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Le blog de Bertrand Ferrier, page 20

Matthias Goerne et Martin Helmchen, Philharmonie de Paris, 25 mars 2026

 

Matthias Goerne et Martin Helmchen le 25 mars 2026 Ă  la Philharmonie de Paris (Paris 19). Photo ou presque : Bertrand Ferrier.

C’est le retour sporadique du blog, et c’est chic comme le fwic.
Avant Le Chant du cygne le lendemain, Matthias Goerne et Martin Helmchen – remplaçant (malgrĂ© une souffrance Ă  la jambe gauche) de Daniil Trifonov – hommageaient, et hop, La Belle Meunière du sieur Franz Schubert. L’ensemble est un florilège d’un recueil de Wilhelm MĂ¼ller (LE MĂ¼ller du Winterreise) et a paru en saga courant 1824. Ll’anecdote, rappelĂ©e par Angèle Leroy, dit que Wilhelm n’a pas eu vent de ce travail avant de pĂ©rir, un an avant Franz. Voici le plot : le narrateur

  • se balade,
  • repère la fille du meunier,
  • la sĂ©duit,
  • se la fait piquer par un chasseur et
  • se noie comme Jack Monoloy.

Contextualisons l’écoute. Remplaçant un fieffé mélomane adorant courir pieds nus, nous nous retrouvons au premier rang de l’arrière-scène. On peut sincèrement se demander comment, pour des lieder, la Philharmonie ose vendre des places situées derrière le chanteur. Musicalement, c’est une absurdité qui confine à l’arnaque et, quoique nous soyons ravi d’assister à ce récital, cette dégueulasserie proposée à la grande salle Pierre-Boulez nous secoue quelque peu les rognons. D’ailleurs, juste avant le concert, la concentration est perfectible chez nos compères.
Deux rangs derrière nous, un homme d’un certain Ă¢ge ne se fait guère d’illusions. Certes, son beau-père dĂ©barque ce soir et consultera dès demain dans une clinique parisienne, mais il est peu probable que lui soit proposĂ© un traitement curatif. Au parterre, des vieilles portent des masques, de prĂ©fĂ©rence noirs, qu’elles enlèvent pour parler dans le Sonotone de celui que l’on suppose Ăªtre leur Ă©poux (mais mesdames sont peut-Ăªtre plus coquines que ça) ; on les entend rugir intĂ©rieurement contre les inconscients dĂ©masquĂ©s : « Mais restez chez vous ! » Et, comme dans tous les concerts pas complets, la tension est au max Ă  20 h pĂ©tantes : les couples de jeunes lovers se disputent pour savoir s’il faut se replacer, d’abord, puis oĂ¹. L’ambiance drrrrramatique du programme commence Ă  monter. C’est bon signe.
La première partie du cycle s’ouvre sans traĂ®ner, avec plus de vigueur que de douceur (c’est un compliment, ça nous arrive), sur le voyage du narrateur. Sur un piano motorique Ă  souhait (quand j’ai pris ça en note, je trouvais que c’était sensĂ© mais c’est vrai que, a posteriori, je trouve ça comme vous : moyen), la voix envoie, haha, de l’envie d’avancer. Pour autant, Matthias Goerne ne se prive pas de portamento, sa spĂ©cialitĂ© et parfois sa facilitĂ©, qui assouplissent la profĂ©ration des cinq couplets. Preuve d’un travail de dĂ©tail bien qu’il s’agisse d’un plan B, les deux brillants complices du soir – Martin Helmchen, irrĂ©prochable, donnera toujours l’impression qu’accompagner Schubert, rien de plus Ă©vident et facile – ajoutent des couleurs singulières au dĂ©but du quatrième couplet et se confortent habilement par des respirations remarquablement synchrones.
« Wohin? » offre un contraste plaisant en

  • se tournant vers une Ă©motion plus lyrique,
  • cherchant la nuance,
  • galbant les tensions et
  • osant la suspension.

Pour la halte du voyageur, le piano se tend avec art, et le chant se fait plus expressif. Bientôt, en rendant hommage au ruisseau, la voix s’aventure sans crainte dans

  • les aigus,
  • les tenues et
  • les nuances pastel

sans obérer la particularité du surgissement du mineur. Jamais en défaut de surprises, la partition ménage

  • un piano tonique,
  • une voix rĂ©solue, et
  • une souplesse indispensable au rĂ©cit,

d’autant qu’elle n’est jamais mollesse. Derrière le monument, les interprètes rĂ©ussissent Ă  trouver la musique – Matthias Goerne renonçant mĂªme Ă  tester l’eau qui clapote dans un verre super chic calĂ© près du clavier. Pour l’accompagner, Martin Helmchen impose un piano

  • serein,
  • sensible et
  • polymorphe,

sachant

  • s’imposer,
  • impulser et
  • servir de base Ă  manières de rĂ©citatif.

Matthias Goerne ne cherche pas

  • l’exploit technique,
  • le souffle absolu ou
  • la tessiture dĂ©monstrative qui lui messiĂ©rait.

Il creuse davantage

  • l’émotion du dit,
  • la projection du ressenti et
  • le velours de nuances piano Ă  tomber.

Ces charmes – bouleversants – ne restent pas mignonnets. Avec « Ungeduld »,

  • le piano s’enflamme,
  • le phrasĂ© se brise,
  • les accents mitraillent l’urgence (ouais, ben je tente des syntagmes, c’est comme ça).

Et, dans le public, on atteint le top de la connassitude parisienne : les spectateurs ne toussent plus dès qu’il y a un blanc, ils toussent pour montrer qu’ils ont entendu kyavĂ© (faut aller vite) un blanc. Par chance, Martin Helmchen n’attend pas que les cacochymes aient fini leur sketch pour renvoyer du pĂ¢tĂ©. Avec son partenaire, il joue avec

  • le tacet,
  • l’attente et
  • l’attaque (franche ou progressive).

L’auditeur se goberge

  • de douceurs,
  • d’effets d’écho entre chant et piano,
  • de tenues assurĂ©es et
  • de prolongations instrumentales pertinentes.

L’allant ternaire des « Fleurs du meunier » trouve le bon tempo. Musique et texte baguenaudent autour

  • des larmes pas larmoyantes,
  • des Ă©motions pas prĂ©dĂ©terminĂ©es,
  • des dĂ©ceptions qui minent donc animent le vivant.

MĂªme la « Tränenregen », cette pluie de larmes, Ă©chappe Ă  la chougnassitude. Les interprètes privilĂ©gient

  • une impression de paix,
  • l’expression d’une communion romantique avec le paysage que l’on assimile Ă  l’aimĂ©e, et
  • cette fusion qui capte le publie dans les rets d’une parole finement musiquĂ©e.

L’efficacitĂ© du piano signale sans ambiguĂ¯tĂ© que « ma meunière est Ă  moi ». Rien de doux, ici, la testostĂ©rone l’emporte. Matthias Goerne a le triomphe

  • ombrageux,
  • impĂ©ratif et
  • autoritaire.

