourmandise le velouté sur l’autel de la netteté vibrante. Tandis que, fidèle à sa passion du jeu, Nora Gubisch lustre et illustre ses qualités de comédienne à travers ses évolutions muettes, le grand solo de la reine (« À ta bonté souveraine, seule, dans cet instant, je m’adresse, ô mon roi ! ») ajoute aux qualités de la soprano une démonstration intériorisée de vaillance et de sens des nuances.

  • Le rôle dévolu au chœur,
  • la direction attentive d’Alain Altinoglu et
  • la variété d’écriture

compensent largement un livret dont l’intérêt narratif, avouons-le, s’étiole peu à peu.

 

Détail du décor final de « Henry VIII » imaginé par Pierre-André Weitz. Photo : Rozenn Douerin.

 

En ouverture du quatrième acte, un ballet offre l’occasion aux danseurs d’évoluer sur des tables et des chaises autour de Barbe bleue – bientôt, on basculera vers un projet intersectionnel avec travesti et pas de deux mêlant couples homme-femme et homme-homme, comme s’il fallait coller une modernité de pacotille sur un opéra qui n’en avait point besoin. Une fois de plus, ce fatras à la fois convenu dans une certaine esthétique de la mise en scène et hors sujet (ce qui participe de la convention) ne parvient pas tout à fait à nous gâcher le plaisir de la musique et le brio d’un orchestre dont le chef soigne la plasticité – ainsi de la ouate élégiaque qu’il fabrique pour sertir le message de la reine rapporté par Don Gomez de Féria (Ed Lyon).
Il faut dire que l’ambiance a changé. Depuis son triomphe, Anne de Boleyn souffre de la méfiance et de la lassitude de son époux. Son beau succès a volé en éclats comme le mur percuté par une locomotive surgissant sur scène avec le bruitage adéquat – ben, parce que, quoi, voilà, quelque part, j’veux dire, bon, bref. Par chance, voilà un p’tit moment que l’on a cessé d’espérer trouver du sens dans la mise en scène. Des valises vont et viennent ; les ailes en carton voletant autour de la reine qui concentre toutes les attentions ; à en croire Olivier Py, le roi lutinerait désormais Lady Clarence (Claire Antoine). Surtout, chacun veut soutirer à la reine, par la ruse, la manipulation psychologique ou quelque autre stratagème fripon, la preuve écrite que Don Gomez de Féria a bien été le chéri d’Anne de Boleyn. Partagée entre

  • la nostalgie de son Espagne natale (« Ô cruel souvenir ! » offre à Marie-Adeline Henry un nouveau morceau de bravoure),
  • la jalousie qu’elle éprouve malgré elle à l’endroit de celui qui l’a répudiée et
  • son devoir chrétien de pardon et de loyauté,

la reine voit débarquer dans sa dernière demeure une Anne de Boleyn rongée par les contradictions. Elle

  • joue la repentance pour circonvenir la reine,
  • éprouve une crainte viscérale que le roi ait un prétexte pour la virer, et
  • sent que ses mondes s’écroulent
    • (don Gomez ne l’aime plus,
    • le roi ne l’aime plus, euphémisme, et
    • son titre ne tient qu’à un fil).

 

Un public varié, parmi lequel don Sleepy, assistait à la première de « Henry VIII » au théâtre de la Monnaie, le 11 mai 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

L’arrivée du roi, le renoncement à la vengeance, l’appel au pardon qui ne sera pas tout à fait entendu, la mort de la reine et les menaces d’un Henry VIII amoureux de sa hache pimpent, en dépit de la fatigue visuelle liée aux parasites (danseur torse nu, enfant jouant avec une balle « qui symbolise la situation politique de l’Espagne » nous soufflera quelqu’un de bien informé après le spectacle, gâ ?) la fin d’un opéra dont on retient

  • la recréation musicale d’une partition passionnante avec, enfin, des moyens magistraux à la hauteur du défi,
  • un casting vocal investi et convaincant, ainsi que
  • le volontarisme du théâtre de la Monnaie dont la programmation qualitative et la recherche artistique, capables d’enthousiasmer un public nombreux, rayonnent décidément.

