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Musique en Wallonie

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 10/10

Première de couverture

Fin de partie en vue pour cette promenade à travers l’œuvre de Lucie Vellère, commencée le 25 janvier. Nous sommes dans la seconde moitié des Préludes pour la jeunesse et pour piano, avec une « Danse villageoise » aux intervalles mouvants. Dans cette miniature pimpante, il y a

  • du staccato,
  • des refrains tonifiés par des sforzendi claquants, mais aussi
  • la patte désormais reconnaissable de la compositrice
    • (harmonies inventives,
    • ruptures du discours,
    • accent sur le mâchonement de motifs plutôt que sur le développement…).

« Parfums d’Orient » propose au contraire une plage méditative dont le prélude-et-postlude travaille les suspensions

  • (points d’orgue,
  • effets d’attente,
  • silences…).

L’essor d’une ligne mélodique ne renie pas certains échos debussystes ; et l’attention que Thérèse Malengreau prête

  • à la nuance,
  • à l’intensité de toucher, et
  • au son dans sa triple composante
    • (attaque,
    • durée,
    • coupure)

donne une puissance envoûtante à ce feuillet d’album bien plus captivant que ce que son titre programmatique pouvait laisser craindre.

 

 

« Enfantine » est une ronde qui dépasse à peine la minute. Elle n’en est pas moins jouée avec un respect appréciable :

  • phrasés,
  • rythme et
  • caractérisation des registres

rendent mimi comme tout cette virgule musicale. Le cycle de préludes se termine avec « La caverne mystérieuse ».

  • Notes répétées,
  • phrases brisées et
  • importance de la pédalisation

dessinent un halo grave embrouillardé, et hop, et cependant nettement dessiné.

  • Des explosions,
  • des aigus laissant passer la lumière, et
  • les échos entre graves et médiums témoignant peut-être d’un souci pédagogique

dissocient mystérieux et morne. On est désormais moins chez Debussy que, légèrement, chez Ravel. C’est à la fois intéressant et plaisant.

 

 

Après une pause de douze secondes qui suggère que le disque est pensé pour une écoute continue et non morcelée par cycle, restent trois Feuillets épars (1966) sur notre gramophone. « Rêverie au crépuscule » se présente comme un balancement ternaire posé sur un accompagnement doux.

  • Le scintillement des aigus,
  • le pétillant rebond des notes répétées, et
  • la souplesse du legato

conduisent agréablement les rêveurs à bon port.  « Glissent les nuages » n’aurait jamais pu être ce perpetuum mobile que l’on croit pourtant deviner dès les premières mesures. En effet, Lucie Vellère aime rien tant que

  • la rupture,
  • la suspension et
  • le ressassement des formules interrompues.

Dans ce qui est souvent un duo, l’on goûte notamment

  • des dissonances piquantes,
  • un allant revigorant,
  • de belles variations d’intensités, et
  • des octaves lumineux.

 

 

Conclusion symbolique du double disque, « La terre s’est endormie » est le feuillet le plus développé de la trilogie et du disque pianistique dans son ensemble. Lancée par trois notes descendantes, la pièce façonne une atmosphère claire-obscure digne de la caverne mystérieuse visitée un peu plus tôt. La compositrice et sa porte-voix nous parlent

  • d’ombres aux densités variables,
  • de silhouettes imprécises et
  • des étranges vapeurs d’un monde qui s’efface.

En étirant la contemplation, Lucie Vellère

  • interroge l’espace sonore,
  • le refaçonne au gré des changements de registres et des  mutations de nuances, et
  • diffracte le rythme entre tenues et séries de notes descendantes.

On ne pouvait rêver coda plus appropriée et, à l’évidence, interprète plus pénétrée de l’importance de ce qu’elle nous permet de découvrir. Quelle formidable fin à la fois apothéotique et intériorisée pour un double album souvent passionnant !


Pour écouter gratuitement et intégralement le double disque, c’est ici.
Pour l’acheter moins gratuitement mais avec un livret profus, c’est par exemple çà.
Pour retrouver l’ensemble des chroniques sur le disque, c’est là.