Il a raison, car la musique s’y prĂªte. Et soudain, on bascule sur la « pause » qui annonce la seconde partie. Le romantique qui a la nĂ©nette qu’il convoitait est perdu.

  • L’espoir,
  • la crainte et
  • le dĂ©sespoir

ont disparu. Que reste-t-il ? C’est la seconde partie du cycle, centrée sur une couleur qui n’était pas encore préemptée par une religion ou par LFI : le vert, sans faute d’orthographe, évidemment.

  • La musique ne musarde pas,
  • le rĂ©cit oscille entre dialogue et monologue, et
  • les artistes excellent Ă  rendre le changement thymique qui dĂ©flagre quand apparaĂ®t le beau gosse de la salle de sport qu’est, Ă  l’époque, le chasseur.

La jalousie se déploie,

  • vivace,
  • vigoureuse,
  • absolument redoutable.

Quand émerge le lamento avec sa pédale répétée, la voix ne se plaint pas, elle est la plainte et, sans grand effet pyrotechnique, le piano devient sa caisse de résonance. L’auditeur est pris par l’oscillation entre

  • balancement et stagnation des accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • l’envie de repartir et l’hypnotisation chromatique par le vert,
  • l’acceptation de la dĂ©faite et la complexitĂ© d’un sentiment oĂ¹ se mĂªlent
    • rĂ©volte,
    • chagrin et
    • plaisir de gratter la croĂ»te qui fait mal.

Franz Schubert dégaine alors ses spéciales :

  • le glas du mĂ©dium,
  • l’aspiration topique Ă  la tombe et
  • la facilitĂ© satisfaisante consistant Ă  penser que la mort puisse Ăªtre un lien d’amour Ă©ternel,

mĂªme avec quelqu’un qui n’en aurait plus rien Ă  battre du dĂ©funt. Avec brio et intĂ©rioritĂ©, Matthias Goerne convoque donc les meilleurs alliĂ©s du lover romantique déçu :

  • les fleurs qui fanent,
  • la Lune qui point,
  • les anges qui perdent leurs ailes dans une sorte de marche funèbre… qui ne renonce nĂ©anmoins pas tout Ă  fait Ă  l’espoir.

On salue alors

  • la puissance,
  • l’autoritĂ© et
  • la science musicale

qui permettent à Martin Helmchen de sculpter le son jusqu’au bout, ce qui paraîtrait pfff ailleurs mais qui, en la circonstance, est juste parfaitement le mégatruc à faire. Il est fort, le gars ! La monumentale berceuse d’adieu associe

  • recueillement,
  • dignitĂ© et, enfin,
  • dĂ©sespoir tant espĂ©rĂ©.

This is Schubert for ya anyway, un truc assez corsé pour

  • troubler les rĂªves des dormeurs,
  • Ă©vacuer du chemin du moulin les filles volages et, surtout,
  • Ă©viter que les ombres ne rĂ©veillent les morts.

C’est important, ça. Je sais pas pourquoi Gims le fiscaliste déficient, Nakamura ou Theodora n’en parle pas plus. Bizarre, non ?
Quand je repars de la Philharmonie, j’essaye de respirer l’air qui passe en pensant aux belles meunières pour qui je fus le voyageur et, mais j’aime pas me vanter, le chasseur vert. Puis j’entends une vieille connasse (les deux se lisent sur son visage) qui glisse très fort Ă  son vieux connard : « En tout cas, le moment que j’ai trouvĂ© le plus, vraiment le plus, c’était le silence après la fin. » J’ai mis Calvin Russell Ă  fond dans mon casque pour Ă©viter le drame. Et je ne l’ai pas tuĂ©e.

 

Petits papiers – 4

La vie en vrai. Capture d’Ă©cran : Bertrand Ferrier.

En attendant un prochain post après les concerts du 18 mars, quelques flashs.  Comme celui qui salue la justice française, niveau extrĂªme.

 

Ah ben si c’est pour ça, ça passe…

 

C’est ballot, niveau expert.

 

J’ai vu – pas bu – tout blanc, puis tout rouge, puis re-tout blanc et re-tout rouge. Suis-je un grand chevalier ?

 

Je ne connais pas cette dame, mais je constate que son appĂ©tence pour le satin parisien semble susciter une investigation journalistique contribuant Ă  la puissance de la dĂ©mocratie en France. Merci et bravo Ă  elle ainsi qu’aux merdeux qui font – selon le souhait de la donzelle – de ses nichons sans doute tout Ă  fait sympathiques, tout Ă  fait cocasses,  un sujet d’intĂ©rĂªt.

 

Échelle de valeurs 2026, niveau foutebol.

 

Réponse à la question suivante : parce que ce sont des merdes. Next.

 

J’ai une conserve de cassoulet. C’est pas flatteur, mais je prĂ©fère.

 

« Un individu vĂªtu de noir et portant une capuche » : tu la sens, l’info, tu la sens ?

 

Non.

 

Le racisme, c’est pas bien. Vaut mieux Ăªtre pas raciste, c’est davantage plus mieux. Next.

 

– Bertrand Ferrier, vous candidatez pour Ăªtre P-DG du monde. Quels sont vos arguments ?
– Melania l’a fait, pourquoi pas moi ?
– Merci, nous vous recontacterons.

 

Vous n’irez plus jamais chez Picard innocemment.

 

Les valeurs de l’Ovalie, c’est un slip, en somme.

 

Moi, ça va, chacun sache je suis normalse. Mais « Djouliette », franchement, est-ce bien raisonnable ?

 

Le monde en vrai.

 

Va bien te faire forer l’anus par ta grand-mère la femme facile qui dĂ©voile ses charmes contre quelques picaillons, bisous.

 

Propagande, niveau « nous on est en dĂ©mocratie gratuite c’est pas pareil ».

 

RĂ©vĂ©ler un pessimiste, le mode d’emploi propagandiste du Figaro.

 

La lĂ©gitimitĂ© d’un immondice par le cul, suite du mode d’emploi propagandiste par Le Figaro.

 

Monsieur Pesticides cancĂ©rigènes, cumulant 22 mandats en 2024, ose encore Ă©mettre des gaz verbaux pour l’industrie pĂ©trochimique.

 

Je travaille avec des artistes de cabaret LGBTQIA+ et davantage si affinitĂ©s. Si des cachetons restent Ă  pĂ©cho pour encombrer une justice censĂ©e Ăªtre dĂ©bordĂ©e, nous prendre, nous prendre.

 

La science contrainte de s’en remettre Ă  la pensĂ©e magique. Bienvenue en 2026.

 

Ă€ suivre !

Irakly Avaliani, Salle Cortot (Paris 17), 9 mars 2026 – 3/3

Irakly Avaliani Ă  la salle Cortot (Paris 17), le 9 mars 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Avant de suspendre ce blog le temps de finaliser la prĂ©paration d’un double rĂ©cital de chansons, bouclons l’Ă©popĂ©e avalianienne, commencĂ©e ici et continuĂ©e lĂ . Nous nous sommes quittĂ©s en pleine sĂ©rie de nocturnes. Le troisième sur la liste (nous croyons reconnaĂ®tre l’opus 27 n°2 en RĂ© bĂ©mol), Ă©voque une nuit

  • paisible, comme libĂ©rĂ©e du joug du jour,
  • silencieuse, comme si la musique prolongeait le silence et non l’inverse, et
  • frĂ©missante, comme si, derrière l’immobilitĂ© apparente, d’imperceptibles mouvements continuaient d’agiter les vivants endormis et leurs frères dĂ©funts.

