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Jean-Marc Fontaine

Pascal Guerout et al., « La Société de longue paume de Paris »

Première de couverture du livret (détail)

Président de la Société de longue paume de Paris, feu cousin Pascal Guerout a publié, avec Michel Bourgeois et Jean-Marc Fontaine, un ouvrage relatant « 150 ans d’Histoire dans le jardin du Luxembourg (1863-2013) ». Pour saluer sa mémoire, au lendemain de son enterrement, petit détour par cette activité qui peut sembler exotique, l’est, mais pas que.


Prévenons nos lecteurs très très très sensibles que ce post évoque une activité apparemment peu compatible avec un esprit torturé par le wokisme. Les photos qui illustrent le livre des trois compères ne laissent aucun doute sur le sujet, il s’agit d’une occupation pour hommes blancs. Valides. Et pas gros.

  • Nulle femme,
  • nul racisé (à peine y croise-t-on le Picard Ben Ali…),
  • nulle volonté d’inclusivité (ou d’affichage d’inclusivité) dans les exemples et souvenirs présentés.

Voilà, chacun est averti, nous pouvons commencer pour de bon.
Pourquoi diable s’intéresser à une activité aussi peu france-intercompatible ? Ben, déjà, bien que ce ne soit pas la raison principale. Grâce au petit livre de Pascal Guerout & associés, l’on apprend que, en 1292, treize artisans vivaient « de la seule confection des balles ». On y joue partout, dès qu’un espace est disponible, l’un des plus recherchés étant « les anciens fossés comblés des châteaux ».
Bon, faut avoir un château près de chez soi, avec un fossé aplani en prime, mais ça doit avoir autrement de la gueule qu’un gymnase pour jouer au foot à cinq contre cinq au fond d’une zone industrialo-commerciale, dans une banlieue poisseuse pleine de gris sans nuance. Un dimanche soir. De novembre. Pluvieux, donc. Avec Arlette Chabot. Et des distributeurs de matcha. Ou de bubble tea. Bio. Tissés de solidarité intergénérationnelle. Et inaugurés par une sous-secrétaire d’État macroniste. Elle-même ne sait pas à quoi. Peut-être au blues. Ou aux blouses. Bref.

 

 

On apprend aussi que le jeu de paume est un sport super dangereux. Louis X le Hutin l’a expérimenté. Il fait une partie, boit un vin très frais (en 1316, les fûts de Gatorade n’existaient pas encore), tombe en syncope et meurt. En 1596, Charles VIII heurte « un linteau de pierre au château d’Ambroise » et meurt. Détail : il allait assister à une partie de jeu de paume. Hasard ou réalité scientifique ?
À la fin du seizième siècle, une source évoque le chiffre de 250 jeux de paume « faisant vivre environ 7000 personnes ». Un Anglais constate même éberlué qu’il y a « plus de jeux de paume que d’églises à Paris », notamment dans ce qui correspond au Quartier latin et aux Champs-Élysées. Le succès aidant, un schisme s’opère, distinguant la courte paume (qui se pratique en indoor, en témoigne le bien connu serment de la salle ad hoc) de la longue, jouée en extérieur.
Les règles, exposées en page 3, permettront aux amateurs du cul de chouette ou, mieux, du jeu du pélican, de remplacer l’artichette et le zganadabarlane par des envolées et des chasses. Celles-ci n’ont pas été immuables. Le succès a donné lieu à des mutations qui, parfois coexistaient et nécessitaient une unification. Réglé, le jeu a aussi été très réglementé pour de nombreuses raisons :

  • que les gens ne quittent pas trop tôt leur travail afin d’aller jouer,
  • que les joueurs ne s’approchent pas des églises,
  • que nul ne joue « en chemise et en public », etc.

