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Michelle DeYoung

Wagnermania, Philharmonie de Paris, 22 octobre 2019

Michelle De Young, Case Scaglione et Simon O’Neill sous le regard et la coiffure explosive d’Ann-Estelle Médouze, violon supersoliste. Photo : Josée Novicz (soit, je m’étais trompé d’objectif dans le matériel fourni, c’est fâcheux mais ça arrive…).

L’un des compositeurs les plus bankable de la planète classique, Richard Wagner, a inspiré un drôle de programme à Case Scaglione, nouveau patron de l’Orchestre national d’Île-de-France – un programme qui ne manque pas de souffle, puisqu’il réunit trois miettes du gâteau wagnérien : unu bout de Parsifal, un bout de Tristan et un bout de la Walkyrie, excusez du peu. Comme l’affaire se déroulait avec la complicité de Michelle DeYoung et Simon O’Neill, et qu’elle bénéficiait des tarifs très accessibles pratiqués par cette formation, nous y avons précipité nos esgourdes avec gourmandise.
Le premier acte de l’aventure est constitué par une grosse portion de l’acte II de Parsifal – le moment où, après avoir été éjecté de Montsalvat, où est conservé le saint Graal, Parsifal est soumis aux tentations du sexe par Kundry et ses semblables. A priori, difficile d’entrer in medias res, et pourtant ni l’orchestre, ni Simon O’Neill ne semblent éprouver la moindre difficulté. Michelle De Young prend plus posément son temps pour installer sa voix, sous un vibrato momentanément généreux. Elle est une Kundry d’autant plus perverse que tout, en elle, respire la gentillesse et l’honnêteté… alors que son personnage cherche juste à baiser avec le héros pour le souiller et le rendre, paradoxalement, impuissant. Le corps participe aux inflexions de la voix, ce qui est cohérent avec le rôle interprété ; et les graves sont magnifiques (impressionnant « fern ist meine Heimat » soit « loin est mon pays » ou, pour Google, « la télé est ma maison », ce qui remotive notre connaissance de Wagner).


Le ténor s’investit aussi dans la minimise en espace en se tournant vers sa partenaire ou en se détournant d’elle. Une rémige de plus sur l’aile de son investissement, qui lui permet de rendre vocalement les deux aspects de son personnage  : le héros qui stand his ground against sex, et le fiston tout triste de n’avoir point été là quand mourut sa mère. L’orchestre, en tension, sait être précis (les clarinettes en tête) quand il convient de ne se point trop louper, et ne manque pas de tonicité quand il faut envoyer la salsa (« Amfortas! »). Il accompagne avec la souplesse requise la verve de Parsifal et le fiel de Michelle De Young. Les deux artistes profitent de la brièveté relative de leur apparition – par rapport aux rôles entiers – pour envoyer du pâté : c’est puissant, c’est musical, c’est incarné.
Tout juste regrette-t-on que les chanteurs s’autorisent à boire dès qu’ils ont fini un bout de leur réplique : on comprend qu’il fait chaud sous les projos, mais ça fracasse un brin l’illusion scénique – même si cela permet au ténor de gérer correctement sa toux avant de repousser sa tentatrice. Celle-ci réussit ses figures telluriques comme ce grand écart entre aigus et graves (le célèbre : « 
Ich sah Ihn – Ihn – und … lachte! », autrement dit : « Je L’ai vu, et j’ai ri ») ; et l’on sent combien Case Scaglione doit être un excellent chef d’opéra, sachant accompagner, tenir sa phalange, la pousser, donner les départs au ténor hésitant, souligner les contrastes et mener son monde dans la houle wagnérienne sans s’effondrer sur les récifs de synchronisations perfectibles ou de couacs propres à une exécution en direct !
Le second acte du concert s’ouvre sur le prélude et la mort d’Isolde ; et là, soudain, c’est le drame. Pas tant musicalement : le chef s’enivre de la musique, prend son temps pour mieux contraster quitte à laisser les bois nuancer d’une façon qui semble un peu appuyée (disons-le : certaines tenues frisent parfois l’effet dégueulando) ; toutes les synchronisations ne sont pas parfaites ; la conception acoustique de la salle révèle une nouvelle faiblesse – quand on est au milieu de l’orchestre, il arrive que l’on surentende la harpe comme si elle était diffusée par un haut-parleur derrière nous… Qu’importe, l’esprit y est. Manque juste Isolde. Et cela, ç’aurait mérité un p’tit mot d’explication dans le livret. Quand on a Michelle DeYoung sous la pattounette et que l’on annonce la mort d’Isolde, pourquoi passer à côté ? Et si, supputons, cela eût exigé un supplément inaccessible à la production, pourquoi, dès lors, ne pas proposer un autre extrait wagnérien où l’attente des spectateurs ne serait pas autant déçue ? Même le livret vante « les dernières notes de l’opéra : un chant legato tout en longues phrases » alors que, allô, de chant, point. Aussi bizarre qu’étrange.