Quatrième sur la set-list, un nocturne en do dièse mineur composĂ© pour sa sÅ“ur et jadis notĂ©, nous souffle-t-on, « B 49, WN 37 voire KK IVa n°16 », tant l’historiologie musicologistique est une science prĂ©cise donc variable, n’est pas moins Ă©vocateur. InterprĂ©tĂ© avec la profondeur caractĂ©ristique d’Irakly Avaliani, il inspire un sentiment moins de fatalitĂ© que

  • d’abandon presque lĂ©ger,
  • de pragmatisme assumĂ© et
  • de sourire triste.

Pour posĂ© qu’il soit, le jeu demeure prompt Ă 

  • assumer sa versatilitĂ© (traits Ă©phĂ©mères),
  • s’envoler (euphorie des trilles hĂ©sitantes), et
  • s’incarner (science du ritendi qui ne dĂ©fluidifie – et hop – pas le rythme).

Le dernier nocturne au programme exprime à son tour

  • une langueur hypnotisante,
  • un engourdissement de la psychĂ© qui semble çà et lĂ  lutter contre lui-mĂªme, et
  • un effacement qui paraĂ®t, in fine, s’accepter.

La confrontation de multiples manières de traiter le clair-obscur, y compris avec des rĂ©sonances Ă©tonnantes (par exemple entre le deuxième et le cinquième nocturnes) renforce l’intĂ©rĂªt de cette suite de nocturnes concoctĂ©e par le concertiste. Il montre avec habiletĂ© comment, derrière le titre gĂ©nĂ©rique de « nocturnes », se cachent diffĂ©rentes formes de ballades qui sont autant de balades intĂ©rieures oĂ¹ se fondent, dans un mĂªme creuset labyrinthique,

  • les Ă©tats d’Ă¢me du compositeur,
  • l’art de l’interprète et
  • les pensĂ©es batifolantes de l’auditeur-spectateur.

Le rĂ©cital s’achève officiellement sur la polonaise opus 53, comme si Irakly Avaliani avait dĂ©cidĂ© de secouer son auditoire en s’offrant enfin une excursion dans le registre hĂ©roĂ¯que jusqu’ici gardĂ© en rĂ©serve. Voici venu un nouveau moment « vous Ăªtes bien sur Radio Classique » avec ce golden hit des pianistes qui savent envoyer

  • le pĂ¢tĂ©,
  • les cornichons et
  • la quille de rouge.

Toutefois, le colosse gĂ©orgien Ă©vite la dĂ©monstration rutilante de virtuositĂ© donc le gigotage intempestif de saucisses rĂ©servĂ© aux clients d’une croisière premium « Sur les pas de George Sand », Ă©moustillĂ©s de reconnaĂ®tre un truc qui leur dit quelque chose. Il nous est rappelĂ© par le son que, si cette musique est connue, ça reste de la musique. Aussi Irakly Avaliani distille-t-il

  • de la rigueur dans l’Ă©chauffement,
  • de la nettetĂ© dans l’embrasement, et
  • de la maĂ®trise dans l’Ă©clatement.

Les amateurs de kitsch coupable en seront pour leurs frais. Point

  • de crescendi vulgaires,
  • de sentimentalisme envahissant ou
  • de digitalitĂ© tapageuse.

La maison ne mange pas de ce pain-lĂ . Au contraire, le geste musical

  • construit une marche solide,
  • pose des octaves fermes et
  • assume l’efficience motorique des accords rĂ©pĂ©tĂ©s.

Cette poétique décidée ne rend que plus savoureux le contraste avec

  • les arabesques,
  • les trilles et
  • les atermoiements
    • mĂ©lodiques,
    • rythmiques et
    • thymiques

qui animent la section suivante. Démonstration que, pour évoquer

  • les tourments d’une sensibilitĂ©,
  • la grandeur d’un peuple (Ă  ses yeux, forcĂ©ment) et
  • les ondulations de l’humeur,

le cinĂ©ma est souvent superfĂ©tatoire : souvent, la musique suffit… mais Ă  condition d’Ăªtre en quantitĂ© suffisante. Or, la tradition exige qu’un concert n’est jamais fini quand il est fini. Irakly Avaliani accède Ă  la demande des fans et claque l’indispensable bis.
En guise de pĂ©roraison, il a choisi le tubesque impromptu de Franz Schubert opus 142 n°2 en La bĂ©mol qui, par-delĂ  le plaisir que suscite la réécoute de cette Å“uvre saisissante, est ici mis en scintillements – je tente l’expression – par l’Ă©quilibre que trouve l’interprète entre

  • retenue captivante,
  • indispensable potentiel martial et
  • calme habitĂ© que les passages plus agitĂ©s ne dĂ©samorcent jamais longtemps.

Le triomphe qui salue la performance et traduit l’Ă©motion conclut le rĂ©cital avec la ferveur qui s’imposait.


Pour retrouver nos 58 chroniques précédentes sur Irakly Avaliani, c’est ici.

Et si l’on fait d’une pierre deux coups ?

Florilège de l’affiche

Après

  • quinze ans de scène,
  • plusieurs centaines de concerts,
  • plus d’un millier de chansons « avec du texte et de la musique dedans » colportĂ©es de bistros en thĂ©Ă¢tres,

j’ai Ă©prouvĂ© l’envie de donner un concert bilan… mais en mieux. Évidemment en mieux, voyons. Tsss, tsss. J’ai donc dĂ©cidĂ© de suivre le mantra d’Alexandre Astier, lequel clamait :

Je vois pas l’intĂ©rĂªt de faire ce mĂ©tier si c’est pour pĂ©ter au niveau de son cul : je veux faire des grands trucs, les p’tits trucs m’intĂ©ressent moins que les grands.

 

 

RĂ©sultat, un double concert, ce mercredi 18 mars, dans un coquet thĂ©Ă¢tre oĂ¹ je ploume-ploume depuis quelques annĂ©es :

  • Ă  19 h, « classiques et favoris », soit un florilège des chansons qu’il a le plus poussĂ©es sur scène ;
  • Ă  21 h, « raretĂ©s et nouveautĂ©s », soit une poignĂ©e de nouvelles fredonneries et d’hymnes moins connues.

J’ai dĂ©cidĂ© de privilĂ©gier la matrice piano-voix que je prĂ©fère… mais en mieux. Évidemment en mieux, voyons. Tsss, tsss. Aussi ai-je invitĂ© des complices de longue date, dont cinq ont finalement pu Ăªtre du voyage :

  • Pierre-Marie Bonafos (et son bonnet) au sax,
  • SĂ©bastyĂ©n Defiolle le guitariste fou,
  • Jean Dubois, le chanteur et nĂ©opianiste,
  • Jann Halexander le « petit mouton noir et frisĂ© de la chanson française », et
  • Claudio Zaretti, le gratteux que tout Paris ou presque surnomme il Professore.

