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Georges Lavaudant

Théâtre de la Porte-Saint-Martin, « Le Roi Lear », 24 novembre 2021

Jacques Weber, le 24 novembre 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Si telle lessive touti riquiqui faisait le maximum, voilà bien une proposition maousse costaud qui fait le minimum – contrairement au Shakespeare jollyen que nous entrevîmes jadis. Le Roi Lear version Georges Lavaudant / Daniel Loayza, qui finit bientôt sa série de représentations au Théâtre de la Porte-Saint-Martin dans une production du Théâtre de la Ville hors les murs, semble tenir dans ce paradoxe dont il peine à tenir les deux bouts.
Émettons l’hypothèse qu’il s’agit d’un choix artistique consistant à travailler sur le trouble, ainsi qu’illustrerait le recours aux acteurs multi-rôles : quand on voit Manuel Le Lièvre, grossièrement grimé, passer du rôle très reconnaissable du fou spécialiste de l’air guitar à celui de vieillard caricatural puis de médecin sosie de François Hollande, s’agit-il d’une économie de bout de chandelle ou d’une volonté d’interroger plus en profondeur la grande question qui relie folie, vieillesse et médecine ? Gageons qu’un peu des deux, et plongeons sans tarder dans le récit de cette soirée de 200 minutes, entracte de 10 % compris.

 

L’histoire

Le roi Lear se fait vieux. Il met à l’encan son royaume entre ses trois filles. Aura le plus beau morceau celle qui lui lèchera le mieux la pomme. Goneril (Astrid Bas) et Régane (Grace Seri) s’y soumettent ; la petite chouchoute prénommée Cordélia (Bénédicte Guilbert, aux faux airs de Sophie Koch) refuse l’exercice. Franchise ? Excès de confiance ? Sans barguigner, Lear, vexé de ouf, la bannit.
Gloucester (François Marthouret, facialement entre Pierre Richard Senior et Michel Sardou), son sujet plus très jeune non plus, se fait berner par Edmund (Laurent Papot, aux faux airs d’Éric Zemmour). Edmund est le bâtard de fils de pute – je cite – de Gloucester. Cet artiste de la zizanie qui en remonterait à Détritus réussit à convaincre son père qu’Edgar (Thibault Vinçon), fils officiel du duc, veut sa mort pour hériter plus vite. Edgar, trop naïf, est banni et poursuivi. Le voici obligé de se grimer en Tom, un mendiant qui commence par nous montrer sa bistouquette – et on ne lui en veut pas. En effet, une mise en scène sans mec à poil sur scène ou sans lampe éblouissant longuement les spectateurs comme le fera Gloucester, ce ne serait pas une mise en scène digne de Télérama ou de France Inter, deux sponsors du spectacle.
Après ce double séisme, tout en part en distribile :

  • Goneril et Régane révèlent leur vrai visage en réduisant leur père à la misère puis à l’exil qui rend fou (« déséquilibré », dirait-on aujourd’hui pour désigner un migrant problématique) ;
  • Edmund s’arrange pour récupérer les biens et titres de son père jusqu’à faire énucléer celui-ci ;
  • les gentils, coordonnés par Kent aka Caïus (Babacar M’Baye Fall), finissent par se regrouper à Douvres mais le roi de France, époux de Cordélia, rentre au pays et les contraint ainsi à la défaite.

Le résultat (attention, spoiler en un mot) ? Alors qu’une solution semble poindre et que les méchants se sont entretués, Cordélia meurt et Lear la suit, avec cette question de Kent (Babacar M’Baye Fall) : « Comment a-t-il pu souffrir aussi longtemps ? »

 

Après la guerre, vue par Georges Lavaudant et Jean-Pierre Vergier. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le tabou