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 9/10

Quatrième de couverture

Troisième cycle – le plus développé – au programme du florilège pianistique de Lucie Vellère confié à Thérèse Malengreau, Préludes pour la jeunesse a été composé en 1950 et publié en 1959, dans la foulée de Promenade au bord du lac, écouté tantôt. Onze miniatures pesant entre 1′ et 4′ y sont rassemblées.
« Bucolique » est la bande-son d’une promenade qui sait être charmante sans être chichiteuse. Sur un tempo allant, on apprécie le contraste entre

  • legato et staccati,
  • régularité et contrastes
    • (contretemps,
    • triolets,
    • ralentis habiles),
  • simplicité de la ligne et circulation du lead entre soprano et basse.

Toujours rebelle aux développements en bonne et due forme, Lucie Vellère privilégie

  • le ressassement,
  • la reprise de motifs identifiés et
  • la modification plus ou moins insidieuse des cellules reconnaissables.

« Ombres chinoises » creuse la veine d’un détaché espiègle que l’art de l’interprète pare d’une dimension ludique fort appréciable.

  • La variété des harmonies,
  • la multiplicité des attaques,
  • le recours à de nombreux breaks suspendant le discours, et
  • l’art de la modulation

captent l’attention par-delà l’aspect peu spectaculaire de la pièce.

 

 

« À tire d’ailes », pièce la plus courte du cycle, aurait aussi bien pu s’intituler « Le frais ruisseau » ou « le gai souriceau » ! Chacun entendra ce qui lui chante dans cette cavalcade douce que, fidèle à sa patte, Lucie Vellère prend plaisir à entrecouper de silences.

  • Des bouts de phrase évoquent des chansons enfantines,
  • la parole circule sur différents registres, et
  • les harmonies chamarrées de la compositrice soufflent sur l’auditeur comme une brise bienfaisante baguenaudant dans un crépuscule estival.

La « Nostalgie » suivante va son p’tit bonhomme de chemin. Thérèse Malengreau y fait sonner un piano

  • précis,
  • coloré et
  • cristallin

joliment capté par Manuel Mohino. L’on apprécie sa manière d’incarner des pièces sans doute pas pensées pour le concert et qui, en conséquence, donnent par interstices l’impression d’être certes bien troussées mais plus mignonnes voire gentillettes que cherchant à chambouler le mélomane.

  • Les quelques dissonances,
  • les intervalles inattendus et
  • le jeu épuré mais investi de l’interprète

poussent toutefois à chercher dans cette musique rarement ouïe un intérêt autre que documentaire.

 

 

« Masques » fait planer une main droite

  • virevoltante,
  • piquante et
  • presque facétieuse

sur une main gauche motorique, la compositrice utilisant ses effets stylistiques préférés

  • (énoncé du thème à la main droite,
  • dialogue entre basse et soprano,
  • ruptures)

que Thérèse Malengreau mitonne aux petits oignons

  • (phrasé,
  • toucher,
  • nuances et
  • usage remarquable de la pédale de sustain).

« L’histoire inachevée » prolonge cette marque de fabrique dans un dialogue entre les deux mains qui dévoile des facettes variées selon l’inspiration d’une compositrice qui, youpi, préfère changer de narration plutôt que de traîner en longueur.

 

 

« Les routiers » déroute par le contraste entre l’imaginaire convoqué par son titre et l’entrain primesautier qui caractérise la miniature. Il y a

  • de la bonne humeur dans ces sautillements,
  • une forme de bien-être dans les notes tenues et prolongées, et
  • du charme dans des harmonies qui, décidément, ont l’art et la manière de titiller les portugaises.

« Voici l’automne » révèle une mélancolie qui garde la politesse de l’élégance.

  • Un peu de noirceur point ici,
  • sourd çà un soupçon de taedium vitae façon contemplation des feuilles qui tombent dans le presque-crépuscule, et
  • un spleen pudique se faufile là, notamment dans les échanges entre les deux pognes tandis que l’on se prépare délicatement à prendre congé en écoutant une dernière fois le thème liminaire.

C’est sur cette pièce fort réussie que nous suspendrons notre écoute jusqu’à la prochaine notule qui portera sur les quatre derniers préludes et sur l’ultime cycle au programme, Feuillets épars. À suivre !


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Pour l’acheter moins gratuitement mais avec un livret profus, c’est par exemple là.

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 8/10

Première de couverture

Après un disque partagé entre voix et quatuor à cordes, le florilège Lucie Vellère fomenté par Musique en Wallonie se complète par un disque entièrement consacré au piano. L’instrument est confié à Thérèse Malengreau, et le récital commence par Trois tanagra, cycle composé en 1918. Première statuette, la « Danseuse » esquisse une gymnopédie partagée entre un groove ancré dans les graves et des octaves aériennes. L’inversion des rôles ouvre la voie à un travail autour

  • de la résonance,
  • des caractérisations de registre et, plus généralement,
  • de l’équilibre du son.