 

 

Dans un mĂ©li-mĂ©lo d’influences allant de la chanson rive gauche Ă  la pop en passant par des chansons-fleuves voire expĂ©rimentales alla Higelin, j’espère proposer un moment joyeux, secouant et multiple associant

  • sourires,
  • bonne intelligence et
  • vibrations tonifiantes.

Infos pratiques

OĂ¹ ? ThĂ©Ă¢tre du Gouvernail | 5, passage de Thionville | Paris 19 | MĂ©tro : Laumière ou CrimĂ©e
Quand ? Le mercredi 18 mars.
Mais encore ? 19 h : classiques et favoris | 20 h 15 : entracte | 21 h : raretés et nouveautés | 22 h 15 : fin.
Comment rĂ©server ? Ici pour l’intĂ©grale, çà pour le concert de 19 h, lĂ  pour le concert de 21 h.
Un secret ? Avec vous serait un plus.

 

Irakly Avaliani, Salle Cortot (Paris 17), 9 mars 2026 – 2/3

Irakly Avaliani Ă  la salle Cortot (Paris 17), le 9 mars 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour son rĂ©cital annuel Ă  la salle Cortot, Irakly Avaliani a choisi de programmer un florilège chopinien en forme d’arche :

  • polonaise en entrĂ©e,
  • cinq nocturnes en plat, et
  • polonaise en guise de dessert.

Première sur la table, la polonaise-fantaisie opus 61 en La bĂ©mol composĂ©e en 1846 est aurĂ©olĂ©e du storytelling people qu’affectionnent les musicologues. On y entendrait la dĂ©flagration de la sĂ©paration d’avec George. Le pianiste n’a visiblement cure de cette historiette sentimentaliste. Il s’intĂ©resse Ă  la musique, pas aux fantasmes biographiques censĂ©s expliquer une Å“uvre, donc la contraindre Ă  une voie programmatique souvent encore plus aplatissante que plate. Le voici tout concentrĂ© sur un instrument et un prĂ©lude dont il semble mitonner la magie sous nos yeux, grĂ¢ce Ă  son art

  • de la suspension,
  • du fondu-enchaĂ®nĂ© entre les sĂ©quences, et
  • du son très avalianien, qui rĂ©vèle l’immensitĂ© des nuances disponibles entre piano et mezzo forte.

Dans ce petit quart d’heure de musique, tout semble couler de source :

  • l’agitation des dix petites saucisses,
  • les tuilages entre les nombreux segments,
  • les effets d’Ă©cho entre
    • thèmes,
    • phrases et
    • voix, ainsi que
  • l’agogique, d’une impressionnante et enthousiasmante Ă©lĂ©gance.

C’est

  • feutrĂ© mais brĂ»lant,
  • intense mais ordonnĂ©,
  • prĂ©cis mais libre.

Ce qui semble Ăªtre un grand trou est assumĂ© avec franchise, comme pour certifier que l’on est en direct. Il ne dĂ©mobilise pas l’interprète. Le chichiteux qui ne veut ni accrochage ni dĂ©crochage peut toujours aller ouĂ¯r un musicien lisse ou un disque patchĂ© cent fois ! Ce qui captive bien davantage que la possibilitĂ© d’une faille ponctuelle permettant de prendre conscience de toutes les non-failles, est la capacitĂ© d’Irakly Avaliani Ă  transformer l’Å“uvre en une ample mĂ©ditation,

  • tantĂ´t lĂ©gère,
  • tantĂ´t fuligineuse,
  • tantĂ´t Ă©clatante.

Car, sous ces doigts-lĂ , mĂ©ditation n’est ni ensommeillement ni dĂ©trempe. C’est au contraire une hymne Ă  l’art du toucher, si cher au pianiste, qui se plaĂ®t donc

  • ici Ă  suggĂ©rer,
  • çà Ă  claquer,
  • lĂ  Ă  gronder dans un finale passionnant :
    • d’abord menaçant,
    • ensuite triomphal « à la polonaise »,
    • enfin s’effaçant en decrescendo dans les graves.

On a d’autant plus hĂ¢te d’ouĂ¯r les cinq nocturnes annoncĂ©s que, chafouin sans Ăªtre morfondu, l’interprète promet : « Je vais jouer mieux. » Difficile d’imaginer comment, mais prenons-le au mot. Le premier numĂ©ro de l’opus 9, en si bĂ©mol mineur, ouvre le bal. Tube Radio Classique s’il en est, ce qui suscite un frĂ©missement dans l’auditoire, ce cheval de bataille de tout chopinologue pratiquant est jouĂ© avec une intensitĂ© habile. On goĂ»te

  • la fluiditĂ© de la main gauche,
  • les lumières de la main droite, tour Ă  tour
    • scintillantes,
    • voilĂ©es et
    • diffuses, ainsi que
  • l’Ă©quilibre des plans sonores parfaitement Ă©tagĂ©s.

EmportĂ© par une Ă©motion inattendue tant la crainte de la scie planait, on en viendrait Ă  oublier les couples de contraires que l’artiste parvient Ă  faire si bien matcher :

  • pĂ©dalisation mais clartĂ©,
  • nuances mais continuitĂ©,
  • unitĂ© mais caractĂ©risation des registres, notamment aigus.

Tant pis pour les conventions, l’assistance brave le courroux du pianiste en battant des mimines. « Il en reste quatre », avertit nĂ©anmoins l’homme sur la scène. Au si bĂ©mol mineur du premier Ă©pisode rĂ©pond le Si de l’opus 32 n°1. C’est l’occasion d’apprĂ©cier d’autres atouts chopiniens dont Irakly Avaliani rend la fructueuse tension :

  • l’Ă©vidence mĂ©lodique s’accompagne du charme de la fragmentation,
  • le dispositif attendu (accompagnement versus lead) s’enrichit de contrechants Ă  l’alto, et
  • l’allant assurĂ© par le motorisme de la senestre se dope Ă  la souplesse de l’agogique qui, grĂ¢ces lui soient rendues, libère la musique du carcan limitant de la rigueur mesurĂ©e.

Le pianiste ne masque rien des Ă©trangetĂ©s de l’Å“uvre, tels le surgissement inattendu du deuxième motif et la fin dĂ©contenançante.  Remarquable et excitant… d’autant qu’il reste

  • trois nocturnes,
  • une grande polonaise et
  • un bis

à découvrir dans une prochaine notule. Bref, à suivre !


Pour retrouver nos 57 chroniques précédentes sur Irakly Avaliani, c’est ici.

Et si Jann Halexander a le cœur canari ?

Florilège de l’affiche de Jann Halexander Ă  la Camillienne (Paris 12)

Une salle. En périphérie parisienne. Entre 100 et 200 spectateurs attendus. Le chanteur est parfois présenté comme « le petit mouton noir et frisé de la chanson française ».