 

 

Après le schisme entre courte et longue paume, un dernier schisme frappe la paume quand apparaît le tennis, qui conserve la façon de compter les points. Les auteurs constatent avec un mépris volontairement mal dissimulé (et que revendiquait en rigolant Pascal, quand le sujet venait sur le tapis et que la provocation était de mise face aux moqueries des imbéciles dont, évidemment, votre serviteur), que ce nouveau venu « va très fortement simplifier les règles », ce que Perceval, l’expert ès jeu du pélican, aurait fortement désapprouvé, arguant que « c’est pas moi qui explique mal, c’est les gens qui sont cons ». Cependant, l’opposition entre courte et longue est longtemps restée relative : des souverains et des nobles pratiquaient les deux. Rabelais et Montaigne évoquent, eux, la longue paume ; et un numéro du Journal de Paris s’étonne, en 1825, des 1500 personnes venus assister à un match visant à promouvoir la pratique sportive, « bonne pour la santé ».
Sous Napoléon III, boutée hors des Champs, la longue paume parisienne se réfugie, excusez du peu, au jardin du Luxembourg, sur un terrain dont elle a toujours la jouissance. Elle y contamine les jeunes privilégiés fricotant leurs réseaux à l’école alsacienne ou, à défaut, dans ce qui deviendra le lycée Carnot. Les jeunes sont indispensables aux « paumistes », ainsi qu’ils s’appellent, pour qu’ils gardent du jus (de paume, donc) et ne se paument pas.
À la fin du dix-neuvième siècle, des championnats s’organisent, s’annualisent, fricotent avec ce qui sera reballisé comme les premiers Jeux olympiques parisiens – sans Aya Nakamura ni Philippe Katerine, on savait s’tenir, à l’époque ! L’évangélisation reprend de plus belle entre les deux guerres mondiales, car les rangs des paumistes ont été décimés. Des figures émergent, vénérées par les paumistes actuels presque comme de saints patrons. Jusqu’à la date de publication du livret,

  • des championnats s’articulent,
  • des règlements se précisent,
  • des boucliers de Brennus, plus réputés pour leur valeur rugbystique, sont même décernés.

L’Histoire se prolonge dans la langue, comme en témoigne l’expression certes un peu surie « jeux de mains, jeux de vilains ». Elle rappelle le dédain des paumistes pour les vilains qui jouaient sans raquette, les salauds de gueux n’ayant pas les moyens de s’en offrir une. Ainsi, raconté, le jeu de paume se présente bien comme destiné prioritairement à une élite, réelle, autoproclamée ou renforcée par des papillons attirés par ce qu’ils pensent être la lumière, mais une élite qui a transformé

  • son snobisme en joie de l’entre-soi,
  • sa rareté incongrue en signe distinctif, et
  • sa conviction d’appartenir à une part différente de l’humanité en sport.

Ce n’est pas le moindre intérêt du livret que de nous esquisser quelques fils rouges et codes propres à un petit monde qui, malgré tout, ne semblerait pas contre le fait d’être davantage reconnu.
Pascal Guerout s’est démené plus que battu pour cela. Sa mort est l’occasion de faire résonner ce qui était, pour lui, sinon une religion, du moins une cause exigeante et nécessaire.  Saluons cet engagement pugnace mais pacifique à l’heure où se multiplient les engagements haineux qui nous font vivre, comme l’écrivait il y a 90 ans Jacques Prévert dans Paroles (p. 103 dans l’édition « Folio » de 1949), sur une

 

Terre qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.

 

Si, à travers le souvenir de Pascal, les paumes peuvent s’ouvrir et contribuer, à leur mesure, à tarir les tarés de va-t-en-guerre qui nous préparent voire nous poussent à haïr sinon à massacrer l’autre donc je, youpi et bravo, man.

Ex-Norma, « Au Vivat 30 ans après » (Le grand grabuge) – 2

François Marzynski, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.

 

Nous avons quitté les foufous d’Ex-Norma en train de danser avec les macchabées, macchabées, macchabées. Nous les retrouvons avec « La métamorphose du chef sioux », une chanson signée François Marzynski et Yann Allano. On s’amuse d’écouter cet air blanchi sous le harnais, avec des jeux de mots dignes de Bertrand Ferrier (« je n’ai plus de Sioux ») et un exotisme topique alla Disney à faire frémir un woke, et le « e » final indique que je ne parle pas d’un ustensile pour cuire des légumes à la chinoise. Le visionnage en continu du concert permet d’apprécier le soin apporté aux transitions, qu’elle soient

  • tuilées,
  • parlées ou
  • contrastantes.