Le dialogue entre gauche et droite du clavier se poursuit autour

  • d’harmonies piquantes,
  • d’itérations tenant lieu de développement et
  • d’une ultime suspension.

« La porteuse d’offrandes » garde le principe d’une main gauche accompagnante, fondée sur un balancement motorique, au-dessus duquel se greffe une mélodie

  • mystérieuse,
  • délicate et
  • diaphane.

Tantôt,

  • des accords,
  • des octaves et
  • une accélération vigoureuse

secouent provisoirement la tranquillité de la miniature.

 

 

Les astuces harmoniques de la compositrice sont habilement ciselées par une Thérèse Malengreau qui ne joue jamais mignon, préférant

  • la netteté des accents,
  • la justesse de l’agogique et
  • la précision du phrasé.

« Bacchante » oppose une nouvelle fois une main gauche rythmique et une main droite plus

  • libre,
  • légère et
  • presque festive,

entraînant sa consœur dans son élan.

  • Ruptures,
  • méli-mélo et
  • variations

reprennent plaisamment le motif jusqu’à l’accélération conclusive. 41 ans plus tard paraît Promenade au bord du lac, un cycle de six pièces brèves (entre 1’45 et 3′). « L’heure tranquille » va son chemin dans la paix des médiums et des graves.

  • La compositrice veille à partager le lead entre dextre et senestre ;
  • l’interprète équilibre les voix ;
  • l’auditeur goûte ce singulier mélange absolument inconnu ici-bas, aussi loin que nous sommes concernés, nowadays.

 

 

« Pétales sur la cendre » se présente comme une aimable bluette paisiblement dissonante.

  • Les recherches harmoniques,
  • les questionnements nuancés,
  • les échos habilement rendus par l’interprète

animent ce deuxième épisode jusqu’à la coda savoureuse. « L’eau profonde » est volontiers

  • trouble,
  • agitée et
  • instable.

Thérèse Malengreau en rend le mystère insaisissable jusque dans les abysses et les points d’orgue. « Danse au clair de lune » y va sur

  • le rebond,
  • l’étrangeté des registres, et
  • l’habileté des ruptures thymiques.

Grâce à l’énergie de l’interprète, la praticité a posteriori un rien pataude des titres programmatiques n’obère en rien l’intérêt des propositions musicales qui, suppute-t-on, devaient passer par ce processus.

 

 

« La maison abandonnée » s’épanouit dans

  • une esthétique de l’évocation,
  • une sensibilité du possible et
  • une intellignce profonde de l’instrument que l’interprète semble éprouver intimement.

« L’île en feu » s’amorce sur des accords aigus, fort convenus, dont le grave ne s’en fasse l’écho. Dans cette friction, il y a

  • de la tonicité multi-registres,
  • de la suspension évocatrice, et
  • de la rugosité bienvenue pour ne pas réduire, alléluia, une promenade lacustre à un pensum.

À suivre !


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Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 6/10

Quatrième de couverture

« Vif » est le dernier mouvement du quatrième quatuor à cordes de Lucie Vellère, dont nous avons entamé l’écoute ici. Composée en mai 1962, l’œuvre est restituée par le Sonoro Quartet et insérée dans le florilège proposé par Musique en Wallonie.

  • Violon 1 virevoltant sur des pulsations pizzicato,
  • dialogues rythmés par le violoncelle,
  • délicates transitions vers des sections plus langoureuses mais non moins susceptibles de changements d’intensité :

on redécolle avec plaisir sur les ailes de la découverte, d’autant que la compositrice maîtrise l’association entre cyclothymie ravivant l’intérêt et cohérence du propos grâce à des structures reconnaissables, telle l’alternance motorique entre violon 1 et violoncelle. Le Sonoro Quartet soigne

  • les contrastes,
  • les caractérisations et
  • les dynamiques.

Lucie Vellère pimente son récit par

  • des harmonies réjouissantes,
  • des suspensions habiles et
  • une capacité à transformer le ressassement en ressort créatif sur presque sept minutes,

laissant circuler la parole entre les quatre instruments jusqu’à donner l’impression d’une conversation avec

  • ses unanimités,
  • ses moments d’écoute et
  • ses controverses

jusqu’à l’au revoir amusant qui clôt la partition.