  • Inconnu et connu,
  • identifiĂ© et mystĂ©rieux,
  • solaire et toujours Droopy,

il revient en force après quelques mois de silence. Dans sa besace, un nouveau rĂ©pertoire qu’il mĂ©lange avec ses anciens golden hits. Un moment idĂ©al pour dĂ©couvrir le mystère Jann Halexander, ce type qui fait de la chanson entre

  • rive gauche et Mylène Farmer (si),
  • vintage et nĂ©opop,
  • reconnaissable et insaisissable.

Pour son glorieux come-back dans une grande salle Ă  son image (solidement implantĂ©e mais peu dĂ©tectable si l’on ne farfouine guère), l’hurluberlu m’a sollicitĂ© pour ploum-ploumer et pouĂ«t-pouĂ«ter en m’associant Ă  SĂ©bastyĂ©n Defiolle, le guitariste assez fĂªlĂ© pour laisser passer la lumière, et Ă  NaĂ¯ma, la seule percussionniste sage de tout l’univers.

 

 

Après les répétitions, entre

  • groove et exploration,
  • respect du texte et trouvailles explosives,
  • bababam et popopopopo,

joie et hĂ¢te de vivre cet instant avec un maximum de vous, ce vendredi Ă  20 h. Derniers billets disponibles ici.

Irakly Avaliani, Salle Cortot (Paris 17), 9 mars 2026 – 1/3

Irakly Avaliani Ă  la salle Cortot (Paris 17), le 9 mars 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Devant un parterre presque plein (banal pour l’artiste, pas si frĂ©quent pour la salle Cortot), Irakly Avaliani, rĂ©cemment diminuĂ© par une forte fièvre, s’avance avec un de ces coups d’Ă©clat qu’il apprĂ©cie : son copieux rĂ©cital Brahms et Chopin s’ouvre sur… les Variations op. 27 d’Anton Webern. L’Ă©criture radicale secoue l’oreille plus que le clavier tant sa logique interne est Ă  peu près imperceptible Ă  celui qui n’a pas Ă©tudiĂ© la question et compulsĂ© de lourds grimoires de musicologie après avoir Ă©tudiĂ© la musique pendant soixante-dix ans vingt-six heures par jour a minima.
Irakly Avaliani nous fait grĂ¢ce de tout mode d’emploi, Dieu merci : s’il a choisi de jouer – par cÅ“ur, ce qui ne doit pas Ăªtre une mince affaire mĂªme si l’Å“uvre est courte – cette pièce en trois mouvements, c’est sans doute qu’il croit au pouvoir expressif de sa musique. Aussi laisse-t-il l’auditeur l’apprĂ©hender telle qu’il la reçoit et, le cas Ă©chĂ©ant, l’apprivoiser.
Pourtant, ici, rien ne ressortit de l’univocitĂ©. Le musicien

  • fait frĂ©mir l’intranquillitĂ© sous la douceur,
  • prĂ©serve une part du mystère sonore dans les jaillissements,
  • esquisse par son toucher une cohĂ©rence derrière l’apparente destructuration d’un propos.

Fors toute considĂ©ration dodĂ©caphonique, rĂ©servĂ©e aux experts spĂ©cialistes sachants, l’oreille est attirĂ©e par les oxymorons que l’interprète pourrait bien suggĂ©rer : on entend

  • la suggestion dans l’assertif,
  • la tonicitĂ© dans le contraste et
  • la vigueur dans la fragmentation.

Ă€ travers cet avènement d’une musique en vitrail, l’on peut dĂ©guster la prĂ©cision

  • des durĂ©es,
  • des attaques,
  • de la pĂ©dalisation et
  • des nuances…

ainsi que l’audace d’ouvrir un rĂ©cital Radio Classique compatible par cette musique non-consonante. En effet, avant une seconde partie Chopin, qui fera l’objet des deux prochaines notules, s’annonce la solide tĂ©tralogie des Ballades op. 10 de Johannes Brahms – un cycle dit « de jeunesse », donc, que le storytelling enveloppe de rose people en rappelant que Brahms Ă©crit ces quatre pièces alors qu’il en pince pour la femme de son protecteur, madame Clara Schumann en personne, mĂªme si cela ne nous regarde pas. Bah, un peu de gossip affriolant ne fait jamais de mal… ou presque. Dans l’andante en rĂ© mineur, Irakly Avaliani sĂ©duit par sa capacitĂ© Ă 

  • poser le son pour le suspendre,
  • valoriser la couleur de chaque registre en les agençant plutĂ´t qu’en les opposant, et
  • monter un long crescendo sans se priver de l’orgasme des fortissimi puissants : subtilitĂ©, oui oui, bourrinage de l’exutoire aussi !

Dans l’andante en RĂ©, l’interprète se laisse aller – et il a bien raison, autant que nous en puissions juger – au plaisir

  • de faire miroiter les nuances de demi-teinte,
  • d’utiliser le potentiel percussif du Kawai mis Ă  sa disposition,
  • de faire grĂ©siller la dissonance qui ragaillardit l’Ă©coute, et
  • de prĂ©server tant le cĂ´tĂ© taquin car imprĂ©visible d’une ballade folĂ¢trant jusqu’Ă  friser la concatĂ©nation rhapsodique, et hop, que la capacitĂ© de surprise qui rĂ©side dans des mutations de motifs abouchĂ©es par des tuilages particulièrement soignĂ©s.

L’intermezzo en si mineur, la plus brève des quatre ballades, Ă©voque l’urgence et le dĂ©sir – les dĂ©sirs, mĂªme, ceux

  • de vivacitĂ©,
  • d’impulsivitĂ©,
  • de voltes-faces thymiques et
  • d’Ă©nergie qui se dĂ©goupille.

L’andante con moto en Si dure deux fois plus que son prĂ©dĂ©cesseur. « Con moto », cela ne veut dire ni avec un deux-roues (je sais, mais pas pu m’en empĂªcher) ni en prĂ©cipitant les choses, ce qui ne serait guère la patte avalianienne. Ă€ l’agitation, l’artiste rĂ©fère la motricitĂ© du clapotement dont il inonde le clavier. Le voici qui peint un paysage paisible puis tourne casaque et impulse une nouvelle dynamique. NĂ©anmoins, tout paraĂ®t pensĂ© autant que ressenti. Le colosse septuagĂ©naire confirme sa capacitĂ©

  • de mĂ©ditation,
  • de contemplation et
  • d’intĂ©riorisation.

Elle lui permet de rendre raison d’un Brahms

  • grave,
  • presque minimaliste et, as far as we are concerned,
  • fort mĂ©connu.

La première partie confirme la haute opinion qu’Irakly Avaliani a de la musique et de son devoir. Nulle recherche

  • de sĂ©duction,
  • de brio ni
  • de clinquant.