Avec une grande classe, ledit théâtre offre la vidéo intégrale de la première en libre accès sur YouTube jusqu’au 16 novembre 2023. Curieux, bon visionnage !

 

 

« Henry VIII », Théâtre de la Monnaie, 11 mai 2023 – 1/2

Nora Gubisch triomphe en Anne de Boleyn au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, le 11 mai 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Dans notre enfance, il existait des jeux de cartes qui déclinaient des séries de voitures et d’avions, par exemple. Autour de quelques critères (le nombre de chevaux ou de tours/minutes, l’autonomie…), il s’agissait de déterminer quel engin était le plus gros, le plus puissant, bref, le plus redoutable. On retrouve quelque chose de ce concours de taille dans Henry VIII, cet opéra de Camille Saint-Saëns redégoté par Alain Altinoglu, maître musical de céans, et ses acolytes. Pour marquer le centenaire de la mort du compositeur, la chose devait voir le jour en 2021, mais elle a vu le rouge pendant deux ans pour cause de reports covidiens. La voici enfin, ce 11 mai 2023, avec la question que posent Léonce Détroyat et Armand Silvestre, d’après William Shakespeare et Pedro Calderón de la Barca, selon quels critères déterminer qui est le plus malin parmi les salauds ?

 

La question

Deux équipes sont en lice. L’équipe 1, c’est celle des les hommes. Leur représentant s’appelle Henry VIII (Lionel Lhote). Selon son bon vouloir, il peut porter au pinacle ou tuer ses chouchous. C’est bien, ça. Ça met la flippette à chacun. Avec les femmes, le gus est pareil. Il prend et il rejette. Engagé avec la très sage et très chrétienne Catherine d’Aragon (Marie-Adeline Henry), qu’il avait récupérée à la mort de son frère, il souhaiterait avoir pour lui tout seul Anne de Boleyn (Nora Gubisch). Partant, l’équipe 2 entre en scène. Elle est menée par Anne, qui est une arriviste avec un cerveau – c’est mieux : plus intéressant et plus retors qu’une affamée équipée comme un poisson rouge. Elle a en elle des ingrédients de la du Barry telle que racontée par Maïwenn, dont le dernier film est centré sur le

pouvoir de la séduction, une force immense et un sujet qu’on n’ose plus aborder. Il s’agit pourtant d’une arme puissante qui ne se limite pas au physique : celle de savoir se servir de son charme pour obtenir ce que l’on souhaite. (…) Je trouve ça moderne et féministe. Elle a son destin en main.
(20 minutes, 12 mai 2023, p. 6)

 

Anne s’est d’abord promise à don Gomez de Féria (Ed Lyon). Puis elle a compris qu’elle avait une ouverture avec le roi. Elle la lui a tour à tour accordée et refusée. Henry VIII est pris au piège : il veut cette fille et, pour la décider à abandonner son ambassadeur, lui promet la noce, autrement dit le titre de reine. Un double problème devrait se poser. Un, il y a déjà une reine, Catherine ; deux, le roi ne peut pas divorcer car, malgré ses arguties vétérotestamentaires, le légat du pape (Vincent Le Texier) ne veut pas. Challengé, Henry VIII passe en mode WTF. En quoi ces vétilles sont-ce des problèmes ? Le pape ergote ? fait du boudin ? croit que, devant lui, un monarque fait forcément bravo des fesses ? Qu’à cela ne tienne, exit le successeur de Pierre ! Henry VIII autonomise son Église et se proclame chef de cette nouvelle religion, au nom de l’indépendance de l’Angleterre. Contrairement au frère de George VI, dans Le Discours d’un roi, il peut alors répudier son épouse officielle, Catherine, et convoler avec sa nouvelle dulcinée, Anne.
Sera-ce un match nul, l’équipe 1 ayant obtenu ce qu’elle souhaitait (la femme) autant que l’équipe 2 (le titre) ? C’est mal connaître le cancer qui mine les mauvais et les ronge de l’intérieur. Qu’il s’appelle jalousie, désir d’effacer les traces susceptibles de compromettre le fragile équilibre des succès, envie de renouveler un processus destructeur qui a démontré son potentiel, il gagne, cellule après cellule, et ronge les vainqueurs de l’intérieur. Cela ne sauve pas les gentils, comme consumés par le bain d’acide dans lequel ils sont plongés, mais cela garantit à vie l’intranquillité des vainqueurs.