 

 

Le florilège confronte ce quatuor çà un « Air de Syrinx pour chœur a cappella de quatre voix de femmes » sur un texte de Paul Claudel, griffonné en 1957 par Lucie Vellère. On connaît l’histoire :

  • Syrinx, la nymphe, s’est transformée en roseaux pour fuir le dieu Pan qu’elle ne cessait d’aguicher ;
  • celui-ci, frustré, a défoncé les roseaux puis découvert leurs propriétés musicales ;
  • ainsi naquit la flûte sans laquelle le condor passerait moins bien : d’une nymphe ratiboisée.

Dans le poème de Paul Claudel, Syrinx se goberge de la nature et en profite pour reprendre son jeu préféré – appeler le vieux Pan pour lui échapper. La compositrice se sert des vers libres à sa disposition pour lier en bottes

  • balancement rythmique,
  • cahots syncopés et
  • surgissements expressifs souvent attendus
    • (graves pour évoquer « l’ombre »,
    • aigus pour évoquer « l’aigu »,
    • montant ou descendant selon les mouvements décrits par la narratrice, etc.).

Les douze artistes du Chœur de Namur réunies pour cette aventure sont à leur affaire. Elles veillent sur

  • l’intensité de l’interprétation,
  • l’intelligibilité du mot et
  • la cohérence de leur ensemble.

On goûte

  • l’insaisissabilité de la partition mimant l’insaisissabilité de la nymphe,
  • la justesse des voix claires et assurées, ainsi que
  • les astuces harmoniques qui paillettent le récit de cette fuite provocante.

De quoi mettre en appétit avant la dernière partie du premier disque, constituée de miniatures pour voix et piano. À suivre !


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Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 4/10

Quatrième de couverture

N’eût été le dernier vers, « Inquiétude », le pénultième texte de Paul Géraldy musiqué par Lucie Vellère eût fait rugir nos chères féministes : le narrateur ne réclame-t-il pas à sa narratrice solaire d’être moins éblouissante pour être plus aimable… et, surtout, tranquilliser son amant ?

  • Le piano de Justine Eckhaut clapote avec virtuosité ;
  • la voix de Coline Dutilleul fait preuve du machisme nécessaire dans l’autorité et dans la séduction ;
  • la compositrice séduit par
    • la bipolarité de sa miniature,
    • les harmonies séduisantes dont elle a le secret, et
    • la suspension finale, parfaite.

« Défaite » reconnaît

  • la faiblesse de l’homme devant la capacité de la femme à encaisser les bouderies,
  • la chougnerie du mâle quand il souffre (« j’ai beaucoup trop de chagrin quand j’en ai », si c’est pas de la punchline, ça !), et
  • ce regret typique du mec quand il a été sincère et craint que sa colombe d’amour n’en profite.

Débutant a capella, le lamento lamentable joue

  • l’épure,
  • le contraste,
  • le silence comme dialogue entre dit et non-dit.

Ce qui pourrait être kitsch se révèle, grâce à des interprètes habitées,

  • superbe,
  • habile et
  • prenant.

 

 

S’ensuivent « Trois petits poèmes » de Marie Brunfaut, à commencer par « Verger », dont la narratrice, nue, est vêtue de feuilles et des fruits d’un arbre dont la symbolique sexuelle a déflagré sur l’humanité depuis la genèse.

  • Piano gracieux,
  • voix sensible,
  • partition captivante sur un miniformat :

la chose est joliment envoyée. « Désespoir » évoque

  • la lune impitoyable,
  • l’ennui ombrageux et
  • la nuit presque morte.

Presque jazzy, la partition dessine un trouble sombre qu’éclairent

  • une voix envoûtante,
  • un piano tantôt plume, tantôt terrien, et
  • cette façon de ne pas finir le travail qui donne toujours envie de découvrir la suite (le teasing n’a pas attendu les séries pour exister…).

« Le temps fuit » conclut que, puisque le temps s’efface sans cesse, il est probablement possible de danser éternellement. Pour le tester, la compositrice condense son propos en trente-trois secondes. Attention, ce sera prompt… Sur un accompagnement sautillant, Coline Dutilleul pétille avec malice, et sa pianiste n’est point en reste. Formidable !