Deux chansons de Jean-Marc Fontaine suivent et nous obligent à avouer notre insensibilité aux paroles et aux mélodies du guitariste. Les interprètes tentent d’habiller « Drapeau blanc » d’une aura acoustique qui s’électrise un chouïa grâce au solo de gratte, puis le miracle advient. Jean-Claude Hujeux, prodigieux bassiste-paysan (c’est lui qui se définit ainsi) croisé dans L’Intermittent (titre provisoire), confirme son excellence enthousiasmante avec une modestie scénique qui lui sied bien. Il est aussi de service dans « L’épave », la seconde chanson de JMF qui nourrit notre scepticisme quant à notre compatibilité avec les créations du gratteux. Le formidable bassiste s’impose par un solo planant au-dessus du vide stéréotypé des paroles. Ce n’est pas juste une question de technique, bien que celle-ci soit époustouflante : c’est de musique qu’il s’agit, avec

  • du souffle,
  • de la présence et
  • de l’attention
    • à l’harmonie,
    • à la note et
    • à la pulsation.

Magistral ! « Le train », de François Marzynski et Christophe Patte, se présente alors comme une chanson atmosphérique et persiste dans le mid-tempo évocateur qui a désembrasé – et hop – la scène. Un solo de guitare sans excès démonstratif précède un joli break. Avec métier, le chanteur crée du liant entre les musiciens : c’est aussi son rôle ! « Bonne santé pour intérim » renoue avec la veine Jean-Marc Fontaine, où nous échouons à nouveau à nous enthousiasmer devant

  • un texte sans aspérité,
  • une mélodie qui se dérobe,
  • des trouvailles harmoniques qui se font attendre et
  • un beat dont nous peinons à sentir le groove.

 

Jean-Claude Hujeux, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.

 

Néanmoins, la fin, joliment synchronisée, montre que le groupe (feat. JMF) n’omet pas d’essayer de pulser afin de raviver la flamme avant « Allegro Jo », une chanson écrite en 1986 par François Marzynski et Michel Hujeux. La fredonnerie rappelle l’essence de la musique pop et la conviction de tant de chanteurs qui veulent d’l’amour au moment qu’ils le disent et à la place qu’ils le disent. Version Marzynski, ça donne : « Tu n’as personne dans ta vie / Rejoins la chanson / Ça va te changer. » Soli guitare et voix permettent au public de taper dans les mimines avant une nouvelle jolie synchro finale, qui rappelle que ceci n’est pas un spectacle de MJC mais bien un truc de gens qui ont failli être les Oasis de la chanson en français. « Tous les interdits », le tube espéré écrit par Michel Hujeux, le claviériste, s’agrémente d’effets spéciaux dans le DVD édité par Jean-Marc Boël.

  • Ambiance slow,
  • vintage assumé,
  • désir inchangé de musiquer pour « faire l’amour » :

les critères de la chanson d’époque sont là et s’enhardissent encore dans les « Nuits parallèles » dont rêvait François Marzynski en 1988. Avec son bagout de camelot pas dupe de lui-même, constitutif du personnage scénique qu’il s’est créé, il prélude à sa chanson en la présentant comme un titre qui « aurait pu être le générique d’un feuilleton de campus américain ». En tout cas, l’auteur-compositeur-interprète est formel : avec cette bombe, il compte « enterrer Elton John et Billy Joel » pour récupérer leur public et (ou donc) la belle qui l’a quitté. Sans être un tube caricatural, le titre est un slow qui assume et son efficacité, et sa singularité, et où

  • le batteur et son fiston travaillent leurs combinaisons sonores ;
  • les guitaristes adaptent leurs sonorités au style du morceau ;
  • le second degré est justement ostracisé, même si l’indispensable solo de gratte post-coda fait forcément sourire ; et
  • le texte est interprété avec l’intensité sans relâche qui caractérise le chanteur.

