Blog

Jean-François Dandrieu

Magie de Noël, féérie de la musique, délices du palais

Florilège de l’affiche

Réenchanter Noël ? À une époque où « les fêtes » ont remplacé la Nativité dans une novlangue assez curieuse, le projet n’est peut-être pas aussi benêt qu’il le semble.
Pour cela, la paroisse Saint-André de l’Europe, dont je suis l’organiste, invite croyants fervents et agnostiques de passage à monter dans une fusée à trois étages.
À 15 h 30, ceux qui sont curieux de découvrir un orgue en vrai sont invités (dans la limite de cinquante participants) à monter à la tribune où j’aurai la grande joie de leur raconter, avec la voix, les mains et les pieds, quelques histoires autour de l’instrument.
À 16 h, nous dégainons notre spéciale avec un concert bi-goût unique en son genre. Des chants de Noël (en dialecte lorrain, en latin, en américain, en castillan et même en français) que les spectateurs volontaires seront invités à reprendre en chœur alterneront avec des morceaux de saison interprétés à l’orgue, mêlant stars du classique et mythes du cinéma d’animation.
À 17 h, les survivants du concert seront conviés à partager chocolat chaud et petits biscuits en compagnie des artistes.
Outre moi (ce qui, déjà, n’est pas rien, je trouve), qui mènerai la visite et serai chargé de gling-glinguer, deux personnalités d’exception seront aux manettes du concert. Esther Assuied, multilauréate du CNSM de Paris, propulsera un programme conçu sur mesure pour la circonstance et pour l’orgue qu’elle jouera dix ans après l’avoir découvert. Jann Halexander, face public, fera ce qu’il sait faire : ce « mouton noir de la chanson française », comme il assume d’être désigné, chantera, fera chanter ceux qui veulent et distribuera la joie de vibrer ensemble à chacun.
Ce réenchantement de Noël, à notre aune, est gratuit. On peut entrer sans payer, partir sans payer, boire du chocolat et grignoter des p’tits gâteaux sans payer. On pourra aussi, selon ses moyens et son désir, laisser des liasses de billets, des bitcoins et des ronds de carotte. La fête est libre, mais c’est la fête.
Joyeux Noël à tous.


Rendez-vous le mercredi 24 décembre à 15 h 30 au 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8.

Vincent Rigot, église Saint-Eugène, 25 décembre 2024

Détail de la rosace de l’église Saint-Eugène Sainte-Cécile (Paris 9), le 25 décembre 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Seconde paroisse traditionnaliste de Paris après le célèbre squat du cinquième arrondissement, Saint-Eugène Sainte-Cécile n’est pas réputée pour ses concerts. D’ailleurs, même en ce jour de Noël, le P. Julien Durodier, curé de la paroisse qui assistera au show, ce qui est ou un fait rarissime pour un concert d’orgue parisien, ou une manière de surveiller s’il ne se trame rien de diabolique, ou les deux, prévient : ce concert « n’est pas un concert selon l’esprit du monde ». Comprenez : applauses interdits. Il n’est pas non plus le signe d’un retournement de tendance. Le prochain récital est prévu pour le jour de Pâques, ça laisse du mou. On peut évidemment regretter cette rareté car le majestueux orgue Merklin de trois claviers a bonne presse, et son nouveau titulaire, le sieur Vincent Rigot, ne rechigne pas à fomenter des programmes singuliers qu’il propulse avec cette aisance technique qui permet (sans que le lien soit obligatoire, hélas) aux artistes de transformer à peu près n’importe quelle note en musique.
En présentant la première série d’œuvres, l’interprète rappelle que le genre topique du « noël à l’orgue » est fondé sur la forme du thème et variations. Il commence donc par un offertoire sur Joseph est bien marié d’Alexandre Guilmant qui, lui, ne suit pas cette tradition. Un peu de malice dans un monde propice aux

  • carcans,
  • interdits et
  • autres limitations de toute sorte

ne nuit pas souvent. Idéalement adaptée aux sonorités d’un Merklin, par

  • la largeur d’intensités sollicitée,
  • le type de sons induit et
  • la logique historique (le compositeur a vécu de 1837 à 1911, l’orgue date de 1856),

la pièce, joyeuse et joliment écrite,

  • libère son énergie sans renoncer à la clarté,
  • assume le goût de Guilmant pour les forte mais en différenciant chaque voix,
  • associe passages mélodiques et ensembles quasi orchestraux

de manière très convaincante. La version du « Noël suisse » de Claude Balbastre permet d’apprécier la fine compréhension de l’œuvre par l’organiste. On savoure notamment le soin apporté

  • à l’ornementation,
  • à la conduite du rythme pointé et
  • à la registration.