 

 

Deux mélodies avec quatuor concluent provisoirement la séquence. La « Vieille chanson du dixième siècle » est un poème mongol attribué à Adolphe Thalasso, éloge du miel qui risque d’être tranchant si on le lèche sur un couteau et mordant si la chose dépasse le baiser d’une femme. (Je ne sais pas pourquoi les gens font résumer leurs vies par des IA alors que je crois que, en matière de synthèse, je me pose là.)

  • Un texte facétieux,
  • un accompagnement entre soyeux des cordes et
  • punch des pizzicati :

évidemment de quoi se réjouir d’être triste en trouvant l’aventure trop courte ! La « Berceuse » de Francis Carco reste volontiers énigmatique : le texte mêle

  • du vent,
  • de l’eau molle et
  • une exquise blessure qui tue.

Si, c’est énigmatique. Volontiers, même.

  • Introduction musicale profonde,
  • balancement ternaire intrigant,
  • prosodie habile,
  • prise de son apparemment anonyme mais impeccable :

mazette, quels plaisirs que ces microdécouvertes que complèteront tantôt un quatuor à cordes ambitieux, dont nous écouterons les deux premiers mouvements à l’occasion d’une prochaine notule !


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Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 3/10

Première de couverture

Depuis quelques chroniques, nous voilà fort séduit par la musique de Lucie Veillère. En attendant d’esgourder son œuvre pour piano, exposée dans un second disque, nous continuons l’exploration de ses mélodies à travers deux cycles. Premier ensemble de miniatures, Toi et moi a été composé en 1921 sur des textes de Paul Géraldy. C’est aussi l’occasion de lire un poète que nous ne connaissions que par l’hommage amusé de Ricet Barrier dans « Stanislas » (« C’était en hiver et, déjà, tombait la nuit; / quand elle arriva, je lisais Paul Géraldy »), sans doute la seule chanson de l’univers citant l’écrivain !
La première mélodie s’appuie sur « Dualisme », éloge féministe de l’importance des adjectifs possessifs et des roses dans le couple. Faux parlando, la partition offre un terrain de jeu idéal à

  • une Coline Dutilleul très expressive,
  • une Justine Eckhaut dotée de la souplesse et de l’adaptabilité indispensables à l’accompagnement, et
  • une compositrice inspirée par le double défi impossible qui consiste à « s’aimer tout à fait bien » et à parvenir à l’exprimer.

« Méditation » tente de percer un autre mystère : pourquoi aime-t-on ? Là encore, l’écrivain a une réponse : par les « petits mots » que l’on échange – non sans humour, Paul Géraldy pose que, comme, au fond, on s’aime soi-même, « si quelqu’un vous aime, on l’aime / par conformité de goût ». La compositrice nimbe les quatre quatrains

  • d’harmonies suggestives,
  • d’atmosphères intérieures,
  • de ductilité prosodique

particulièrement séduisantes.

 

 

« Expansion » passe à l’action et laisse le narrateur crier son amour, finalement résumé à une exclamation : « Toi ! » Coline Dutilleul ébaubit par

  • sa voix chaude,
  • son sens de l’incarnation et
  • sa technique parfaitement tournée vers le sens du texte.

Son accompagnatrice soutient avec une clarté impressionnante ses mutations thymiques, entre

  • exaltation insatisfaisante,
  • rage d’aimer et
  • flammes d’amour butant contre les limites du verbe.

« Post-scriptum » creuse la question du mot juste, de l’écriture et de la lecture à travers une déclaration dont l’auteur craint qu’elle ne touche pas car inopportune – on pense à la peur amoureuse qu’avait Michel Bühler du téléphone (ma voix « arrive-t-elle au bon moment / et n’es-tu pas trop occupée ? / par quelque autre de tes amants / ou par le linge à tremper ? »). Sur une ligne discrète du piano, la voix

  • se glisse,
  • s’élève
  • hésite,
  • se tait et
  • resurgit,

soulignant l’habileté d’une écriture qui, précisément, prend en compte l’écrit pour le musiquer, plutôt que de partir d’une musique guindée a priori en vue d’y intégrer du texte.

 

 

Une fois de plus, Lucie Vellère stupéfie par sa capacité à

  • saisir le trouble,
  • suspendre le son,
  • laisser l’interrogation diffracter l’évidence, bref, à
  • donner de la sapidité au vivant.

C’est

  • prenant,
  • élégant,
  • impressionnant d’inattendu.