L’on pourrait commencer – ou presque – la description du spectacle par aborder le sujet qui fâche et dont il ne faut pas parler, afin d’évoquer le nœud gordien après. Si tel était le cas, l’on évoquerait donc le cas de Grace Seri, que l’illusion scénique est censée faire passer pour la fille du roi. Malgré nos efforts, il nous faut reconnaître que sa couleur de peau nous empêche de nous laisser aller à une telle illusion. Certes, l’on pourrait envisager que le choix d’une actrice noire pour incarner la sœur de deux blanches procède de plusieurs hypothèses.
Il peut s’agit d’un appel inclusif à seriner, en mode SOS Racisme tardif, cette époustouflante découverte que, Blancs ou Noirs, nous sommes, en réalité, tous des êtres humains (soit, mais, artistiquement, à quand un biopic de Martin Luther King où le héros serait incarné par un Blanc ?). L’on pourrait aussi extrapoler l’extrême tolérance du roi Lear, promouvant l’égalité raciale – à ceci près que Lear étant fou, l’hypothèse n’est guère convaincante. Enfin, l’on pourrait imaginer que c’est une façon d’interroger la grande absente de la pièce : Mme Lear. En somme, le roi a-t-il pas eu plusieurs femmes, ses filles étant issues d’unions différentes, dont une d’origine africaine ? Reconnaissons que cette extrapolation, stimulante intellectuellement, peine à s’incarner dans la réalité textuelle.
Est-ce à dire qu’une actrice noire ne peut jouer Shakespeare ? Calmons-nous, de grâce. Nous témoignons juste d’une fracture éprouvée devant l’illusion de réalité que, petit spectateur, nous cherchons aussi au théâtre. Peut-être cette pseudo-audace bien-pensante aurait-elle mieux fonctionné dramatiquement si, avec un jeu, disons, moins expressionniste, moins envahi par une gestuelle surabondante qui s’obstine à stabyloter la moindre émotion quitte à surligner le texte entier donc à désamorcer toute hiérarchisation d’intention, Grace Seri avait été choisie pour jouer Cordélia, sœur singulière. En effet, la différence de derme aurait pu paraître signifiante d’une différence structurelle. La peau n’aurait été que l’illusion d’une différence : ce qui fait la différence n’est point notre origine mais notre moralité – la pièce déconseille d’ailleurs d’en avoir le moins du monde.
Alors, allons-y, posons la question qui, dans cette époque où font chorus les fausses vierges aux fausses pudeurs comme Georges Brassens en évoquait : est-ce raciste que de stipuler cela ? Diable, peut-être bien que non ! Par exemple, la couleur de peau de Babacar M’Baye Fall, pour saugrenue qu’elle soit dans l’intrigue shakespearienne, nous semble faire moins obstacle que celle de sa consœur à la narration et ce, à double titre :

  • logiquement (dans la mesure où il n’a point deux frères blancs, lui) et
  • artistiquement (l’acteur paraît pénétré de son rôle de serviteur dévoué, faisant montre d’une sobriété qui sied tant au personnage qu’à l’intelligibilité du texte).

 

Le décor final, invitant sans doute les spectateurs à aller se rhabiller. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le spectacle

Le drame se joue dans un décor de Jean-Pierre Vergier qui, comme l’exige la vulgate figée par « Deux kangourous devant la véranda, tragédie follement contemporaine d’après le livre de Juan Anton Bola », oscille entre le vide et l’absence. La plupart du temps, le plateau est vide (génial ! quel sens de l’épure !). Quelquefois apparaît un minuscule panneau à roulettes ou un kakemono descendu des cintres, devant lequel s’exprime un personnage. Par moments, une toile semi-transparente, façon drap un peu crade, sur laquelle un stagiaire a lancé des giclées de peinture violette laisse au spectateur – ce coquin – la liberté d’imaginer ce qu’il souhaite, permettant même, à l’approche du finale, quand des acteurs sortent pour laisser le roi avec son philosophe, un théâtre d’ombres manuel digne d’un stage MJC de fin d’été (subliiime !). Pour aller avec le vide, la métathéâtralité impose en fond de scène un trou noir – pardon, un espace – servant d’entrée de scène ou de tableau immobile où, sporadiquement, un méchant fume dans la pénombre ou un cow-boy apparaît, mystérieux et westernien, yo.
Costumes (de Jean-Pierre Vergier itou) et accessoires sont à l’avenant, feat. les indispensables anachronismes parmi lesquels

  • le truc du costumier sans inspiration : le deux-pièces nœud pap voire le blouson de cuir,
  • le parapluie,
  • le projecteur de diapo,
  • le haut-parleur pour chercher un duelliste à Edmund, bonnet pour transformer Kent en Caïus, etc.

