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Mazurkas vaudeville

Jean Dubois, « Mazurkas vaudeville », le disque

Première du disque

Feu Julos Beaucarne le chantait peu ou prou : des chanteurs qui trouvent, on en trouve ; des chanteurs qui cherchent, on en cherche. Loin de son image de druide belge à tendance onirique, Julos a pas mal cherché, partant pas mal trouvé. Jean Dubois a été salué, entre mille autres, par la Poitevine Geneviève Charlot mais aussi par des stars de la chanson voire plus comme Sarclo, Serge Uté-Royo, Guy Béart et même Son Excellence TF1. Il a été ouï à Bobino, Boston, Detroit, Washington et même au Théâtre de Dix-Heures avant que, comme l’Européen, la salle ne s’écrase pour se concentrer sur cette merde qui s’appelle lestand-up.
Jean a pas mal trouvé, donc cherche pas mal aussi. Depuis quelques années, celui qui s’était révélé comme un chanteur guitare-voix avec du texte dedans a remis en question son savoir-faire, peut-être inquiet de ce que le savoir-faire implique de confort donc de danger de mèmes voire de ronronnement dans la production d’un fredonneur. Ses derniers concerts portaient trace de quelques-unes des stratégies qu’il explore, parmi lesquelles :

  • le refus de la guitare,
  • l’exploration du piano où il est moins à l’aise mais plus gourmand et pas gauche,
  • l’insertion de textes dits pour casser la logique de la parole chantée,
  • le creusement de chanson non-duboisiques,
  • la chanson interprétée sans texte,
  • le dépassement du ploum-ploum-voix par la chorégraphie populaire, etc.

Il pourrait y avoir de la pose dans cette démarche si elle était posture. En réalité, le mec, un des plus grands auteurs-compositeurs-chanteurs que le grand public ignore, est entré dans une démarche artistique qui revendique de penser la chanson comme un art et non comme le seul résultat d’un savoir-manigancer. Son nouveau disque physique de sept titres, destiné à expliquer ce qu’il fait hic et nunc, fixe ce moment en musiquant la « Java pour elle » joliment mise en ondes par Stéphane Leca pour le Rustik Studio, triplant Jean Dubois entre

  • piano,
  • guitare et
  • harmonica…

… et sans paroles. Commencer par une chanson désormais détextualisée est évidemment une déclaration d’indépendance plus qu’un hasard. « Comme par amour » et son piano tonique remettent l’église chansonnale au centre du village et rappellent quel inventeur de chansons est Jean Dubois. Chanson d’amour donc chanson la plus banale du monde, « Comme par amour », avec piano et harmonica (on attend le ruine-babines pour une prochaine version !) claque par

  • son énergie tendue, en friction avec la chanson sentimentale,
  • son usage de l’itération tonifiante et
  • sa façon de rappeler le glissement des sentiments et du dit, évoqué naguère par « Faut qu’j’te voie ».

Le chromatisme des instrus, évoquant cette lisière délicieusement ambiguë entre

  • tendresse,
  • appétence et
  • bascule dans cette autre chose qui attire tous les émus

ne gâche rien, évidemment.

  • Danse,
  • chanson,
  • amour :

on est bien entre mazurkas et vaudeville, ainsi que l’a promis le titre. Pour preuve, après le vaudeville,survient  « La mazurka du rock » qui zouke entre

  • mélodie décidée,
  • rythme pianistique et
  • guitare percussive puis complémentaire.

Pour autant, si Jean Dubois cherche de nouvelles formes d’expression, c’est aussi pour continuer de défricher son champ sans nous resservir cent fois le même légume. Parmi les parcelles constitutives de son domaine, l’évocation de la capitale est l’un des terrains les plus fructueux pour son inspiration. « Paris la ville » oscille entre

  • narration en pointillés  façon « Les cabarets »,
  • mélodie efficacement rengaine,
  • modulations canailles accompagnant l’errance géographique et diachronique.