Michelle DeYoung, Case Scaglione et Simon O’Neill. Photo : Josée Novicz malgré mon manque d’à-propos zoomistique.

Reste le dernier gros morceau de la soirée : la troisième scène de l’acte I de La Walkyrie. Encore une histoire de désir, puisque Siegmund récupère à la fois son nom, une épée symbolique du phallus que lui légua son Wotan de père, la nana de son hôte et sa sœur – ça va incestuer sec, que voulez-vous ? Le parallèle avec Parsifal qui récupère son nom, une lance mais vainc son désir, est convaincant. La tonicité de Simon O’Neill aussi : l’homme ne manque ni de puissance, ni de tenue (« Wälse! »), ni de graves quand il évoque, « seule, au fond de son âme, comme une lueur obscure ». Michelle DeYoung devient Sieglinde. Mieux, elle est Sieglinde. Elle rend à merveille, de tout son corps, les différentes émotions de la narratrice entre celle qui n’a pas pu être sauvée par Wotan et celle qui reprend espoir. Les chanteurs risquent des jeux de scène pour fêter l’arrivée du printemps à coups de timbale. Le texte est certes d’une ineptie notoire, mais Michelle DeYoung ne manque jamais de conviction au moment de claquer des phrases du style : « Comme les veines de ton front s’entrelacent à tes tempes ! » pour signifier la beauté, ou « Tu as conquis en même temps le glaive et la sœur » pour, bah, on a compris. Si l’on excepte quelques scories cuivrées, l’orchestre accompagne avec talent ce moment de chant, d’émotion et de force musicale par-delà la stupidité un brin dégueulasse du propos mytho plus que logique.
En conclusion, une soirée réussie. On regrette juste que les vedettes, accaparées par le pot de fin de tournée, ne viennent pas saluer les fans qui les attendent à la sortie. Heureusement, c’est leur droit et cela n’enlève rien à la performance chaleureuse qu’ils ont propulsée, enveloppés par un orchestre à leur service et par un chef que l’on jurerait plus attiré par l’opéra que par la part symphonique qui l’attend – on s’est fendu, çà et là, de pires vitupérations.

Rusalka, Opéra Bastille, 13 février 2019

Les bois et les eaux vus par Robert Carsen et Michael Levine. Photo : Bertrand Ferrier.

Schizophrène en diable, nous voilà de retour à Bastille, antre de la mise en scène au choix (cumulable) médiocre, bâclée, insultante ou stupide. Après l’expérience des Troyens raccourcis et boutés dans un EHPAD, nous poussons le vice jusqu’à revenir voir une production de Rusalka qui nous avait déçu quatre ans plus tôt. Partant, nous arrivons en sachant que la mise en scène ne risque pas de nous décevoir en bien – en bref, ça se joue essentiellement dans une grande chambre d’hôtel avec des mecs en costume et des filles à nuisette noire sous des robes blanches, sauf à la fin où ça se joue surtout en avant-scène, dans la pénombre avec une vidéo de clapotis nocturne. Ainsi que le stipulerait cette grande penseuse qui a tant apporté à notre nation, peut-être Simone Foresti ou Florence Veil : voili-voilou. De plus, hormis la tenace Élodie Méchain (9 % du plateau), l’intégralité du cast est étranger, ce qui, nous n’aurons de cesse de le répéter, est dégueulasse vu le fric que l’État (nous, donc) dépense pour cet opéra « national » dont on ne comprend pas pourquoi il exclut presque systématiquement tout soliste du coin.