Parfois, dans la pénombre, des acteurs passent de cour à jardin, et vice et versa – sera-ce pour signaler que, pendant les changements de plateau à vue (faut bien installer quelques tabourets ou bancs d’école, pour enrichir l’épure), il se trame des choses en coulisse – on s’en doutait si peu ? Enfin, pour symboliser la guerre, des coups de stroboscope, une pantomime (on espère que tout le budget n’est pas passé dedans) et une pluie de déchets déversée sur la scène font office de mix’n’match entre kitsch et réinvestissement moderne du topos.
Cette vacuité ensuquée dans une dramaturgie datée, faseyant entre résidu de nouveau théâtre et pyisme très tempéré, est d’autant plus regrettable que, malgré sa seconde partie plus brève et plus bavarde, la pièce, que « Geo » Lavaudant met en scène pour la troisième fois, dispose ici de bien des éléments pour séduire.
Premièrement, le scénario, façon saga royale, retient l’attention et fait passer les quatre-vingt-dix premières minutes a minima avec gouleyance. Deuxièmement, la traduction se permet des embardées maîtrisées (« son cours a chuté », constate le fou quand Cordélia est virée), des sautes de registre qui font leur petit effet comique, et un incontestable  sens de la formule joliment troussée (« L’excès de défiance est un pêché plus sûr qu’une confiance aveugle », « Si tu voulais accorder la fécondité à cette femme, ô Dieu, suspends ton intention », « – N’as-tu aucun respect ? / – Si, mais la colère a ses privilèges », « Tu n’aurais jamais dû être vieux avant d’être sage », « Mieux vaut se mettre au chaud pour garder la tête froide », « Tu es un furoncle, un bubon, un chancre enraciné dans un corps corrompu – mais je ne t’en veux pas », etc.) : tout cela fonctionne bien, avec assez de souplesse pour caractériser les différents moments.
Troisièmement, la troupe d’acteurs est globalement très convaincante, surtout quand elle s’en tient à la sobriété – dans cette tragédie pleine de foucades, d’espaces sans visibilité et d’invraisemblances, en rajouter dans l’hystérie paraît contreproductif. Quatrièmement, l’acteur vedette est exceptionnel. Dès qu’il interprète le Lear tourmenté, Jacques Weber devient une flamme dont il parvient à rendre les différents éclats, de l’incendie à la braise et jusqu’à l’extinction, avec une variété de tons qui ne sacrifie jamais l’intelligibilité du texte. C’est brillant, convaincant et assez fort pour porter ces 3 h de spectacle effectif, quitte à boire des p’tits coups dès le premier tableau.

 

Jacques Weber, le 24 novembre 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

La conclusion

Cette version du Roi Lear paraît tiraillée entre le plaisir et la culpabilité. Tout se passe comme si

  • le plaisir charnel de la narration roborative devait être compensé par l’ascétisme de la mise en espace (ou de piètres virgules musicales, guimbarde incluse) ;
  • la joie de plonger dans des indiscrétions fictives très Point de vue mais côté coulisses, consistant à découvrir les turpitudes de cette élite incestueuse qui s’auto-nomme noblesse, devait être remis à sa place par des costumes oscillant entre contemporain, évocation du nazisme trucs bizarres ou nudité ; et
  • l’ivresse d’une pièce associant la jubilation de la comédie à l’âpreté inéluctable du tragique devait être modérée par l’Alka Seltzer d’anachronismes planplan, d’options rabat-joie et de minimalisme entre grotesque et, pour le coup, franchement suranné.

Le métier des uns et des autres permet néanmoins aux spectateurs de passer une soirée triplement plaisante jusque dans la frustration ou presque :

  • plaisante par la performance impressionnante constatée ;
  • plaisante par le contenu de la pièce ; et
  • plaisante par les regrets que suscite ce snobisme prude imposant à la pétillante folie de la gourmandise un esthétisme gastronomique que l’on ne peut s’empêcher de considérer comme un brin regrettable.

Le tout nous laisse en bouche, et ce n’est pas si désagréable, à y bien réfléchir, le goût acidulé d’une ambivalence maousse costaud, tant l’énergie humaine nécessaire à l’animation de cet oxymoron dramaturgique paraît surhumaine et brillamment menée, fors ce goût pour les sornettes qui permettent à certains théâtreux de se servir des pièces d’antan pour faire comme si ceux qui les pseudo-modernisent avaient autant de talent que leurs inspirateurs.

 

Opéra Comique, 9 décembre 2013

Les choeurs de "Manfred". Photo : Josée Novicz.
Les choeurs de « Manfred » avec leur chef. Photo : Josée Novicz.