L’homme offre Ă  ses auditeurs d’Ă©couter de la musique, simplement. La dernière note avalĂ©e, notre voisine nous glisse que plusieurs de ses amis se prĂ©parent Ă  aller Ă©couter Ă  la Philharmonie de Berlin un pianiste dont elle a oubliĂ© le nom. Cellulaire en main, elle le retrouve : c’est Sofiane Pamart. RĂ©sumons la chose en disant qu’Irakly Avaliani est l’anti-Sofiane Pamart. Ă€ lui de le confirmer après l’entracte, lors d’une seconde partie 100 % Chopin. Ă€ suivre !


Pour retrouver nos 56 – oui, 56 – chroniques prĂ©cĂ©dentes sur Irakly Avaliani, c’est ici.

Et si l’on danse Ă  Saint-Marcel ?

Florilège de l’affiche

Ce mercredi, Ă  20 h, en l’Ă©glise Saint-Marcel (Paris 13), nouvelle Ă©dition du projet « Et si l’on danse ? » dans sa grande version : avec orgue et piano et saxophone. Pourtant, danser dans une Ă©glise, qui plus est en temps de CarĂªme, sera-ce pas un blasphème ?

1.
Le concept

Imaginer cela serait contredire toute l’Écriture ou presque ! Le livre de Samuel, en son sixième chapitre, l’affirme dĂ©finitivement. L’on se souvient de ces versets oĂ¹ David fĂªte la bĂ©nĂ©diction de sa maison en « tournoyant de toutes ses forces devant le Seigneur », Ă  peine « ceint d’un Ă©phod de lin ». Ă€ Mical, descendante de son rival, qui s’offusquait après qu’il a exhibĂ© sa nuditĂ©, il a rĂ©torquĂ© que, en dansant devant l’Éternel, il avait brillĂ© aux yeux des servantes ; et, est-il prĂ©cisĂ©, « Mical, fille de SaĂ¼l, n’eut point d’enfants jusqu’au jour de sa mort », na. Ainsi ce passage vĂ©tĂ©rotestamentaire incite-t-il Ă  danser pour saluer la vie, rendre grĂ¢ce et acclamer son Dieu, mĂªme quand les ennemis agonisent encore et que les animaux sacrifiĂ©s se vident de leur sang…
Point de sang ni de nuditĂ© Ă  craindre ou espĂ©rer, ce jour, mais une musique qui interroge ce possible : que se passe-t-il si l’on danse, pour prier Dieu ou parce que l’on sent que quelque chose de plus diffus, presque ineffable, nous habite, et que l’on souhaite l’exprimer au-delĂ  ou en deçà des mots ? Que se passe-t-il si l’on danse sur des musiques officiellement appelĂ©es « danses » et exigeant des pas rĂ©glĂ©s par la convention afin d’unir les danseurs en gĂ©nĂ©ral et les humains en particulier ? Que se passe-t-il si l’on danse en son cÅ“ur en entendant des musiques sacrĂ©es ou profanes qui semblent intimer au corps ou Ă  lâ€™Ă¢me l’ordre de se mouvoir, avec urgence ou recueillement ? Et que se passe-t-il si l’on danse vraiment, en chorĂ©graphiant une musique joyeuse, fantasque ou Ă©vanescente ?
Face Ă  un monde habitĂ© par des ombres inquiĂ©tantes, ce rĂ©cital ne cherche pas Ă  apporter des rĂ©ponses dĂ©finitives mais Ă  poser ce genre de questions. Ouvrir des possibles, surprendre pour rĂ©veiller, rĂ©jouir pour transcender, c’est presque dissiper l’inquiĂ©tude de Madeleine DelbrĂªl, Ă©crivant Ă  Dieu que

nous oublions la musique de votre esprit et faisons de notre vie un exercice de gymnastique. Nous oublions que, dans vos bras, [la musique de votre esprit] se danse, que votre Sainte VolontĂ© est d’une inconcevable fantaisie, et qu’il n’est de monotonie et d’ennui que pour les vieilles Ă¢mes qui font tapisserie dans le bal joyeux de votre amour.
(« Bal de l’obéissance », in : Nous autres, gens des rues, Le Seuil [1966], « Livre de vie », 1995, p. 82)

En avant pour la danse et la joie et l’amour, avec ce nouvel extrait inédit de la première du projet à Marseille !

 

 

2.
Le programme

Première partie | 33’
Orgue et saxophone

Franz Schubert (1797-1828)
Deutscher mit zwei Ländler [Première danse allemande et deux trios] D 618 (1818)
Arr. : Pierre-Marie Bonafos | 6’

Pat Metheny (né en 1954)
Farmer’s Trust [La confiance de l’agriculteur] (1983) | 4’

Michel Corrette (1707-1795)
Magnificat du 5ème ton (1750) | Arr. : Pierre-Marie Bonafos et Bertrand Ferrier | 15’
Plein jeu [ouverture du bal]
Duo [menuet]
Basse de trompette [danse villageoise]
Musette
Tambourin
Grand jeu [méli-mélo final]

Maurice Faillenot (1920-2010)
Danse fantasque (2000) | 4’

Pierre-Marie Bonafos (né en 1957)
Bourdon en Do | 4’

Seconde partie | 32’
Piano et saxophone

Tylman Susato (1510-1570)
Suite de danseryes | Arr. : Pierre-Marie Bonafos | 8’

AntĂ´nio Carlos Jobim (1927-1994)
Luiza (1981) | Arr. et improvisation : Pierre-Marie Bonafos | 4’

Jean Langlais (1907-1991)
Suite de sept danses tirées des Pièces pour trompette et orgue ou piano (1987) | 20’
Ronde (n°1)
Tarentelle (n°2)
Bourrée (n°3)
Valse intranquille (n°4)
Gigue lente et son interlude (n° 6)
Farandole enfantine (n°7)
Cavalcade (n°8)

3.
L’affiche

Denis Levaillant, « Passions » (DLM) – 3/3

Première de couverture

La dernière des passions proposĂ©es par Denis Levaillant rend hommage au cash, au fric, au flouze et Ă  la moulaga. Extrait de son opĂ©ra OPA Mia, Sunny Cash Passion se dĂ©ploie sur un petit quart d’heure et sept mouvements (le listing des pistes finit par bĂ©gayer sur la pochette…), dont les deux premiers constituent la moitiĂ© d’une Å“uvre oĂ¹ l’Ă©lectronique a son mot Ă  dire.
Dans un brouhaha qui monte, se profile le champ lexical

  • du cash,
  • du dĂ©sir qu’il Ă©veille et
  • de la confusion qu’il suscite dans les esprits qu’il contamine voire grignote.

La musique est

  • explosion,
  • registres extrĂªmes,
  • expressivitĂ© plutĂ´t que linĂ©aritĂ©.

Nulle dynamique diĂ©gĂ©tique, ici, mais l’universalitĂ© Ă©tale de l’attractivitĂ© du pognon et de la folie que ce dĂ©licieux petit diable peut inspirer.

  • Tenues Ă©clatantes,
  • Ă©chos dĂ©formĂ©s,
  • bribes monosyllabiques et
  • loops obsessionnelles

peignent sur les murs de nos oreilles donc de notre esprit le sang de l’argent qui danse, danse, danse (le prĂ©dicat concluait la passion des Pierres noires).

