Dans moins d’un mois, désormais, paraît ce disque fomenté par Reinhold Friedrich avec Eriko Takezawa. En conclusion d’un programme
original,
passionnant et
pensé,
les artistes proposent une sonate pour cornet en Mi bémol composée à l’orée du vingtième siècle par Thorvald Hansen,
pianiste,
organiste,
violoniste et finalement
trompettiste
mort en 1915. Le premier mouvement est un allegro con brio. On s’y délecte
du tempo allant,
de la solennité du binaire,
de la fluidité des triolets, et
du travail sur
les contrastes d’intensité,
les fluctuations de sonorité du cornet et
les effets d’ensemble
(synchronisation,
parallélisme des intentions ou, au contraire,
échanges de rôles entre les instrumentistes).
Après une embardée « più vivo », voici un andante con espressione ternaire et mineur.
Gravité du caractère,
solidité du cornettiste
(précision des attaques,
netteté des tenues,
caractérisation des registres,
variété des nuances) et
capacité du duo à articuler le jeu des deux artistes
rendent savoureuse la musique sans surprise de Thorvald Hansen. Un allegro con anima à deux temps conclut la sonate et le disque en revenant au mode majeur.
Pétillance du staccato,
science de l’agogique,
groove des à-coups rythmiques
(surgissement des croches,
contretemps,
accélération des triolets)
lustrent cette marche tonique jusqu’à son amusante coda. Si cette sonate détone à l’égard du reste du programme (changement
d’instrument,
d’époque donc
de style),
il faut assurément la voir comme un bis joyeux qui boucle avec le sourire un parcours passionnant, interprété par un duo formé par deux musiciens formidables et soucieux de travailler de concert – le brio protéiforme de Reinhold Friedrich se mêlant parfaitement à la technique remarquable et à la musicalité impressionnante d’Eriko Takezawa. De la belle, bonne et souvent captivante ouvrage !
Trompettistes et trompettophiles n’ignorent pas la sonate composée en 1943 par Jean Hubeau, laquelle est l’objet de cette chronique. Des vedettes de la trempe d’un Maurice André ou du polémique Guy Touvron ont joué et enregistré ses trois mouvements. Le premier est une sarabande aux allures solennelles. Elle fait dialoguer trompette et piano autour d’un motif harmonisé avec goût. Une incursion dans la nuance piano prolonge le thème avant d’en proposer des éclats contrastants.
Les nuances,
la caractérisation
(mutations,
phrasé,
accents) et
la variété sonore des interprètes
excluent l’impression de répétition que pourrait susciter un mouvement pourtant monomaniaque.
L’exaltation des envolées,
la poésie des piani (celui de la coda est une merveille) et
l’art de passer d’une atmosphère à l’autre
parent la partition d’une musicalité ravissante. Le bref deuxième mouvement est baptisé « Intermède ». Il se lance sur une ritournelle pétillante du piano qui pourrait bien avoir inspiré à John Williams un thème harrypottérique ! La trompette ne tarde pas à s’emparer du sujet.
Les échanges entre les instruments,
les notes répétées et les roulements de la trompette,
la légèreté des aigus du piano ainsi que
l’écriture tonique dont est absente toute chichiterie
rendent ce moment tout à fait pimpant. Le troisième mouvement est un « Spiritual » qui s’appuie sur le swing perpétuel du piano.
La douceur des nuances,
la sonorité tour à tour sourde et puissante d’Eriko Takezawa, ainsi que
la plaisante harmonisation « à la manière de »
contribuent au charme du mouvement.
Des breaks secouent la partition ;
les mutations sonores – avec ou sans sourdine – de Reinhold Friedrich témoignent d’une palette large et palpitante ;
une suspension, entre mystère et apaisement trouble, habite la partie centrale…
… avant le retour final du motif liminaire, lancé par le piano et conclu par des suraigus virtuoses mais assurant le triomphe du trompettiste qui les dompte. Reinhold Friedrich est de ceux-là. Il parachève donc en beauté une sonate qu’il tire du côté de la musique plaisante plutôt que de la musiquette gentille. Si, de façon générale, la musique sert, avant tout, à charmer les oreilles donc à toucher l’esprit de ceux qui l’écoutent, cette sonate, interprétée avec la sensibilité et le brio requis, ne rate pas sa cible !
Plus connu pour être le dédicataire de la Première symphonie de Sergueï Prokofiev ou pour avoir été un chouchou du stalinisme – notamment en tant qu’auteur – que pour avoir laissé des earworms dans la tête de nos contemporains, Boris Asafiev est néanmoins le quatrième compositeur rare choisi par Reinhold Friedrich et Eriko Takezawa dans le cadre de leur promenade dans les sonates pour trompette et piano de la première moitié du vingtième siècle. L’œuvre est organisée en quatre mouvements.