 

La réponse

La mise en scène d’Olivier Py associe des décors alla Renaissance (incluant les praticables mobiles et le travail sur les différentes hauteurs qu’affectionne Pierre-André Weitz) et des costumes façon dix-neuvième, avec fracs et hauts-de-forme de rigueur. Après une scène anticipant – sans intérêt dramatique patent – le début du son, elle ne tarde pas à dévoiler son principal défaut. En effet, sous prétexte de renouer avec la tradition du ballet, elle compose avec une chorégraphie omniprésente, envahissante, usante, qui n’aura de cesse de parasiter l’attention par des mouvements dont

  • la surabondance,
  • l’inutilité et
  • l’absence de sens apparent

épuisent toute tentative de bienveillance. Ainsi, d’emblée, des danseurs tournoient avec des escabeaux et autres accessoires. Las, ce ridicule consommé et fatigant poursuivra le spectateur au long du show. Dans cet esprit, la danse caricaturera une Anne de Boleyn déjà rouge sanguine en l’opposant à une Catherine d’Aragon suivie par des danseuses munies d’ailes en carton pour signifier son angélisme. Quelle que soit la grâce des danseuses, quelle plaie, cette lourdeur de spectacle de fin d’année !
Heureusement, une évidence nous rappelle à de meilleurs sentiments : la musique. Dès le premier acte, on est sous le charme de

  • la pâte orchestrale, qu’éclaire un instrumentarium varié où les bois et les cuivres sont joliment servis sur un tapis de cordes où règne, pour sa première opératique, Sylvia Huang ;
  • une direction qui ne recule pas devant
    • la fureur d’ensemble,
    • le sursaut percussif et
    • les piani indispensables pour connecter
      • chanteurs,
      • accompagnateurs et
      • spectateurs ;
  • les contrastes et variations de la partition (ainsi du combo sextuor + chœur qui saisit après une scène de dialogue) ;
  • la complexité des lignes mélodiques, exigeant volontiers des chanteurs un souffle impressionnant – ce qui, dès sa scène liminaire, n’effraye pas Ed Lyon ;
  • la richesse du chœur préparé par Stefano Visconti ;
  • la personnalité des chanteurs, en grande forme et en écoute mutuelle pour les ensembles – joie de retrouver la grande Nora Gubisch qui, grâce à ses consonnes et à sa fringale d’incarnation, nous donne à percevoir l’émotion interne de celle qui, en un instant, comprend qu’elle peut, si elle manœuvre finement, s’installer sur le trône et devenir califesse à la place de la califesse.

Or, Henry VIII est le grand opéra de la manipulation, laquelle, ici, n’est pas simplement une arme pour réussir mais, surtout, un moyen de survivre. Soit on monte, et on continue ; soit on cesse de monter, et la tombe se rapproche. Buckingham en fera l’expérience accélérée en étant mis à mort sur une roue de manière sciemment grotesque ; Catherine, qui n’avait pu sauver le duc, subira plus lentement mais non moins sûrement les effets délétères de la cour et du pouvoir.

 

Alain Altinoglu (dir.), Olivier Py (m.e.s.) et Marie-Adeline Henry (Catherine d’Aragon) au théâtre de la Monnaie de Bruxelles, le 11 mai 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Le deuxième acte efface les fatigants danseurs aux torses nus derrière l’essentiel : la musique en général et le chant en particulier. Le don Gomez d’Ed Lyon est servi par un désespoir tellurique (« Ô mensonge d’un doux visage ! »). Il le place devant une alternative intenable. Soit il doit rejeter Anne parce qu’elle est infidèle, soit il doit continuer de lui courir après parce qu’elle est quand même super désirable. Face à lui, Anne est confiée aux redoutables soins de Nora Gubisch, qui se repaît de la perversité tour à tour spontanée et réfléchie de son personnage. La cantatrice montre comment la marquise de Pembroke

  • manipule,
  • ment et
  • se ment à elle-même.