 

 

MĂªme confusion dans le deuxième Ă©pisode chantant « Le soleil ». Du brouhaha n’Ă©mergent pas les voix, cette fois : elles restent empĂªtrĂ©es dans un brouillard mental que traversent de ces fusĂ©es insignifiantes mais pĂ©tries du besoin de comprendre l’argent comme on en peut ouĂ¯r voire jouir en sĂ©lectionnant BFM Business sur quelque poste Ă  galène. Denis Levaillant travaille

  • l’Ă©tagement des plans sonores,
  • la dĂ©rĂ©liction du sens et
  • l’Ă©clatement des outils classiques de communication
    • (verbe,
    • grammaire,
    • mĂ©lodie et
    • harmonie),

submergés par

  • le flux choral,
  • la science pĂ©remptoire des ignorants et
  • l’atmosphère cauchemardesque – digne des montres molles de Salvador Domingo Felipe Jacinto DalĂ­ i Domènech – qui apparaĂ®t, liquide et gouttelante, quand brouhaha et fusĂ©es sachantes se dissolvent.

Dans ce creuset sombre,

  • fondus,
  • Ă -plats,
  • contrastes et
  • microdĂ©calages

ondulent et animent l’Ă©tonnante tempĂªte solaire.

 

 

Le troisième mouvement, très bref, s’empare d’un continuum entre le parlando et le chant grĂ¢ce auquel le chÅ“ur s’Ă©tonne : « Vous ne savez pas que ? Ah ! » Nous ne saurons pas ce que nous ne savons pas, sinon que nous ne saurons pas ce que nous ne savons pas – autrement dit, nous ne savons pas, bien vu ! Nous saisit le vertige

  • de la spĂ©cularitĂ©,
  • de la parole vidĂ©e de sa fonction figuratrice, et
  • du pouvoir fascinant du fragment qui
    • rĂ©veille l’attention,
    • Ă©vite le procĂ©dĂ© et
    • replonge l’auditeur dans le suspense de l’Ă©nigme.

Le quatrième mouvement mime « la rumeur » Ă  bouche plus ou moins fermĂ©e. Des bruits Ă©pars (pages qui se tournent ou effet implĂ©mentĂ©, peu importe)  pimentent le mystère qui transforme le chÅ“ur en instrument mallĂ©able Ă  merci. Cinquième chapitre, « Grand Central » poursuit l’exploration

  • des hachures,
  • des demi-teintes et
  • de la non-communication non-verbale

pour laquelle l’auditeur doit abandonner toute vellĂ©itĂ© de dĂ©cryptage afin de se laisser envelopper et secouer par le son en gĂ©nĂ©ral et les mutations de sonoritĂ©s en particulier.

 

 

Le sixième mouvement, intitulé « Les opérateurs »,

  • fond les sons les uns dans les autres,
  • les fige,
  • les malaxe voire
  • les rĂ©invente.

On s’y dĂ©lecte

  • des frottements harmoniques,
  • de la large palette des registres exigĂ©s et
  • du sens de l’Ă©quilibre que l’ensemble Musicatreize trouve sous la direction de Roland Hayrabedian.

Tout finit en commençant (si, si) pianissimo sur non pas une invitation Ă  la danse mais un commandement de danse qui contraste avec la torpeur dans laquelle nous plonge la vraie vie ici – peut-Ăªtre – symbolisĂ©e par les tenues mouvantes grĂ¢ce auxquelles compositeur et interprètes nous hypnotisent. Sunny Cash Passion apparaĂ®t ainsi d’autant plus prenant que cette Passion putative demeure Ă©nigmatique et s’appuie sur une science de l’Ă©criture chorale assez habile pour paraĂ®tre

  • moins dĂ©monstrative qu’intĂ©riorisĂ©e,
  • moins savante qu’Ă©bouriffante, et
  • moins sombre que piquante.

Dès lors, d’autres chroniques recensant notre dĂ©couverte du catalogue de Denis Levaillant sont envisagĂ©es. Ă€ suivre !


Pour entendre l’intégralité du disque gratuitement, c’est ici.
Pour dĂ©couvrir nos dix notules sur le compositeur, c’est çà.

Pour commander le disque contre 15 €, port compris, c’est là.

Yann Guillarme, « Libre », L’EuropĂ©en (Paris 17), 6 mars 2026

Florilège de l’affiche

Yann Guillarme ne le sait pas, mais il va affronter sinon le plus gros dĂ©fi de sa carrière, du moins le plus con. Naguère, j’ai achetĂ© mon billet pour le voir afin de rire alors que, pour des raisons qui n’ont pas Ă  Ăªtre exposĂ©es ici comme on Ă©tale ses lettres au Scrabble, ce 6 mars 2026, pas du tout envie de marrade. Vas-y, mon pote, dĂ©brouille-toi avec ça ! Autant dire que cette chronique est biaisĂ©e, un peu comme si tu invites quelqu’un Ă  tenter de battre le record du monde du 100 mètres avec GĂ©rard Larcher (et ses fauteuils Ă  40 000 balluches, l’enflure) sur le dos. Mais c’est notre libertĂ© Ă  nous de placer la barre très haut, ne serait-ce que pour passer dessous plus aisĂ©ment – non, elle est pas de nous, celle-lĂ , elle est piquĂ©e Ă  BarthĂ©lĂ©my Saurel.
La libertĂ© de Yann Guillarme – vu jadis Ă  l’Apollo 90, lui qui blinde aujourd’hui une nouvelle fois un thĂ©Ă¢tre de 350 places oĂ¹ le stand-up, ultra rentable, a balayĂ© la tradition chanson qui y vibrait jadis – ne va pas jusqu’Ă  tatouer sur son front « les terroristes de Daesh sont des petites pĂ©dales », peut-Ăªtre parce qu’il n’a pas encore le front assez grand ou parce qu’il serait nul Ă  la bagarre, surtout face Ă  une Kalash. Elle consiste plutĂ´t, entre autres facettes,