Le premier est un allegro en Si bémol écrit « in modo classico ». À quatre temps, la mesure s’amuse de la confrontation entre une battue très rigide, marquée par les octaves du piano, et une oscillation entre ternaire et binaire.
Accords répétés,
variations de registres,
contretemps,
questions-réponses entre les deux partenaires et
jolie variété de nuances
accompagnent les frictions rythmiques et harmoniques donnant son allant au mouvement jusqu’à sa fin joyeusement caricaturale. L’adagio en Mi bémol mais pas que part sur un rythme syncopé. Le cantabile est somptueux.
La sonorité chaude de la trompette,
l’assurance jamais planplan du piano accompagnateur, et
l’art très soviétique à dérégler une mécanique quand elle risquerait de s’empâter dans un contentement bourgeois
conduisent à une mutation de tonalités et de tempo. La deuxième partie du mouvement est annoncée « più andante ». De caractère plus tourmenté, ce segment associe plusieurs caractéristiques aperçues dans le premier mouvement. Boris Asafiev y confirme son goût pour
le contretemps,
la friction entre binaire et ternaire,
les accords répétés et
une certaine fluidité voire liberté tonale.
Cette inclination pour l’insaisissabilité et la contradiction se manifeste dans l’indication suivante : agitato ma sempre andante. Le segment conduit à un maestoso triomphal, floqué fortissimo, qui semble vouloir faire sauter la baraque avant de s’évaporer en decrescendo vers le rappel du tempo et de l’atmosphère initiaux.
Embardées,
soubresauts et
surprises
conduisent à une coda apaisée à jouer « molto tranquillo ».
La justesse des tenues de Reinhold Friedrich,
la polymorphie du piano d’Eriko Takezawa, ainsi que
la richesse
harmonique,
rythmique et
de caractère d’une partition rhapsodique en arche
participent d’une écoute où le plaisir des moments apaisés se double du frisson canaille que procurent des sorties de route finalement bien contrôlées.
Le troisième mouvement est un scherzo en Fa. La « plaisanterie » renvoie le souci du legato aux oubliettes. Ici, ce sont
la solidité des lèvres,
la longueur du souffle,
la précision des respirations, et
la résistance à l’effort
du trompettiste qui sont testées sous des airs de boutade pimpante. La partie centrale, « poco meno mosso » et en Si bémol, confirme le métier d’un compositeur caméléon capable de tourner sa casaque stylistique avec maestria. Les interprètes n’hésitent pas à en profiter pour agrémenter le da capo d’un mid tempo virant à l’accélération malicieuse et maîtrisée. L’astuce
est plaisante,
évite l’impression de copier-coller sans enlever la joie des retrouvailles, et, plus profondément,
rappelle le rôle des interprètes talentueux, lequel n’est pas tant de jouer des notes que de faire vibrer l’auditeur en caractérisant pleinement les spécificités de chaque moment musical, même dans des mouvements qui semblent allègrement monolithiques.
L’aventure ne s’arrête pourtant pas au terme de ce feu d’artifice où la virtuosité du cuivre n’éclipse jamais la connivence qui lie soliste et accompagnatrice. S’avance à présent une sarabande en Si bémol, marquée andante moderato et équilibrant la sonate puisque, grâce à elle, les mouvements à 3/4 réalisent une dernière remontada et égalisent face aux mouvements binaires. Le finale porte fièrement la patte asafiévique avec, notamment, des octaves solides, ici marqués « pesante », et des cahots rythmiques très efficaces
(contretemps,
friction binaire / ternaire,
changements de mesure,
agogique exigée associant
ritendi,
retour au tempo primo,
nouveau changement de tempo, etc.),
comme si le compositeur proposait une synthèse de son langage en guise de péroraison. Le dernier volet associe
allant,
swing et
solennité,
le tout serti dans une capacité à nuancer ensemble qui balaye un spectre assez large pour osciller entre fortissimi éclatants et pianissimi d’une impressionnante intensité.
Brio de la technique (avec le plaisir suprême du trompettiste qui consiste à ajouter un trait final non écrit mais parfaitement connecté à l’esprit de la partition),
sens du rythme,
hauteur de vue permettant la caractérisation des différents éléments de langage mais aussi la préservation d’une unité de ton, indispensable à la continuité du récit,
contribuent à offrir au mélomane ignorant que nous sommes une nouvelle découverte aussi passionnante et plaisante que les trois premières. La prochaine notule nous fera mettre sur le plateau de notre mange-disques la sonate de Jean Hubeau. Ça s’annonce bien !