Et là, concrètement, je crois que j’ai déjà bien assez griffonné pour aujourd’hui. On reportera le solde de ce compte-rendu dans une prochaine notule ; et si l’on doit rédiger onze ou douze chroniques au lieu des dix annoncées, ben, on va s’gêner, tu penses !


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Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 2/10

Quatrième de couverture

C’est la spéciale de Lucie Vellère : la mélodie accompagnée non d’un piano, non d’un quatuor, mais d’un double quatuor à cordes. Le florilège produit par Musique en Wallonie en propose quatre échantillons, dont deux en quasi ouverture du disque.
Le premier spécimen emprunte son texte à Émile Verhaeren, qui y narre  ce que lui aurait dit, tel soir, une belle enflammée dont le « cœur brûlait, si tranquillement beau ». Sur de paisibles oscillations, la mezzo Coline Dutilleul démontre une aisance ébaubissante pour tuiler les registres, entre médium et grands aigus. Les quatuors, aux graves omniprésents, forment un son compact dont sourdent

  • des harmonies riches,
  • un mélange de rigueur rassurante et de souplesse dans l’agogique rendant raison de paroles loin d’être lisses, et
  • une impression de fatalité sereine faisant écho au poème associant amour jusqu’à la mort et mort de l’amour.

Le second échantillon, « Ô blanche fleur des airs », s’appuie sur cinq quatrains de Charles Van Leberghe, poète symboliste à la vie proprement tragique, puisqu’une maladie neurodégénérative lui a été tôt diagnostiquée, et que la prédiction s’est révélée exacte. L’on peut voir un écho à cette situation dans le texte ici musiqué, dans la mesure où le poète y supplie la fleur où se bouscule le cosmos, des flots aux astres, de nous attirer à elle « au-delà de la vie ».
Mêmes oscillations, côté accompagnement, pour peindre cette fois l’oxymoron thymique associant profonde admiration pour la nature et effroi calme devant la finitude humaine. Certes, si nous n’avions pas eu le texte sous les yeux, nous n’aurions saisi que quelques bribes du poème. Néanmoins, cette difficulté disparaît grâce au livret inclus dans le disque physique ; et, surtout, Coline Dutilleul parvient à faire

  • de sa voix chaude,
  • de sa technique tellement remarquable qu’on ne la remarque pas, et
  • de son souffle apparemment infini,

un porte-sentiments capable d’exprimer tour à tour

  • saisissement,
  • mélancolie et
  • espérance triste.

Si l’effet wow du premier échantillon se dissipe un peu devant la réitération du procédé (on apprécie néanmoins l’interlude du violon, spécifique à ce second volet), il faudrait avoir l’âme bien éteinte pour ne pas s’étonner qu’une musique aussi prenante soit aussi peu connue.

 

 

Le bouquet de mélodies liminaire se conclut sur « Égarement », un sonnet de France Ardel, écrivain dont la mémoire n’est pas omniprésente dans l’histoire littéraire, ce qui n’est pas toujours mauvais signe. On y retrouve la dilection de Lucie Vellère pour

  • les fleurs qui meurent,
  • les mots qui se taisent, et
  • l’amour entre « douceur des choses » et « pleurs du lendemain » (« j’ai peur de vous aimer et j’ai si peur de vivre »).

Pour l’occasion, Justine Eckhaut revient au piano, et la délectation se poursuit.

  • Finesse de l’accompagnement,
  • beauté des harmonies et des commentaires instrumentaux,
  • expressivité de l’incarnation vocale,
  • contraste des intensités et
  • suspension finale

séduisent et nous incitent à poursuivre la découverte d’un répertoire formidable à travers deux cycles et deux bonus, ce que nous ferons dans une prochaine notice. À suivre !


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Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 1/10

Première de couverture

Guère connue de ce côté-ci du Quiévrain, à peine davantage si on passe outre le village, Lucie Vellère (1896-1966), née Weiler, voit les instances wallones lui rendre les hommages discographiques, soixante ans après sa mort, pour deux raisons : elle était Wallonne, et c’était une femme. Autant dire qu’elle correspond au programme fléché intitulé « Musique en Wallonie », collection « Femmes ». L’on connaît peut-être le sentiment de celui qui griffonne ces lignes : loin de « déconstruire le regard » ou de « visibiliser des populations qui étaient invisibilisées par le patriarcat » (sur notre lecture du wokisme, feuilleter ceci), le prisme qui pousse à s’intéresser à une compositrice parce que ce n’est pas un compositeur effare par sa posture méprisante à l’endroit des femmes. Il eût été plus juste et louable de considérer que la musique de Lucie Vellère vaut d’être découverte parce qu’elle est

