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Hélène Dorion

Fruits de la vigne – On dirait le Sud 2024

Photo : Bertrand Ferrier

 

Petit souvenir de l’été qui s’éloigne à pas de velours, cette chronique rosée interroge quelques clichés bien installés. Trois clichés, en fait.
Cliché numéro un : le rosé, c’est pour l’été – y a de cette tradition, mais pourquoi ne pas la bousculer ? Cliché numéro deux : la syrah c’est le meilleur cépage pour les rouges – les rosés étant élaborés à partir des cépages rouges, on peut les fomenter par exemple à base de cinsault, de grenache noir, de merlot, de divers cabernets, et, donc, de syrah. Travaillant le chardonnay, le chenin et le pinot noir, le domaine du Clos Teisseire, situé entre Limoux et Carcassonne comme nous l’avions évoqué ici, ajoute un vin à son arc avec ce jus intitulé « On dirait le Sud ».
Ceux qui feuillettent nos chroniques vaguement œnologiques connaissent notre agacement pour ce naming qui, censé distinguer les vins de leurs concurrents, tend à les banaliser et, paradoxalement, à les dépersonnaliser. L’étiquette très colorée – et très complète – de ce produit ne saurait gommer le systématisme d’un marketing se mordant souvent la queue. Ainsi, d’autres rosés « On dirait le Sud » existent, tel l’AOP Côtes du Roussillon du domaine de Vénus, mêlant à parts égales grenache et syrah et disponible par correspondance pour 12 € la quille, ou d’un coteaux d’Aix-en-Province affiché « ethic » et parfois disponible pour une vingtaine d’euros. Se singulariser conduit parfois à se fondre dans la masse… Mais baste, cessons d’inquiéter ceux qui redoutent que nous ayons déjà perdu l’usage de la numération. Nous avions promis d’interroger trois clichés, voici le temps de régler son compte au troisième que, non, nous n’avons pas oublié.
Cliché numéro trois, donc : le vin est une affaire de vignerons mâles – de nombreuses vigneronnes jouent au contraire sur la déconstruction de ce stéréotype pour surfer sur une vague porteuse, prouvant qu’elles-mêmes savent « vinifiller ». L’IGP qui nous intéresse ce jour est signé par Lætitia Teisseire, loin de l’image du beau sexe selon Paul Claudel, qui faisait déclarer à Marthe, dans le dernier monologue de L’Échange (première version de 1901) :

 

… et il est juste et bon qu’il n’en ait pas été selon ce que j’aurais voulu.
Ce n’est pas à moi de savoir pourquoi, car je suis une simple femme, et je n’ai affaire que d’obéir.
Nous ne voyons pas Dieu ; mais nous voyons l’homme qui est l’image de Dieu.
(Gallimard, « Folioplus classiques », 2012, pp. 116-117).

 

Et si non pas l’homme mais le vigneron, quel que soit son sexe, était l’image de Dieu, ce qui ne choquerait pas une certaine iconographie tant romaine que catholique ? Pour cela, encore faut-il qu’il produise un nectar plus proche de l’eau transformée en vin que de la vinasse offerte en première intention aux soiffards de Cana. Occasion de tester cette hypothèse, le « rosé de Syrah » du domaine Teisseire est issu de raisins élevés sur un sol argilo-calcaire et vendangé à la main à Rouffiac d’Aude.

  • Sa robe est claire ;
  • la couleur oscille entre peau de pêche et pamplemousse rosé ;
  • le tissu liquide frappe par sa cohérence.

À peine le temps de contempler l’travail que les naseaux frémissent, gourmands.

  • Le nez promet discrétion et fraîcheur ;
  • affleurent des notes de fruit sucré, peut-être de pêche ;
  • le résultat paraît confortable comme la chanson d’un bouchon qui saute, offrant ses harmoniques prometteuses à une conversation chaleureuse entre vieux amis.

L’affaire se présente donc sous de bons auspices, même loin de Beaune (j’essaye de ne pas mais, voilà, je réussis pas toujours). Qu’en dira la bouche ?

  • La bouche se dérobe à la mollesse de la pêche pour évoquer davantage le fredonnement acidulé des agrumes ;
  • dans un deuxième temps, elle enrichit cette première sensation en l’enrubannant dans un rêve de fruits rouges ; et,
  • dans un troisième temps, forte de cette profondeur, l’impression d’équilibre bien construit qu’elle dégage fait écho à l’impression visuelle de cohérence croisée plus tôt.