Rarement donnée en concert, parfois reléguée au rang de morceau de concours (elle est par exemple au programme du second tour de la soixante-quatorzième édition du concours de l’ARD qui aura lieu à Munich, cet été 2025), la sonate de Harold Shapero est néanmoins auréolée de sa proximité chronologique avec la sonate pour trompette et piano de Paul Hindemith. Nous la mettons sur notre gramophone avec une sourde inquiétude : après l’œuvre palpitante de George Antheil qui nous avait saucé, sera-t-elle en capacité de nous ébaubir, elle aussi ?
Deux mouvements sont au programme. Le premier, « slow », est, sans surprise, méditatif. Porté par
une trompette aux longues tenues,
un piano aux harmonies énigmatiques et
une apparente absence d’interaction entre les deux acteurs (le clavier commentant le cuivre sans chercher à le défier),
il déploie une atmosphère ensuquée dans une brume de film noir.
Respirations précises,
virtuosité discrète mais réelle du trompettiste
(souffle,
phrasé,
aigus joués piano) et
accompagnement élégant
semblent nous narrer une histoire où le récit compte moins que la voix envoûtante du récitant. Le second mouvement tranche : il est « fast » mais pas furious.
Tonique (accents rythmiques),
léger (toucher net et sans bavure),
motorique
(motif dynamique,
récurrence de la formule matricielle,
ruptures swing),
le piano d’Eriko Takezawa lance cette phase avec un allant entraînant avant l’entrée triomphale de la trompette.
Contrastes,
ondulations,
parallélismes et
échos
constituent une entrée en matière énergisante qu’un changement de rythme prolonge. Certes, l’on regrette la prise de son très interventionniste de Norbert Vossen. En effet, elle semble éloigner par intermittences la trompette pour renforcer les changements d’atmosphère. Toutefois, le caractère rhapsodique du mouvement séduit, tant les interprètes, caméléons habiles et malicieux, parviennent à restituer la spécificité de chaque caractère stylistique. L’alternance entre cavalcade et fausse habanera est aussi l’occasion pour Reinhold Friedrich de jouer avec les sonorités variées que la partition suggère. Au fil des mesures,
à-coups,
soubresauts,
secousses et
imprévisibilité des échanges
sont portés par une walking bass d’une saisissante efficacité. Contrairement à ce qui se passait dans le premier mouvement, ici, les compères
devisent,
s’escagassent,
se relancent.
L’œuvre ne cesse d’associer renouvellement du discours et échos du motif liminaire, s’assurant ainsi une cohérence aisément perceptible par-delà la concaténation d’ambiances. La virtuosité digitale de la pianiste se fond dans la musicalité permise par la technique impressionnante du trompettiste. La composition accole
les langages,
les affinités et
les couleurs
sans chercher à les mélanger, gardant toujours vive l’attention jusqu’à la coda éclatante. Comme on dit – je crois – en musicologie appliquée à la vraie vie : super… d’autant qu’il nous reste encore trois œuvres à découvrir dans ce disque !
Le parcours proposé par Reinhold Friedrich le long des sonates pour trompette et piano de la première moitié du vingtième siècle passe par le catalogue de George Antheil, autoproclamé « bad boy » de la musique. Le premier des quatre mouvements est un allegretto en Ut et à douze croches par mesure. Les interprètes en distillent avec art
le balancement énergique,
l’harmonisation inquiète et
la simplicité prometteuse,
accompagnés à l’occasion par une cloche tombant pile en mesure (0’05) !
La sonorité concentrée de la trompette,
l’intensité polymorphe du piano,
les ruptures fulgurantes et récurrentes de la partition
saisissent.
La tonicité des staccati,
la synchronisation entre les partenaires,
les cahots du mouvement et
l’aisance technique des musiciens
ne manquent pas de réjouir autant que d’ébaubir. Alors qu’ont disparu les soucis techniques rencontrés lors de l’écoute de la première œuvre du programme, le « dolce espressivo » qui enchaîne affiche lui aussi une mesure ternaire et exige du trompettiste de mettre une sourdine à son zinzin.
L’harmonisation qui transforme la mélodie en motif aux miroitements multiples,
les multiples modulations aiguisant la curiosité de l’auditeur,
les nombreuses variations d’intensité et
la place laissée au piano
flattent l’esgourde qui, séduite, se laisse volontiers caresser par
le sursaut binaire impulsé par un piano plein d’autorité,
les fluctuations de l’inspiration aux foucades séduisantes,
l’aisance du trompettiste notamment dans
les tenues impeccables,
les phrasés nettement dessinés,
le registre aigu et
la liberté rythmique de la quasi cadence adlibitum.