C’est la force proprement jubilatoire de ce concert que de jouer sur la tension et non la contradiction entre musique à consommation immédiate d’antan et pérennité de la date limite de consommation. « Batida de Coco », de François Marzynski et Yann Allano, le confirme en marquant l’arrivée du vaillant grand-père du percussionniste (et donc père du batteur). Pas de chougne sur ce combo trigénérationnel, juste une idée

  • judicieuse,
  • intime,
  • efficace :

bien joué. Les ex-futures stars sont comme tous les fredonneurs en particulier et tous les zicos en général : elles veulent du soleil sur quatre accords. Dans le public, les femmes s’approchent pour danser (un couple aussi, de sorte que l’on devine qui tient le lead dans ce duo). La froideur de la fin décembre et la tendance au gris d’Armentières s’éclairent à la chaleur de l’ambiance tube de l’été qui résonne au Vivat. Certes, le solo de clavier est mal valorisé par le mix, mais Michel H. y démontre

  • une ténacité,
  • une tonicité et
  • une créativité tranquille

qui vibrent bien.

 

Michel Hujeux et les fourneaux du temps qu’ils étaient jeunes, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.

 

Ensuite,

  • le triple solo mauricien des percussionnistes « le fait grave », ainsi que l’on eût dit jadis ;
  • le break déchaîné et dialogué qui les foudroie rayonne d’efficacité, eh oui ;
  • le chanteur endosse à nouveau avec pertinence son rôle chéri de musicien-réalisateur ;
  • le bassiste et le claviériste expriment leur plaisir d’être sur scène par la musique ou par la voix.

C’est ça, même, c’est ça ! Souvenance d’antan, deux titres anglophones surgissent soudain. D’abord le « Evil Ways » popularisé par Santana (l’origine du titre n’est pas à 100 % attribuée à Carlos), avec Éric Brousse à la guitare solo : quelle intervention

  • puissante,
  • juste,
  • percutante

du musicien en intro ! Trois notes suffisent quand

  • le son,
  • le rythme et
  • l’esprit

surgissent comme inopinément. Le texte narre l’histoire d’un type trompé qui, en rentrant chez lui, se sent « like a clown ». Néanmoins, l’ambiance est festive, ce qui pourrait surprendre si l’on oubliait que, longtemps, l’hymne des mariages fut « I will survive », éloge fougueux du célibat retrouvé. Les percussionnistes assurent la pulse, et le clavier s’offre un solo à nouveau sous-produit, propre donc un peu sage à nos esgourdes (on aurait bien aimé qu’il devînt foufou vers le finale, boudu !). « Long train running », écrit par Tom Johnson – pas le compositeur minimaliste, évidemment – a été popularisé par les Doobie Brothers – une référence pour les Ex-Norma d’alors – après son remix par Bananarama en 1991. L’incroyable Jean-Claude Hujeux revient pour offrir au titre un groove

  • puissant,
  • lourd et
  • aérien à la fois.

Pas du tout au sens husserlien, il faut se rendre à l’évidence : il est vraiment, il est vraiment phénoménal, ce zicos !

 

Jim Bachun, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.

 

Se joignant à la danse, un étranger investit la scène. David Krüger, le photographe, clique à tout-va et fait les chœurs – pas toujours pile poil très justes mais, dorénavant, qu’importe !

  • Le clavier opte pour un solo vintage ;
  • Loïc Bachun enflamme la salle ;
  • avant le guitariste, Jean-Claude Hujeux défonce tout : il y a
    • du son maîtrisé,
    • de la virtuosité joyeuse et
    • de la perfection dans la construction du solo.