Ceux qu’un rosé, genre vinicole presque autant gavé de propositions dégueulasses que le blanc (oh, le blanc de supermarché du samedi soir ! oh !) et le rouge, effraye peuvent réfréner leurs craintes et se risquer dans ces eaux avec gourmandise : la chose est bien faite (et disponible à Paris par exemple chez Mes accords mets vins, sponsor du présent post – sur son site officiel, le domaine qui produit la quille ne référence pas encore le produit).
Ceux que les rosés audacieux, touchy ou coruscants, et hop, titillent trouveront sans doute que ce bon travail manque d’audace. Dans une démocratie capable d’élire deux fois l’ami des grands patrons, des banquiers et des pollueurs, j’ai toujours pensé que complaire à chacun était mauvais signe. Nous, comme l’écrit Hélène Dorion dans Un Visage appuyé contre le monde et autres poèmes, Gallimard, « Poésie », 2025,

 

nous marchons, tenant la main
de ceux qui avancent avec nous.
Parfois la main de l’un abandonne
et relâche celle de l’autre
pour éteindre la lampe. (…)
Au milieu du silence, nous marchons encore
plus fragiles de la main qui manque.

 

Je crois profondément que c’est cette fragilité qui rend vivante notre vie. Avec un p’tit coup de jaja digne de son rang, partagé entre personnes fréquentables ou quasi, sera évidemment un plus.

Fruits de la vigne – Domaine Striffling, « Le viognier de Guigui » 2023

Photo : Bertrand Ferrier

 

Commercialisé par correspondance à 10 €, donc un peu plus cher chez les dealers version brick and mortar, le « Viognier de Guigui » est un vin de France monocépage  produit par le domaine Striffling. L’entreprise le destine à une « vocation apéritive », peut-être pour partie grâce à sa faible teneur en alcool (à peine 11 %). Vinifié à basse température et élevé dans des cuves en inox, le jus est diffusé à deux mille bouteilles et peut être consommé dans les quatre ans suivant son embouteillage.
La robe du millésime 2023

  • déploie une teinte unie,
  • frisotte autour du jaune clair et
  • semble chercher la juste nuance entre limpidité et chromatisme (avec un « chro », pas un « trau », bien).

Le nez

  • sent le soleil,
  • laisse entrevoir un fond d’herbe coupée puis
  • s’épanouit en fricotant avec les agrumes, quelque part entre sanguine séchée et pamplemousse pas encore tout à fait mûr.

(Oui, je sais, officiellement, c’est plutôt la pêche ou l’abricot qui domine, mais cette notule étant officieuse, elle cherche à partager une expérience, pas à copier-coller un communiqué de presse ou une fiche-produit.)
La bouche

  • offre une amertume délicate,
  • se pare d’un arrière-goût sucré d’une élégance émoustillante, et
  • laisse a posteriori barboter dans les naseaux comme un souvenir de café matinal.

À rebours des suggestions apéritives, notre dealer nous suggère de tester la fiole au cours d’un repas. Moderne comme un canevas qui remplacerait le cerf ou le soleil couchant par un cheeseburger, nous payons donc à la fiole un double mariage. Les asperges vertes grillées au four la chaussent comme un gant. Le plat

  • renforce la douceur du vin,
  • flatte son expressivité et
  • permet de mieux apprécier la longueur en bouche du liquide quand l’explosion gustative des asperges s’atténue.

Dans un second temps, face à des échantillons finement coupés d’une charcuterie italienne très relevée, le viognier

  • calme le feu d’un assaisonnement flamboyant,
  • confronte agréablement sa puissance d’apaisement au piquant du mets, et
  • convainc par son habileté à rendre très stimulante cette sensation oxymorique.

De quoi nous inciter à saluer ce nectar à l’évidence aussi multicartes qu’un VRP motivé. Grâce à lui, le temps d’une gorgée,

 

l’axe de la Terre dérive
et nos mains se rejoignent
soudain nous sommes
la lumière qui a manqué
(extrait de « Sans bord, sans bout du monde » [1995] d’Hélène Orion, in : Un visage appuyé contre le monde et autres poèmes, Gallimard, « Poésie », 2025, p. 132).