« Fais ce que tu veux » renoue avec la forme de la chanson instrumentalisée. Ce tango inconstant s’orne ici

  • d’une basse perspicace,
  • d’une langueur à la bonne heure, et
  • d’une guitare qui rythme avec art.

Un échantillon de « Viens danser la mazurka », obligatoire vu le titre du disque, inscrit cette présentation dans le travail en cours du chanteur en le reliant à un répertoire qui se tisse au long des ans, avec accelerando tonifiant et coda harmonicaïste habile pour prolonger cette miniature.
Le disque se conclut avec « Le problème il est là », chanson à l’évidence en attente de paroles susceptibles de convaincre assez le chanteur pour le convaincre de les graver. C’est la fécondité de cette tension entre

  • l’auteur,
  • le compositeur et
  • l’interprète

qui se raconte ici.

  • Faux play-back,
  • vraie question,
  • étrange réponse :

tel est le mystère d’un chanteur que nous tenons dans la plus haute estime pour

  • son hénaurme talent,
  • sa probité artistique et
  • son désir perpétuel de transcender
    • ses qualités,
    • son métier et
    • son intuition.

Rare et stimulant. Vivement la suite !

Jean Dubois, « Mazurkas vaudeville », PIC (Ivry-sur-Seine), 8 novembre 2024

Jean Dubois au Forum Léo Ferré (devenu le PIC), le 1er juin 2018. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Jadis, de lui, nous écrivîmes :

 

Jean Dubois, c’est la chanson française comme on l’aime : c’est

  • Renaud pas bouffé par l’alcool,
  • Dylan pas grommelant,
  • Brassens shooté aux amphètes, et
  • notre Charlebois à nous, avec son côté
    • « chanson à texte »,
    • « chanson rock » et
    • trouvailles musicales.

 

The times, they are a-changin’, et le résultat est là, hélas pour nous : impossible de resservir cette vieille sauce. Non que Jean Dubois ait déjà changé mais bien qu’il

  • est en train de changer,
  • veut changer,
  • vit sa vie artistique comme un changement plus ou moins radical selon les saisons.

Comme une Anne Sylvestre – si magnifiquement habillée par François Rauber – reprochant à son public de la vouloir voir encore et encore avec « la guitare, les grands cheveux, et gling gling et tout ça »,

  • le gratteux devient pianiste ;
  • l’ACI donne dans la reprise ;
  • le chanteur se revendique pleinement musicien.

En l’entendant revendiquer son choix de donner un récital « capricieux » et en l’écoutant claquer son premier instrumental, on pense à Jann Halexander qui, dans Ornithorynque, son dernier disque, débordait la chanson en proposant

  • des textes récités (éventuellement chantés plus tard),
  • des instrumentaux paraphrasant une chanson et
  • des instrumentaux sans autre texte que leur titre.

Tout se passe comme si ces vieux loups de scène ne se satisfaisaient plus du carcan chansonnistique, tout spacieux et confortable soit-il. Pour bien le signifier d’emblée, Jean Dubois revendique les trois caractéristiques qu’il a données à son tour de chant-mais-pas-que-de-chant :

  • la liberté,
  • l’irréductibilité aux canons (pas que de rouge qui tache) qui va avec le premier item, et
  • la polymorphie.

Le public adhère chaleureusement au projet, car il est patent que l’artiste n’est pas là pour

  • se dérober,
  • provoquer ni même
  • « se réinventer » (on n’est pas dans Télérama ou sur France Inter, youpi).

Il est clairement en recherche gourmande d’autres

  • horizons,
  • éventualités,
  • désirs et
  • devenirs.