C’est euphorisant. Pour terminer fort le concert, Ex-Norma envoie « Autour de la Terre » de François Marzynski et Michel Hujeux. Le titre ouvrait l’album enregistré en mars 1993. C’est donc une façon symbolique de boucler un voyage forcément circulaire puisque « tout commence à Armentières et tout finit à Armentières », du moins pour ces ex-jeunes-là.
Aspirés par une ambiance reggae de belle facture, les enfants se rapprochent pour danser même si les gamines moovent moins leur booty que les vieux venus s’enjailler. Sans perdre en rigueur, les artistes finissent de se détendre. François Marzynski profite des instrus pour se muer une dernière fois en cadreur sauvage. Comme chez les stars du rock, la gratte rythmique se rapproche de la six-cordes lead pour le solo. Ados et préados gagnent la piste de danse improvisée.
Les enfants se laissent contaminer par le souffle chorégraphique qu’activent les musiciens. De part et d’autre de la scène, ça s’éclate. Un « Je t’aime » mutuel conclut la fusion entre groupe et public, couronnant ainsi une performance de haute volée, qui

  • chasse la naphtaline à coups de décibels,
  • accepte le temps qui passe sans se réfugier dans le regret ce qui ne fut pas, et
  • rappelle que c’est parfois dans les vieux pots qu’on fait les meilleurs punchs.

Le résultat suscite le respect du spectateur et l’envie de parler de cet événement étonnant, presque au sens étymologique du terme. D’où cette double chronique !


Contact : le grandgrabuge@laposte.net

 

Ex-Norma, « Au Vivat 30 ans après » (Le grand grabuge) – 1

Yann Allano (guitare lead), Michel Hujeux (clavier), François Marzynski (chant, de dos), Christophe Patte (basse), Jean-Marc Fontaine (guitare rythmique) et Jim Bachun (batterie) en concert le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.

 

D’ex-jeunes fourneaux reprennent du service trente ans après. À l’instar des sœurs Castagnette, ils ne sont pas devenus les stars françaises qu’ils étaient certains de devenir. Leur aura a même difficilement dépassé le Ch’Nord, où la politique de soutien à la culture live, quoique imparfaite, reste vivace, entretenant un maelström d’initiatives artistiques assez étonnant vu de Paris. Quant à moi, qui ai eu l’heur de chanter longuement les louanges du chanteur François Marzynski lors de sa première renaissance, je n’avais jamais ouï une note du quintette, composé dudit François, de Michel Hujeux aux claviers, de Yann Allano à la guitare, de Christophe Patte à la basse, de Jean-Marc Fontaine à la guitare rythmique et de Jim Bachun à la batterie. Nulle nostalgie, donc (ce qui n’aurait pourtant rien de cracra), dans ce compte-rendu, plutôt une envie de découvrir une autre facette d’un formidable artiste capable, en 2023, de mener à bon port un projet

  • facétieux,
  • ambitieux,
  • énergique et, par contamination,
  • énergisant.

D’autant que ce nouveau projet sur l’ancien n’a rien d’anodin dans la trajectoire artistique du monsieur. La première fois que François Marzynski est rené, il avait découvert que, à force de courir après l’intermittence et le professionnalisme, il avait perdu la part artistique de sa vie et notamment sa fonction de chanteur. Il en avait tiré deux perles, sans les lâcher :

  • d’une part, un projet de reprises en trio magnifiquement soutenu par David Lainé au clavier et au sax, et par l’incomparable Mike Rajamahendra à la batterie, avec qui il formait le « VF trio » ;
  • d’autre part, un documentaire irrésistiblement percutant, drôle et touchant sur, justement,
    • la chanson,
    • la professionnalisation,
    • l’intégrité,
    • la lutte,
    • le désir,
    • l’espoir et
    • la lucidité qui est à la fois nécessaire et dangereuse pour l’artiste.

Cependant, aussi autobiographique, choral et passionnant soit-il, L’Intermittent (titre provisoire) ne se résumait pas à un egotrip au demeurant très stimulant. Il résonnait en chaque spectateur dont il interrogeait, à la première personne,

  • les espérances tacites ou explicites,
  • les renoncements, indispensables à la survie ou simplement paresseux, à supposer que l’on puisse distinguer scientifiquement les deux espèces,
  • la ligne de vie, et
  • le rapport entre
    • fatalisme,
    • déni et
    • rage de vibrer sinon plus, du moins mieux.