 

Fruits de la vigne – Domaine Striffling, « Le chardo de Guigui » 2023

Photo : Bertrand Ferrier

 

Entre Beaujolais-Village et « vin de France à cépage », la carte des blancs du domaine Striffling ne nous est pas tout à fait inconnue : nous avions testé tantôt un chardonnay alors appelé « Les voleurs », du nom de la parcelle. Cette fois, notre dealer préféré nous oriente sur

  • un chardonnay, toujours,
  • by Guillaume Striffling, toujours aussi, mais
  • marketté avec
    • soin,
    • astuce et
    • une certaine élégance

comme « le chardo de Guigui », cuvée 2023 – le vin n’est pas référencé sur le site au jour de notre consultation. Guigui désigne bien le vigneron et non l’héroïne du tube triste écrit par Michel Jonasz en 1978 et porté par le piano de Gabriel Yared, la preuve : c’est Georges Brassens qui est invoqué sur l’étiquette… puisque

 

c’est l’un’ des pires perversions qui soit
que de garder du vin béni par-devers soi.

 

L’enthousiasme avec lequel la quille nous est vendue nous laisse peu de doute sur la qualité du jus mais nous met un coup de pression? Notre appréciation sera-t-elle à la hauteur des louanges tressées par le receleur ?
Dans le verre, la robe apparaît

  • claire,
  • presque cristalline (pas comme le jaja de Guy Roux cependant) et
  • très légèrement dorée.

À l’œil, quoique cette remarque n’ait rien de gratuit (je sais, mais ça passait en répétition, alors, je l’ai gardée), il y a

  • de la finesse dans la couleur,
  • de la discrétion dans le liquide, et
  • de la modestie confinant presque à la coquetterie.

Le nez est

  • délicat,
  • comme saupoudré d’une pincée d’herbes aromatiques, et
  • dégageant une nette prédominance de fraise.

Oui, de fraise. Même moi, j’ai trouvé ça curieux, mais j’assume, je signe et je le remets : de fraise, une prédominance de fraise. Vous pouvez appeler l’HP, faites-vous plaise, en plus, ça rime, moi, je m’en fiche, je maintiens avoir détecté une prédominance de fraise. Partant, n’insistez pas, vous ne me ferez pas changer une virgule dans cette conviction de prédominance de fraise que je ponctue d’un point bar(re).
Non mais, c’est dingue, ça ! Bien, et maintenant, si les contradicteurs et les moqueurs se sont tus, je poursuis.
La bouche est à la fois

  • compacte et fraîche (pas fraise, cette fois-ci : fraîche),
  • claire et insouciante,
  • précise et – on y revient, rassurez-vous – marquée par cette idée de fraise qui, plutôt que de se prolonger en bouche, vient grattouiller l’intérieur de nos naseaux avec originalité.

(Je précise que les notes de dégustation sont prises lors des premiers contacts avec les produits. L’alcool – 12° présentement – ne joue donc aucun rôle sur les phrases ici rassemblées. C’est peut-être encore plus inquiétant, mais c’est ainsi.)
Le mariage avec un poulet

  • à la crème,
  • au thym et
  • au laurier,

servi avec, bien sûr, des patates sachant être autant fermes que fondantes, réussit au vin, dont l’absence de rugosité accompagne le plat sans chercher à le chicoter. Point de fight entre les saveurs et les odeurs de l’un et de l’autre. Entre mets et vin règne plutôt une sorte d’entente

  • cordiale,
  • aguicheuse et même
  • réconfortante

telle « une neige recouverte de neige », selon l’expression d’Hélène Dorion décrivant

 

une ville entre ciel et terre (…) comme un drap soulevé, une neige recouverte de neige (Un visage appuyé contre le monde et autres poèmes, Gallimard, « Poésie », 2025, p. 167).

 

J’en conviens, parler de neige après avoir utilisé le mot dealer risque de déclencher une descente de képis dans l’échoppe de Thierry Welschinger, mais j’aurai fait ce que j’ai pu pour ne pas rouler le susnommé caviste dans la farine. Bref, on peut laisser courir le bruit comme une traînée de poudre blanche, « le chardo de Guigui », « ça ravigote, ça ragaillardit », selon la formule de Jean Dubois, parce que, comme nous disons, nous autres œnologues spécialistes et experts, voire spécialistes de notre expertise et réciproquement, c’est bon.