Klaus Florian Vogt et Camilla Nylund juste après l’effort final. Photo moche : Bertrand Ferrier.

Pourtant, c’est à la fois l’œuvre et la distribution qui nous ont poussé à revenir pointer le bout de notre museau. Rarement un plateau de cette étoffe a été tissé en ces lieux. En Rusalka, la Finlandaise Camilla Nylund déploie ses aigus stratosphériques et sa résistance de wagnérienne. Rançon de ces caractéristiques, les graves jouent plus sur la musicalité que sur la puissance, ce qui offre un contraste dont profite sans doute plus le parterre qu’au fond du deuxième balcon. Face à elle, forte d’une voix chaude et incroyablement maîtrisée, l’Américaine Michelle DeYoung campe une Ježibaba (prononcer « babo », ça fait plus local) sadique et manipulatrice à souhait, en dépit d’une mise en scène qui la flanque dans un lit suspendu au troisième acte… et d’une perruque dont elle souffre ostensiblement, la pauvrette, pendant le premier épisode. Ondin, le papa, l’esprit du lac, est confié à l’Allemand Thomas Johannes Mayer, entendu jadis et tantôt. Ce baryton, habitué de Bastille, joue d’une voix profonde mais colorée, parfaite pour donner vie aux récurrentes lamentations qui constituent l’essentiel de son rôle.

David Lootvoet, (et ses chaussures relax), modeste mais brillante vedette de la soirée. Photo moche : Bertrand Ferrier.

La Finlandaise Karita Mattila, même si elle n’a pas le physique de jeune séductrice le moins contestable du monde, irradie d’entrée, vocalement et scéniquement. Cette chanteuse exceptionnelle (tu parles d’une découverte), qui paraît toujours investie à corps perdu dans ce qu’elle chante, incarne avec aisance son personnage de dragueuse impitoyable. L’Allemand Klaus Florian Vogt, armé de son éternel brushing impeccable, rend, avec l’ambiguïté et la fragilité requises, la polymorphie de son personnage : amoureux foufou, mec déçu par une nénette qui ne se décoince pas au pieu, chaudard draguant une autre meuf devant sa fiancée et repentant suicidaire effaré de s’être planté de femme. Ce soir de dernière, peut-être certains aigus tentés pianissimi semblent-ils souffrir. Et alors ? Lorsque, le reste du temps, la projection est impeccable et l’ensemble de la tessiture – aigus inclus – rayonnant comme souvent chez ce chanteur volontiers acteur, une telle prise de risque pour conclure sa série de représentations est touchante… et touche.

Michelle DeYoung, Susanna Mälkki, Camilla Nylund, Klaus Florian Vogt et Karita Mattila. Photo : Bertrand Ferrier.

Sans que l’on se puisse prononcer sur l’authenticité de tous les tchèques parlés, l’on peut saluer la performance des autres solistes (l’Américaine Jeanne Ireland en Garçon de cuisine, le Polonais Tomasz Kumięga en Garde-forestier tonique, l’Ukrainien Danylo Matviienko en Chasseur, les Roumaines Andreea Soare et Emanuela Pascu plus la, curieusement, Française, Élodie Méchain en promeneuses d’oreiller – objet transitionnel essentiel dans cette mise en scène autoproclamée psychanalytique – ou nymphes d’eau rayée, bref) et celle de l’orchestre, où les clarinettes et la harpe du brillant successeur d’Emmanuel Ceysson, notamment, assurent, convaincues, leurs parties. La Finlandaise Susanna Mälkki dirige avec sa précision habituelle. Pas sûr que nous lui aurions reproché un soupçon de lyrisme en plus, des respirations moins corsetées et une once de liberté supplémentaire offerte aux solistes, vocaux ou instrumentaux ; mais le triomphe qu’elle décroche en apparaissant sur la scène signale combien le public a été sensible à sa capacité à tenir fermement la barre de ce bel opéra.
En conclusion, belle musique, beau plateau, bel orchestre : vivement la prochaine semi-grève, que l’on revienne à des versions de concert, tant est devenu ténu l’espoir de saluer une belle mise en scène, poétique et respectueuse de l’opéra qu’elle est censée servir.