Elle déploie un art qui parvient presque à réhabiliter un texte très ancré dans son époque, muettes finales incluseuh. L’Anne de Nora Gubisch vit avec une urgence communicative l’ambiguïté d’une femme que l’on sent tout à la fois

  • arriviste (« Reine ! je serai reine ! »),
  • éblouie par la proximité de son couronnement (« Je cède au penser qui m’enivre ») et
  • perdue dans ses contradictions internes (elle manipule le roi mais le désire, elle aime don Gomez mais préfère le titre de reine à celui de femme d’ambassadeur, etc.).

Loin de surjouer la marionnettiste d’hommes en lissant son rôle, la mezzo s’appuie sur

  • des graves capiteux,
  • des aigus saisissants et
  • un plaisir communicatif de jouer tellement fort que ce n’est plus du jeu

pour draper son personnage dans une étoffe autrement plus intéressante donc sexy que le seul costume de garce dont Anne aurait pu se contenter. Tandis que les figurants dansent sur les tables (est-ce bien raisonnable ?), d’autres artistes viennent sauver la soirée. À la fin de l’acte deuxième, Vincent Le Texier est de ceux-là. Son « Salut, roi d’Angleterre » met en évidence

  • une diction parfaite,
  • un son rond et
  • la richesse de la projection comme de la tessiture la plus grave.

La verticalité de la mise en scène donne l’occasion d’entendre l’octuor final spatialisé, ce qui se révèle une réussite donnant de la clarté à l’ensemble ; et l’on termine cette première partie avec l’enthousiasme de celui qui découvre in vivo une partition palpitante portée par une équipe musicale investie, engagée et énergisante. Avant de plonger dans les deux actes suivants, s’impose une pause, portée par cette joie propre aux premières parties euphorisantes.


À suivre !

 

Salvatore Pronestì, Basilique de Saint-Denis, 18 septembre 2022

Salvatore Pronestì aux grandes orgues de la basilique de Saint-Denis, le 18 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

Étrange paradoxe que ce récital ! Inscrit dans la tournée européenne de Salvatore Pronestì, le plus italien des Italiens en général et des facteurs-organistes en particulier, il se présente comme une visite en musique du premier monstre fomenté par Aristide Cavaillé-Coll. Partant, son contenu sonnera joyeusement comme un programme pour Fête de la musique tardive et un peu moins, c’est le paradoxe, comme une Fête de l’orgue. En effet, si l’artiste parvient à masquer le fait que le clergé lui a à peine laissé le temps de registrer, il ne peut dissimuler la spectaculaire fausseté de l’instrument.
Rien d’étonnant : tous les orgues d’église souffrent beaucoup l’été. Il est fréquent que les températures élevées et les conditions hygrométriques avivent les faiblesses structurelles des instruments, causent des dégâts exigeant le passage d’un facteur et, donc, rendent inutilisables les jeux d’anches en les désaccordant violemment. Ainsi, l’église de la Madeleine a récemment décidé de repousser les récitals prévus à la rentrée, l’état de « son » Cavaillé-Coll n’ayant pas été jugé compatible avec l’exécution des pièces de répertoire prévues lors des manifestations de rentrée, lancement de l’intégrale César Franck par Jean-Luc Thellin en tête. Par chance, Salvatore Pronestì, réputé pour être un organiste à hauteur d’homme – et non à Rotterdam, pas pu m’en empêcher – sachant faire ruisseler sur tout orgue sa faconde charismatique et ses inclinations sooo italiennes, par opposition aux hypertechniciens extraterrestres dont les interprétations virevoltantes coupent le souffle, a choisi de propulser un programme peu ou prou entièrement improvisé, ce qui permet en théorie d’adapter la sélection de jeux à l’état de la Bête…
… ou d’assumer sans fard la réalité. Le « Processionnal de fanfares » liminaire attaque bille en tête sur les anches, claironnant que le musicien s’est décidé pour la seconde option. S’il veut apprécier l’association très pronestienne entre solennité triomphale et intuition mélodique, le public nombreux va devoir s’habituer à cette fausseté au parfum nostalgique de fin d’été. Un écran de petite taille offre une retransmission bienvenue mais, admettons-le, médiocre de ce qui se passe à la tribune. Là encore, on peut choisir