 

François Marzynski au début du concert du 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.

 

François Marzynski est le meilleur biographe de tout le monde que je connaisse car, presque sans le vouloir, comme chanterait Jann Halexander dans « Le mulâtre », quand il parle de lui, il parle de nous, et sans la barrière infatuée de l’artiste qui sait que, bon, quand même, il nous est bien supérieur. Non, humainement, François ne se revendique pas comme notre supérieur, bien qu’il risque de l’être par sa capacité artistique à faire résonner en chaque spectateur, ce qui est le propre des artistes importants, quelle que soit leur notoriété encyclopédique voire, pire, francintérique,

  • ses espérances plus que ses ambitions,
  • ses orgasmes plus que ses petites satisfactions,
  • ses explosions plus que ses traumas, et
  • ses doutes plus que ses déceptions quand, le soir venu, il faut bien peupler son imaginaire avec des regrets, aussi assertifs soient-ils, et, quelques degrés plus tard, des lamentations magnifiques.

Cette fois, l’Armentiérois a collectivement décidé, grâce à des retrouvailles d’abord fortuites puis organisées, de sortir de la naphtaline Ex-Norma, nom final d’une aventure finie, oui, mais marquée par des concerts de prestige et un disque en 1993. Le 22 décembre 2023, était donc filmée simultanément la fin de la résurrection d’un zombie – après une tournée préparatoire – et le début de sa dissolution de première classe, dans une salle de six cents personnes blindée et incandescente. Ce soir-là, c’était leur dernier concert avant 2053. Si Dieu me prête vie, j’aurai alors soixante-seize ans mais peut-être essayerai-je de me téléporter à l’Ehpad d’Armentières, ne serait-ce que pour chasser le spleen en faisant mourir l’hiver.
Dans son long discours introductif (il faut presque dix minutes avant que la première chanson ne retentisse), le chanteur ne masque pas la pression

  • des fausses notes,
  • des ratages et
  • des sorties de route,

d’autant qu’un DVD et un double CD sont gravés ce soir-là en one-shot. Lui qui maîtrise tant l’art de la scène semble pris par l’émotion. En témoignent par exemple son triturage de lunettes et son jeu de veste (je l’enlève, la jette, la cherche, la remets) presque convulsif. Cette fébrilité difficile à masquer est joyeuse pour deux raisons : et d’une, elle illustre l’importance du moment en laissant l’artiste professionnel participer de la ferveur du public ; et de deux, elle n’impacte aucunement le travail scénique car

  • les paroles sont sues,
  • le chant est présent,
  • le rôle de go-between et de M. Loyal est assuré avec le métier requis.

Connaissant l’exigence de l’artiste, on est d’abord un rien surpris par la qualité des plans larges, pas vraiment au niveau des précédents DVD. Cependant, on peut se demander si ce défaut n’est pas, en réalité, une touche vintage assumée pour la remise en scène de chansons vintage, interprétées avec des arrangements proches des originaux et des paroles inchangées. De plus, cette imperfection technique est largement subsumée sous une approche holistique :

  • les plans larges investissent une image parfois digne des années d’antan (pas toujours, heureusement : les plans plus serrés sont correctement définis), mais d’autres plans alternatifs travaillent les multiples qualités et types d’images possibles
  • le montage aux petits oignons est mené de main de maître par le maître-guitariste Jean-Marc Boël en personne, et
  • le son est excellent, même si le clavier semble souvent sous-produit, y compris pendant ses soli.

Pour combattre le stress, mieux vaut commencer par le « Trac », chanson « de fiotte » (entendez : susceptible de plaire à tous, le Ch’Nord a son langage et sa crudité déboutonnée, ça nous change du corsetage des éléments de langage bien donc trop cadrés) de François Marzynski et Christophe Patte. On y apprécie

  • la liberté de la versification alla Higelin (si, « et qui claque, CLAQUE ! », c’est du Higelin), dont le parolier-interprète tire brillamment le meilleur,
  • la bonne rythmique du groupe et
  • les bonnes synchros, et

ça l’fait grave.