Peut-être l’un des plus piètres spectacles dits « opératiques » qu’il nous fut donné (enfin, vendu) de voir : le Manfred de Schumann version Opéra Comique 2013 est une fieffée entourloupe manigancée par des gredins patentés tendant vers le statut peu enviable de vils chenapans.
L’histoire : Manfred est un jeune et ténébreux comte. Tourmenté, il invoque les esprits pour « s’oublier ». Las, nul ne peut lui accorder cette grâce, même dans la mort. Le voici cependant prêt à se suicider, car il n’en peut plus de se remémorer cette si belle femme dont il a plus ou moins causé la perte – et dont on est censé comprendre que c’est sa sœur. Sauvé in extremis, il se recroqueville dans son château, où un saint homme tente en vain de le convertir juste avant qu’il ne soit trop tard (« il n’est jamais trop tard – Si – Non – Si », chtonc). Chantant curieusement un Requiem, les esprits arrivent et emportent Manfred aux enfers sans que celui-ci n’accepte de se repentir.
L’œuvre : rien d’opératique, dans ce drame d’1h20′ tout compris (c’est même peut-être la seule chose que l’on peut comprendre). Certes, l’opéra comique est un genre mêlant partie parlée et partie chantée. Soyons néanmoins sérieux : il s’agit en vérité d’une pièce de théâtre signée Lord Byron et dite en français, autour de laquelle festonnent de très beaux passages orchestraux et quelques rares chœurs ou ensembles chantés en allemand. Cette réalisation bizarre, inspirée d’un vieux spectacle italien, pourrait séduire par son incongruité (des ensembles vocaux mais pas de solistes lyriques vedettes), sa typicité (ha ! la noirceur romantique !) ou son originalité dans l’espace opératique parisien actuel (du Schumann sur scène, chic !). Elle donne surtout, au vu des tarifs pratiqués, une méchante impression d’arnaque, disons même de quenelle épaulée : pas de décor (des panneaux projetés, façon film muet, les remplacent), un récitant sonorisé déclamant avec une emphase grotesque plusieurs rôles (mais pas tous : ainsi, pourquoi n’incarne-t-il pas l’homme d’Église symbolisant la tentation de la salvation ?) et dialoguant donc avec lui-même (sans doute plus pour de piteux soucis d’économie que pour représenter les affres de la tension schizophrénique propre au romantique angoissé), une mise en scène de niveau zéro (oui, on peut dire « épurée », « ascétique », mais c’est quand même « nulle » qui vient d’abord à l’esprit), des bruitages de MJC…
La représentation : sur un plateau nu, à l’exclusion d’une planche surélevée en arrière-scène, de quelques ruines miniatures, d’un rideau élégant comme des lambeaux de sac poubelle, et d’une trappe lui permettant de disparaître via un escalier, quelle trouvaille ! évolue Pascal Rénéric, un Manfred à la coiffure plus adaptée à un guitariste manouche qu’à un comte désespéré. D’abord plutôt juste, il semble, à mesure que la mort de son personnage approche, céder à la médiocrité de ce spectacle bâclé en surjouant le torturé (chuintement des « s » façon mauvais fayot de Conservatoire, caractérisation ridicule des différentes voix, déformation du propos par le micro avec écho comme seul un chanteur disco devrait oser la pratiquer…). Astrid Bas, fée et fantôme d’Astarté, joue faux de bout en bout, avec sa voix factice de Brigitte Fontaine défoncée, si ce n’est un pléonasme : c’est du niveau d’un spectacle de CM2, et encore, en début d’année. L’absence de décor, la confusion des personnages dans un acteur, la faiblesse de la mise en scène rendent l’histoire incompréhensible. C’est peut-être volontaire (qui peut saisir l’insondable noirceur de nos âmes ?), mais c’est artistiquement nul : faire en sorte que toute une représentation soit imbittable reste la manière la moins justifiable de préparer un spectacle vivant… surtout quand le texte, lui, raconte quelque chose de bien définissable !
Dans ce contexte, on aimerait se réjouir des chœurs constants (belles voix d’homme chez les solistes, beau son d’ensemble pour les éléments) et d’un orchestre appliqué (La Chambre philharmonique, dirigée par Emmanuel Krivine), mais leur part est hélas trop minuscule pour que l’on puisse vraiment s’extasier – c’est en cela que l’appellation d’opéra comique paraît usurpée. La musique est belle, ses motifs poursuivent le spectateur bien après qu’il a quitté, furieux, la salle – mais en regard de l’ensemble, on est déçu. Alors, on aimerait, faute de musique suffisante pour étancher notre soif de beau, se repaître de théâtre. Mais comment, dès lors, ne pas dénoncer, pourquoi pas en crachant dessus abondamment, Jean-Pierre Vergier, qui ose signer « décors et costumes » (pas de décor, tout le monde en costume noir serré : wouah ! tout le budget est pas passé là-dedans, quand même ?) ; et Georges Lavaudant qui, assisté de Jean-Romain Vesperini, propose ici une reprise personnelle où l’incohérence et le frêle artistiquement le disputent au raté ou au déjà-vu (les mains rouges pour les enfers, pfff). Globalement, la faiblesse de l’investissement artistique et de la pensée sous-tendant cette pièce transforme cette série de représentations en une duperie dont ni la musique de Robert Schumann, ni le théâtre archiromantique ne sortent grandis.
En conclusion, une consternation.

Pendant ce temps, une souris danse la tektonik aux Galeries Lafayette. Elle a bien raison. (Photo : Josée Novicz)
Pendant ce temps, une souris danse la tektonik aux Galeries Lafayette. Elle a bien raison. (Photo : Josée Novicz)