  • de s’étonner de la disproportion entre la qualité de l’image eu égard à la majesté de la basilique et de l’instrument, ou
  • de saluer la volonté des organisateurs de faire du mieux qu’il est envisageable.

Ceux qui préfèrent la première indignation ont toute latitude de filer, et ils seront peu nombreux ; ceux qui restent acceptent de privilégier la seconde partie de l’alternative, parce que c’est grâce à elle, si modeste soit-elle, qu’ils peuvent associer l’image au son au cours (court) d’un instant musical si peu typique d’une ville où la notion d’exotisme s’est inversée.
Le « Past time with good company » de Henry VIII cache, sous ses airs guillerets, un texte dégoulinant de moraline contre l’oisiveté et la luxure – concept fort englobant chez ceux qui s’émoustillent en s’offusquant. Salvatore Pronestì traite l’affaire avec sa bonhommie, oubliant la chougnerie pour garder, cultiver et laisser rutiler les plaisirs

  • du contretemps,
  • du rebond et
  • de l’association a priori cocasse entre un orgue de 1833 et une chanson du début du seizième siècle.

Or, cet attelage plutôt inattendu fonctionne à merveille, d’autant qu’il s’inscrit dans la double veine irriguant le concert :

  • l’exploration sonore de l’orgue et
  • la science du déploiement instrumental qui sied à l’artiste, feat.
    • effets d’écho,
    • travail sur l’équilibre et le déséquilibre des plans,
    • énergie des rebonds,
    • mutation des couleurs, etc.

Après des applaudissements nourris, une pause pédagogique suspend le concert. Nous n’avons jamais été très fan de la tendance à couper la parole à la musique ; nous ne le sommes pas devenu cette fois, moins par la teneur des propos, clairs et contenus, que parce qu’un programme en couleurs est à la disposition des spectateurs… et, surtout, que le temps est compté : 45′ après le début du show, le clergé vient préparer l’autel, c’est hélas de bonne guéguerre, pour bien rappeler que la musique devra fermer sa mouille soixante minutes après l’heure prévue pour le premier son.

 

Dans la basilique de Saint-Denis, le 18 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

Salvatore Pronestì enchaîne avec une improvisation plus abstraite – en cela qu’elle n’est pas fondée sur un thème spécifique – visant à faire sonner l’orgue dans une « fantaisie de sons et de couleurs ». Graves et aigus tremblants amorcent l’exploration dans une ambiance très orgue Hammond. Le musicien a la bonne idée d’assumer le côté improvisé de l’improvisation, loin des grosses machines huilées à l’avance selon des astuces battues et rebattues dont l’objectif est de laisser croire que l’improvisation est écrite à l’avance. Il donne ainsi au spectateur l’impression d’un voyage en commun, en train de s’inventer, et ce n’est pas qu’une impression ! Soudain, une anche arrive pour établir un dialogue entre accompagnement sur les fonds et jeu solo. L’arrivée d’autres jeux d’anches, avouons-le, fait saigner des oreilles, mais posons que cette douleur part d’un double bon sentiment : d’une part, sauver le récital ; d’autre part, plonger l’auditeur dans la réalité d’un orgue au début de l’automne ! (Dilemme de l’organiste devant un orgue souffrant : ne pas faire entendre que l’orgue est en souffrance et laisser les auditeurs dans l’ignorance de cette réalité, ou faire admettre aux auditeurs que, oui, il serait temps d’investir instamment dans un entretien plus fréquent du monstre…) En ces journées du patrimoine, les effets wow de crescendo interrompu par les flûtes puis de l’explosivité puissante du tutti ont beau crisper certaines ouïes trop sensibles, ils éveillent aussi les curieux à la découverte d’un instrument protéiforme.
Ayant assumé la fausseté douloureuse des anches, fors le cornet, souvent le dernier des siens à faire illusion, Salvatore Pronestì n’hésite pas à en jouir ostensiblement dans « Une jeune fillette » et ses variations. L’improvisation articule