  • Ă  revendiquer une grosse dose de vulgaritĂ© dans un monde prude,
  • Ă  marteler qu’il a Ă©tĂ© bisexuel avant de se mettre en couple avec « la mĂªme nana » depuis vingt ans (voire après),
  • Ă  faire de la fellation le principal sujet ou, du moins, gimmick de la soirĂ©e, jusqu’au : « Brad Pitt, s’il arrive torse nu, toutes les femmes veulent le sucer. Moi aussi. MĂªme s’il n’est pas torse nu. MĂªme si c’est pas Brad Pitt »,
  • Ă  admettre, selon son sketch bien rentabilisĂ©, qu’il est mi-gros vu qu’il aime bien bouffer (mais c’est plus facile d’inciter Ă  sucer, assure-t-il, en foutant de la chantilly sur son zguègue qu’en l’agrĂ©mentant d’un cĂ©leri, mĂªme quand tu as choisi une vegan comme aspiratrice),
  • Ă  expliquer qu’il DÉTESTE LES CYCLISTES tout en coursant les keufs grillant un feu rouge sur sa trottinette Ă©lectrique (« c’est pas moi qui l’ai achetĂ©e ») alors mĂªme que son Ă©chelle de Richter Ă  lui, c’est l’Argus,
  • Ă  affirmer qu’il est surtout de gauche mais parfois de droite, ça dĂ©pend s’il faut manger du bÅ“uf de KobĂ© ou de Lidl,
  • Ă  reconnaĂ®tre qu’il dĂ©teste les fĂªtes foraines Ă  la fois parce qu’il n’aime pas les manèges Ă  sensation aux conditions de sĂ©curitĂ© douteuses Ă  cause de Jojo Lopez et des siens, et parce qu’il y dĂ©couvre que son fils, sa bataille, est trop con pour appuyer sur un bouton qui permettrait Ă  son avion de dĂ©coller et Ă  lui d’attraper la queue de Mickey (le père, lui, finira avec, dans la bouche la queue de Mickey, le patron du manège),
  • Ă  inculquer la politesse Ă  son gamin tout en lui offrant l’image d’un connard sanguin qui connaĂ®t les codes de survie Ă  Paris,
  • Ă  adoooorer l’impro tout en revendiquant Ăªtre nul dans l’exercice (« par exemple, tu t’appelles comment ? Fred ? Voilà »),
  • Ă  claironner que, pour maigrir, faudrait lever le pied et non le coude sur l’alcool, « mais rien que de dire ça, j’suis en manque »,
  • Ă  vouloir rester avec sa femme mais pas au point de ne pas chier en public Ă  cinq heures du matin malgrĂ© les menaces de sĂ©paration immmmmmmĂ©diate,
  • Ă  respecter le consentement et la libertĂ© du beau sexe mais Ă  reconnaĂ®tre Ăªtre habitĂ© par Jean-Marc dit Juan Marco, l’animal affamĂ© de chair qui demande Ă  Ăªtre nourri ou Ă  nourrir « au moins de temps en temps »,
  • Ă  se sentir bien vivant tout en percevant l’haleine d’Alzheimer pas très loin devant lui (« je voudrais que mon fils se souvienne de moi comme celui qui, dans un Ă©clair de luciditĂ©, alors qu’il Ă©tait alzheimerisĂ©, mettait des low kicks sur le pif des requins de Marineland avec son zguègue »), ou
  • Ă  Ăªtre audacieux tout en rappelant que CNews, c’est vilain, et le Moyen Ă‚ge, c’Ă©tait chaud pour accoucher ou se faire soigner une dent, mĂªme si l’Ă©poque avait un avantage : Michel Sardou n’existait pas.

La tension est palpable (belle expression de merde, mais, dĂ©jĂ , on a Ă©vitĂ© les Ă©pithètes façon « ciselé », « jubilatoire » ou « coruscant », alors bon) entre, d’un cĂ´tĂ©, la pulsion de lĂ¢chage qui sied au comĂ©dien et Ă  ses multiples voix caractĂ©ristiques quand le texte libère l’artiste pour friser l’absurde quitte Ă  dĂ©friser les gentils petits censeurs, et, de l’autre cĂ´tĂ©, la prudence qui l’oblige Ă  rappeler qu’il est du bon cĂ´tĂ© et connaĂ®t les codes

  • (le consentement,
  • les mĂ©dias autorisĂ©s selon les gens de gauche,
  • les Ă©pisodes sur la dĂ©construction des stĂ©rĂ©otypes de rĂ´les genrĂ©s, etc.).

La peur d’Ăªtre dĂ©signĂ© comme un facho – lui qui Ă©marge pourtant Ă  Canal, gage d’une capacitĂ© Ă  se conformer au conformisme, eh oui, Ă  peine dĂ©passĂ© par le totem France Inter – lui impose des gnangnanteries assez attristantes pour quelqu’un qui revendique sa libertĂ©. Ajoutons que le format d’1 h 20 hors bis semble parfois un peu longuet Ă  cause de passages Ă  vide oĂ¹

  • les blancs s’allongent,
  • les mots de liaison ou de ponctuation du type « voilà » saturent,
  • les gags de la bouteille avec applauses lassent (peut-Ăªtre faudrait-il introduire plus tard ce pacte de complicitĂ© avec le public pour Ă©viter l’impression de rrrrrĂ©pĂ©tition),
  • les sĂ©quences muettes dites « mimĂ©es » semblent tenter de dilater le sablier, et
  • les rĂ©currences (la nullitĂ© en impro, la succion de teub ou la bisexualitĂ©, par exemple) finissent par moins amuser que ffffatiguer – on l’avait dit, le dĂ©fi de faire hurler de rire un mec qui n’est pas dans le mood Ă©tait chaud de night.

NĂ©anmoins, prĂ©domine l’Ă©vidence

  • d’un savoir-faire dans la façon dont le bonhomme tient son personnage de scène,
  • de l’audace physique dans le choix d’un tout schuss de près de quatre-vingt-dix minutes, encore compris,
  • de la virtuositĂ© vocale dans les diffĂ©rences
    • d’intonation,
    • d’intensitĂ© et
    • d’identitĂ© proposĂ©es (sans compter que le bougre chante très bien, comme il l’avait laissĂ© entendre grĂ¢ce Ă  l’hymne breton parfois corsifiĂ©), et
  • d’une association assumĂ©e entre la volontĂ© de faire frĂ©mir les belles Ă¢mes et le dĂ©sir impĂ©rieux d’Ăªtre ultra consensuel afin de gagner plus de fric, autre obsession du spectacle qui devrait lui permettre de s’offrir une Rolex afin de remplacer sa Rulex achetĂ©e dans un souk.

Cela fonctionne : le gars reste Ă  l’EuropĂ©en « jusqu’Ă  la rentrĂ©e », va passer Ă  deux dates par semaine, et investira la Cigale – presque 1500 spectateurs – le 24 mai. Un dimanche, certes, date moins prestigieuse sauf pour AndrĂ© Rieu et Franck Michael, mais cela correspond bien Ă  son personnage

  • plus rondelet que radioactif, ce qui est bien sa libertĂ©,
  • moins rentre-dedans qu’un DieudonnĂ© quand il avait du talent (et dont on jurerait que Yann Guillarme l’a bien regardĂ©, ce qui ne serait certes pas une infamie),
  • moins inventeur de personnages qu’un JĂ©rĂ´me Commandeur, avec lequel il a d’Ă©videntes similitudes, ce qui est fort rĂ©jouissant, et
  • assurĂ©ment reconnaissable comme, fermement, Yann Guillarme, ce qui est heureux – signalons que le zozo est assez aimable pour venir Ă  la rencontre des spectateurs sitĂ´t le show fini, selon une tradition dĂ©sormais bien Ă©tablie par Arnaud Tsamère mais fort impressionnante quand on subodore l’Ă©nergie dĂ©pensĂ©e juste avant donc, en l’espèce, et c’est bien sain, l’urgence d’aller suçoter une verveine menthe Ă  la Clichy’s Tavern.