  • belle,
  • intéressante,
  • diverse,

voire, si l’on tient à privilégier l’aspect autobiographique, issue d’une lutte permanente entre

  • les difficultés de la vie qui empêchent d’écrire sauf après le travail et les tâches familiales,
  • les drames de l’Histoire qui vous obligent à vivre cachés ou vous écrasent sous le poids des nécessités économiques afin que d’autres se fassent péter la sous-ventrière, et
  • la pulsion dévorante de créer malgré tout,

d’autant que cette lutte peut parler à beaucoup de petits wanna-be artistes – il en pullule, assumés ou cachés,

  • que dévorent les contingences,
  • qu’épuisent les gausseries, et que
  • vainquent les pesanteurs irréfragables de celle que l’on appelle la vraie vie.

Mais s’intéresser à Lucie Vellère parce qu’elle est femme, franchement, c’est d’un sexisme méprisant rien naze. Arrêtons d’essentialiser les gens en général et les musiciens en les réduisant à leur religion, leur couleur de peau, leurs handicaps ou, je sais pas, moi, leur nombre d’orifices corporels (et pourquoi pas ?) ! S’ils ne sont pas plus intéressants que leur catégorisation, intéressons-nous à d’autres zozos, il nous en reste quelques milliards à découvrir à travers l’orange bleue. Néanmoins, passée cette irritation, persiste l’excitation de découvrir une œuvre dont nous ignorons tout et qui nous parvient dans un florilège luxueusement édité, avec livret quadrilingue et textes des mélodies.

 

 

L’aventure commence avec les Trois ballades de Paul Fort, interprétées par la mezzo Coline Dutilleul et la pianiste Justine Eckhaut. « Harmonie lunaire » semble chercher sa mélodie dans un clavier cristallin. Sur la mer pianistique se pose la traîne lunaire qui danse sur les vagues.

  • Harmonies magnifiques,
  • écriture vocale expressive,
  • respirations instrumentales habilement réparties :

de la belle ouvrage ! « La ronde », deuxième poème mis en musique, est celui qui a inspiré Barthélémy Saurel dans « La poire en deux », quand il s’écrie : « Si tous les gars du monde voulaient s’donner la main, / il suffirait d’en électrocuter un. » Moins de violence dans la version Vellère, mais

  • un piano bondissant et virtuose,
  • une mezzo décidée au timbre polymorphe, et
  • une énergie qui électrise joliment la miniature…

même si, sans les paroles écrites ou les souvenirs des poésies que l’on apprenait en primaire, le texte de Paul Fort ne serait pas souvent intelligible. « La mort des voiles » conclut ce bref cycle sur une synecdoque où la disparition des bateaux, happés par « un soleil banni dans l’abîme noir », fait résonner aux oreilles du poète « les cris de mort des soleils éteints ». On part donc sur un projet plus dark, qui sied à Lucie Vellère dont l’écriture est volontiers descriptive. Voici le piano qui

  • gronde pour évoquer les « remous de la mer autour des rochers »,
  • ondule pour suggérer les clapotis de l’onde, et
  • nuance pour esquisser la fluctuation des états d’âme du narrateur, où se mêlent
    • fascination nocturne,
    • fantasmes troublés et
    • effroi cosmogonique.

 

 

La mélodie suivante musique un sonnet de Georges Marlow, médecin bruxellois qui taquinait volontiers la muse. Il évoque un « Faune » qui rêve et n’attend que de bondir pour se transformer en « simulacre ailé d’Éros ». Lucie Vellère le baigne d’un balancement

  • sobre,
  • élégant et
  • efficace

dont elle déplie les multiples possibles. Coline Dutilleul a

  • du souffle,
  • des aigus et
  • un sens viscéral du récit.

Ce mélange

  • d’écriture rouée,
  • d’accompagnement ductile et
  • de vocalité soucieuse de narration

rend l’écoute éminemment délectable… d’autant que Lucie Vellère a plus d’un tour dans son sac mélodique, comme nous le découvrirons dès une prochaine notule (je sais, mais c’est le meilleur cliffhanger que j’ai trouvé sur le moment) !


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