  • énoncé du thème sans forfanterie (rare chez cet énergumène !),
  • sourdine sur la digitalité fofolle pour privilégier la caractérisation de chaque variation,
  • plaisir de l’évolution des sonorités et, attendu,
  • grand crescendo vers le tutti tenace pour les dernières reprises du thème.

Les connaisseurs et les cuistres, qui ne sont pas toujours les mêmes, apprécieront la création suivante, autour du passus duriusculus. Le jeu consiste – comme chacun sait – à jouer tous les demi-tons d’une quarte (motif auquel ont recours des musiciens de bebop autant que Johann Sebastian Bach !). Salvatore Pronestì s’empare de la contrainte et l’émoustille sous forme de chaconne. Dans cette perspective, il prend le temps de velouter une première partie douce – oui, « velouter une partie douce », je tente – avant de filer vers le crescendo convenu. Le clergé ayant commencé les pressions préalables à l’évacuation de la basilique, nous n’entendrons pas la « Marcia sinfonica » d’Angelo Lamanna, mais on ne coupe pas ainsi la chique à un organiste jouissant de l’orgue de Quentin Guérillot.
Voici donc venu le temps des « Grave e toccata fantastica », décapsulés sur un ré mineur majestueux ainsi qu’annoncé. Le « fantastique » qui lui succède se concentre dans une tonicité forte de bout en bout. Les contraintes de pré-registration et l’urgence d’en finir semblent suggérer à l’organiste d’emprunter derechef la voie du grand crescendo, tout en lui inspirant un projet thématique et chromatique qui fait écho à la pièce précédente. Salvatore Pronestì ayant le sens du show, il nous rappelle heureusement que non bis in idem : une partie registrée pour sonner façon musique de film précède la spéciale de l’Italien, le trait de pédale appuyé qui prépare les accords finaux.
Le triomphe contraint l’artiste à proposer un encore rapide : peut-être pas la « moderne danse française » annoncée, mais manière de sortie de messe « pas trop longue » où se mêlent

  • simplicité du propos,
  • sens mélodique et
  • joie de partager les sons d’un grand orgue.

 

L’image de Salvatore Pronestì aux grandes orgues de la basilique de Saint-Denis, le 18 septembre 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

La jubilation pronestienne enthousiasme un public divers, allant des organopathes aux badauds surpris, en passant par la dionysienne-type, entièrement voilée… et restée jusqu’au bout du concert. Que Salvatore Pronestì, grâce à sa musique souriante et sans chichi, parvienne à ouvrir un espace temporaire où la culture savante et la musique d’orgue préludent à une rencontre, éphémère et infraverbale, entre étrangers n’est pas la moindre performance de son récital, mais elle s’inscrit, plus durablement, dans son caractère. En effet, l’artiste lui-même est une interface culturelle. Très ancré dans son personnage d’italianissssssime, il va jouer de par le monde (il prépare son retour à West Point) et invite à son tour ses collègues, surtout depuis qu’il a été nommé « directeur artistique du festival international d’orgue du Panthéon de Rome dans le secteur des relations internationales ».
Son prochain invité ? Quentin Guérillot, précisément, le titulaire des grandes orgues de la basilique de Saint-Denis. Cet italianophone bardé de prix pourra faire briller sa personnalité associant virtuosité et esprit alla francese. De la sorte, celle-ci contrastera joyeusement avec celle de son hôte, un instrumentiste qui, à défaut de couper le souffle de l’assistance par une technique vertigineuse,

  • sait sourire avec les notes,
  • tirer le meilleur des orgues avec malice et
  • jouer avec le cœur.

En ces temps où maints musiciens s’adonnent à une compétition circassienne préférant parfois le brio à la musicalité, on a connu pire proposition artistique.