Le scherzo vivace permet
à Eriko Takezawa de se dégourdir les saucisses avec une évidente gourmandise,
à Reinhold Friedrich de poser des notes répétées d’une légèreté confondante, et
aux deux musiciens de démontrer l’intimité de leur connexion musicale
(synchro,
respiration,
échanges).
Tout cela est concocté avec un brio qui sait aussi être
élégance,
expressivité et
virtuosité d’une admirable musicalité.
Le second allegretto et dernier mouvement persiste dans la veine ternaire avec, cette fois, trois fois trois croches à la mesure. Ça
danse,
swingue et
avance
joyeusement avec des à-coups de la mesure très entraînants (les blocs pouvant rassembler en alternance 9, 5 et 6 temps). Profitant de l’envie de headbanguer qui nous prend, nous en profitons pour nous incliner devant la large palette de touchers que déploie Eriko Takezawa
(staccati ultralégers,
accents ne souffrant pas contestation,
mutation de caractère en dialogue avec son partenaire…).
La partition, dont la grande efficacité le dispute à l’inventivité toujours renouvelée, permet d’apprécier la qualité du duo à travers, notamment,
le soin apporté aux contrastes,
l’art de ménager des surprises sans perdre le fil narratif général, et
la capacité à bondir d’une logique rythmique à l’autre.
Ces qualités éblouissantes font presque oublier l’extraordinaire virtuosité nécessaire à une exécution aussi tonique, où la rigueur des interprètes n’empêche pas le trompettiste de se lâcher en octaviant deux notes, cinq mesures avant le passage marqué allegro molto.
Partition passionnante,
écriture captivante,
exécution transcendante :
de quoi mettre en appétit avant l’écoute de la sonate de Harold Shapero !
Albrecht, Antheil, Shapero, Asafiev, Hubeau et Hansen : il en dit long, le menu du nouveau disque du trompettiste Reinhold Friedrich, accompagné d’Eriko Takezawa au piano (comme dans L’Amour français et Blumine, deux de ses disques précédents) quant à la volonté du musicien de sortir la trompette des sentiers battus et rebattus ! Dans un monde musical souvent frileux devant les raretés, on ne peut que se réjouir de l’audace du trompettiste, qui produit lui-même cet enregistrement, capté à la fin de l’été 2023 et presque sur le point d’être révélé aux curieux. Le festin de curiosités commence avec les Variácie pre trúbke a klavír composées en 1946 par Alexander Albrecht sur un thème qu’il avait lui-même écrit pour une messe (il était cantor à Bratislava).
Introduit par une virgule pianistique, ledit thème est enrubanné d’harmonies oscillant entre post-romantisme et langage plus contemporain. À la rondeur du cuivre qu’étoffe – peut-être trop – la prise de son de Norbert Vossen répond la netteté d’un piano sans emphase. Suit un « pochissimo piú vivo » où le piano reste moteur, la trompette semblant répondre aux
questions,
relances et
provocations
du clavier. Le « poú vivo, marcato » permet à la trompette de prendre l’initiative lors de
grandes montées,
sauts d’octaves et
tenues solides.
La variété
des nuances,
des atmosphères et
des styles employés par le compositeur
contribue à l’intérêt de l’écoute. Le « tranquillo » offre une belle exposition au piano d’Eriko Takezawa dont la trompette de Reinhold Friedrich semble commenter les circonvolutions avec fluidité.
Souffle,
phrasé et
différenciation d’intensités
traduisent le soin apporté à l’exécution. Les duettistes savent jouer à la fois ensemble et de leur côté. Leur virtuosité disparaît presque derrière le sentiment d’évidence complice qu’ils dégagent dans
les échanges,
les suspensions et
la circulation des motifs du cuivre aux marteaux et retour.
Le « vivo » qui enquille intensifie les dialogues tout en laissant l’initiative à la pianiste.
Brusques à-coups rythmiques,
envolées et
rebonds
animent le mouvement, marqué par des suraigus très sûrs (des sûraigus, donc) de Reinhold Friedrich. L’allegro moderato final part sur un fugato où la précision de la polyphonie est honorée par les interprètes
(nuances éclairantes,
caractérisation des registres,
synchronisations rigoureuses et
respirations ciselées).
Les multiples changements de genre musical font miroiter ce dernier volet, plus développé, où
le staccato de la trompette,
les couleurs du piano, et
les étrangetés d’une partition insaisissable
captivent, longue coda comprise, augurant du meilleur pour les sonates à venir – même si, sur notre copie ou notre lecteur, les pistes sont curieusement coupées, le début du mouvement suivant étant intégré à la fin du précédent. Ô bizarreries de la technique, comme le monde serait fade sans vous !
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