 

Le public de zombies rassemblé pour le concert des Ex-Norma, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.

 

François Marzynski assume seul de « Tuer le sommeil » même si, à force, il doit « tuer le soleil ». Le solo de guitare est assuré par un bras orné d’un vieux tatouage yin et yang qui va bien. À son image, le solo de Korg reste

  • sage,
  • simple et
  • gentiment convenu (on apprécie ce souci de ne pas en faire des caisses…),

avant l’attendue – et bien menée – modulation au ton supérieur pour le dernier double refrain avant la coda. Il y a de la joie dans cette volonté d’assumer une manière de chanson qui, grâce à la vitalité de la scène, n’a rien de has been ou de bof. Comme cette chanson en particulier, la chanson en général porte

  • des espoirs,
  • des questions et
  • des désirs d’envie d’avoir envie

disproportionnés par rapport aux humains qui la propulsent. C’est pour ça que l’aiment les humains qui l’écoutent : elle

  • les inspire,
  • les apaise,
  • les met debout – c’est ça : en érection, avec la fragilité des sculptures d’un Giacometti.

Comme l’admet le mode d’emploi habilement glissé par le chanteur également prof de scène, l’ambitieuse « Danse des macchabées » dudit François Marzynski et de Yann Allano (plus de 9′ dans cette version, mais déjà plus de 5’30 en version studio) vise à « faire l’amour avec le public », c’est-à-dire à enflammer son enthousiasme en métissant les deux tubes en vogue au moment de sa composition par les membres de Delirium vitae : « Thriller » et « La salsa du démon ». En gros plus qu’en gore, c’est l’histoire d’un gardien de cimetière qui retrouve sa Stratocaster, et les musiciens affluent pour l’accompagner. Après un coup dans le zig, un coup dans le zag, s’organise une danse des morts pas très saint-saënsienne. Porté par le bon son de Jean-François Devos et la batterie sérieuse, aux cymbales parfois poétiques, orchestrée par Jim Bachun, le groupe paraît prendre la confiance. Aux claviers, Michel Hujeux affiche un sourire radieux qui ne le quitte guère. À la basse, Christophe Patte propose un solo de bon aloi qui ne va jamais chercher les effets waouh propres à une virtuosité démonstrative. L’instrumentiste ne semble pas posséder

  • la palette technique,
  • la célérité digitale et
  • la créativité musicale du stratosphérique Nicolas Marsol

mais, bonne nouvelle, il le sait ou l’intuitionne, et hop. Par conséquent, il assume sa relative simplicité en dessinant

  • ses boucles entêtantes,
  • son rythme serein,
  • ses volutes inspirées

avec une gravité festive qui résonne joyeusement dans le cimetière local. Le bien fait n’est pas l’ennemi de l’efficace ! Un break transformé en mi-temps permet à ceux qui sont devenus de vieux fourneaux de

  • respirer,
  • s’hydrater (les vieux boivent de l’eau, incroyable !) et, pour le chanteur, de
  • détendre les cordes vocales que froisse, confie-t-il, le choix de reprendre les chansons dans leur tonalité originelle.

L’habile appel à la participation du public pour l’effet spécial visuel – dont le making of est détaillé dans le bref bonus du DVD – ouvre la voie à un mid-tempo bientôt électrisé par Loïc Bachun, le fils de Jim, aux percussions, en solo puis en duo avec son papounet. François Marzynski, possédé, déploie une chorégraphie macabre et dégingandée, parfaitement adaptée à son physique de grand escogriffe. L’ambiance est électrique. Comme on disait peut-être dans les nineties, c’est mortel – au point que nous allons faire comme les ressuscités du rock’n’roll alla francese : souffler dès à présent, et repartir en goguette avec le quintette élargi dans une prochaine notule !

 

À suivre…


Contact : legrandgrabuge@laposte.net