 

 

Il y a quelque chose non pas de Tennessee, hé non, mais de poignant dans ce refus de la photocopie de soi-même exprimé par un gars qui n’a ni l’intention ni la moindre probabilité de se « changer en prince ou en roitelet ». Quasiment sans métatexte, il explore son passé d’artiste télévisé via une émission peu appréciée des ceusses qui savent ce qu’il faut apprécier. Via Pierre Dumarchey-Mac Orlan et Léo Ferré, il se remémore sa « belle enfance », jadis magnifiée notamment par l’extraordinaire Catherine Sauvage et ses pianistes phénoménaux. Se chercher un avenir n’exige pas de renier ce qui fut mais d’accepter d’écouter le barouf voire le remue-ménage que laisse aux hommes l’insaisissable « temps qui passe », un monument discret de l’œuvre duboisique. Se chercher un avenir, c’est creuser dans les chansons

  • intellectuellement plates comme l’encéphalogramme de Rachida Dati (mais moins horripilantes et plus efficaces que cette cumularde pensionnée car, elles, « on s’en souvient dès qu’on les entend ») ou auctoriales,
  • francophones ou italianophones ou anglophones couleur rose ou whatever, en fait,
  • de dériliction ou d’amour ébaubissant (« Splash »).

 

 

L’étonnement – au sens étymologique, peut-être – de l’assistance devant une telle palette s’exprime par des rires stupides d’autant qu’injustifiés musicalement, rappelant ceux qui accompagnaient le bouleversant « Femme piano lunettes » quand Barbara la disait sur la scène du Châtelet. La gêne d’une partie du public devant ce pas de côté artistique prouve que le chanteur frappe

  • juste,
  • précis,
  • fort.

Son inclination presque insolente pour

  • la mazurka,
  • l’inattendu,
  • les partitions où l’on « compte aussi voire surtout les temps où l’on ne touche pas terre »

résonne chez chaque spectateur d’une façon différente, sans doute, et c’est tellement bon signe dans un monde poussé à l’unanimité

  • soumise,
  • consensuelle et
  • métrique voire paramétrique.

Ici,

  • scottish biscornue ou danse à tomber,
  • Noël effrayant par sa proximité ou la possibilité de son absence,
  • propositions dissonantes puisque l’on arrive à rien tout seul et qu’il faut toujours quelqu’un pour t’en empêcher (telles ces chansons écolo ou non de Stéphane Cadé, un très proche de Jean Dubois, chansons avec lesquelles, ne fussent-elles pas incluses dans un éloge écolo des « mobilités douces » qui nous consterne par essence même si, nous, on fait que l’gasoil, nous n’avons jamais eu d’atome crochu, tant
    • les textes nous parlent peu,
      • poétiquement,
      • diégétiquement et
      • rythmiquement,
    • la prosodie paraît inadaptée – en témoigne l’alourdisseuhment des syllabeuh muetteuh en fin de vereuhs, et
    • la mélodie, des mots, des rimes comme des notes, nous émoustille autant qu’une risette de la pornographe Marlène Schiappa),
  • chansons formidables et espérées – parce qu’il faut bien contenter les duboisomaniaques dont est votre serviteur – sur
    • le manque,
    • Paris, ou
    • le moment de verbaliser le love,

tout contribue à dessiner un nouveau « p’tit pays, pas très loin derrière » où la chanson

  • se construit,
  • se déconstruit, donc
  • se reconstruit.

 

 

Ce 8 novembre 2024, Jean Dubois paraît nous avoir attiré moins au cabaret, lieu qu’il connaît sur le bout des paroles, que dans l’atelier de l’artiste.

  • À l’harmonica,
  • au piano,
  • à l’être,

il parvient à associer sans chantage

Au lieu de rester silencieux donc loin

  • de son activité,
  • de son identité et même
  • de son devoir d’artiste,

l’homme-scène cherche à emmener ses spectateurs dans un ailleurs artistique en cours d’invention et pourtant déjà multiple. Avec une délicatesse qui n’est jamais renoncement à la brutalité (sinon, comme on s’en ennuierait !), Jean Dubois sait

Le résultat est aussi audacieux que réussi. Par conséquent, tant que nous le pourrons, restant en amazone, nous continuerons d’avancer notre bouche et de croquer le talent

  • exceptionnellement singulier,
  • sincère et, selon la terminologie goldmannienne,
  • envolant,

de cet hurluberlu hors norme, convaincu que ce sera toujours un plaisir et pas que celui (nullement négligeable ou honteux) de la nostalgie.