Le duo « Chantons, je vous prie, Noël hautement » de Jean-François Dandrieu rappelle, dans son apparente modestie que, en réjouissant l’auditeur par son allant et l’écho qu’il donne à un thème potentiellement familier, ces thème et variations visent à valoriser

  • l’inventivité du compositeur (ben oui, quand même),
  • la dextérité de l’interprète et
  • la richesse de l’orgue sur lequel ils sont joués, chaque variation étant en général confiée à des registres différents.

En choisissant cette pièce sciemment dépouillée, Vincent Rigot démontre son sens éprouvé de la composition d’un récital, art qui incite à ventiler les différentes nécessités que sont, entre autres,

  • la variété,
  • l’effet waouh et
  • le plaisir de la familiarité.

(Oui, l’ennui profond peut aussi être un but de concertiste, mais nous allons rarement voir de notre propre chef des concerts aspirant au soporifique.) En l’espèce, la modestie du noël de Dandrieu n’empêche nullement le concertiste d’en souligner les qualités qui, fors la thématique de circonstance, justifient son interprétation cette après-midi-là, parmi lesquelles

  • la légèreté,
  • le swing et
  • les contrastes.

 

Agrandissez le cliché en cliquant dessus et comprenez que, le 25 décembre 2024, en l’église Saint-Eugène Sainte-Cécile, Vincent Rigot n’était pas venu pour rigoler, c’est compris ? Photo : Bertrand Ferrier.

 

Difficile d’entendre les représentations habituelles de Noël dans la pastorale de César Franck ! Reste que, dans « pastorale », il y a un peu de cette tradition des pasteurs, forcément bons, qui viennent voir le petit Jésus, alors… L’œuvre est surtout l’occasion de continuer la mise en valeur de l’orgue. On se délecte des

  • fonds d’une richesse formidable,
  • des anches pertinentes… en attendant
  • les ondulants.

Vincent Rigot séduit par

  • son traitement de la spécificité de chaque moment,
  • sa manière de rendre au discours une liberté frôlant parfois le babillage, et
  • par sa registration qui distribue subtilement la parole entre claviers et pédale.

Conformément à son personnage public, l’interprète n’en rajoute jamais, au contraire. Sa maîtrise de l’œuvre et de l’orgue donne une impression de

  • simplicité,
  • fluidité et
  • naturel

qui

  • clarifie la polyphonie,
  • tuile les différents segments et
  • esquive tout risque de dramatisation romantisante, par exemple pendant l’orage, passage convenu de la pastorale ici incarné par le « quasi allegretto ».

Après un faux noël sans variation, le titulaire goes back to basics avec « Quand Dieu naquit à Noël » de Louis-Claude Daquin. Il encense la virtuosité du morceau en rappelant, évidemment sans aucune allusion autobiographique, que Louis-Claude attirait des foultitudes dans l’église. Les prospects venaient entendre un organiste phénoménal, ce que le clergé appréciait très modérément. Dans cette pièce manualiter, le zozo qu’est structurellement – aucun connaisseur du personnage ne me contredira – Vincent Rigot ne se contente pas de faire scintiller son aisance digitale. Il

  • cisèle la netteté de l’énoncé (fût-il noyé sous des monceaux de doubles croches),
  • nous réjouit de registrations contrastées (chapeau à la personne qui assiste le musicien !) et, pour donner sens au texte monothématique mais profus,
  • met en action une science réjouissante de
    • la respiration, de
    • l’acoustique, élément essentiel quand on joue de l’orgue (d’où la difficulté de kiffer la vibe à la Philharmonie ou, pire, à Radio-France), et de
    • l’agogique.

Le chœur de voix humaines ou de nonnes signé Louis James Alfred Lefébure-Wély, s’il n’a pas lui non plus grand-chose de noëlique (mais jouer du LJALW en ce lieu n’est pas innocent !), montre le compositeur à son meilleur. Au programme,

  • mélodie catchy,
  • simplicité de la narration et
  • petites trouvailles harmoniques.

Au reste, Vincent Rigot assume la diversité de son programme sans s’excuser ou se justifier. Il

  • n’a pas de vergogne mal placée à jouer une musique ancrée dans les particularités d’une époque et le succès d’un créateur parfois honni par les sucrées qui décident des limites de cette dégueulasserie qui s’appelle le bon goût et qui n’est que le goût de ceux qui pensent être en légitimité de décider pour les autres (c’est ça, comme les critiques musicaux, mais moi c’est pas pareil, évidemment),
  • ne cherche pas à la valoriser par des effets m’as-tu-vu contre-indiqués et, au contraire,
  • en déploie la douceur sucrée :

bien joué !

 

 

Le choc Dupré – un type humainement controversé mais un compositeur souvent diablement efficace – n’en est que plus salutaire. Voici que, en 1923, Marcel, ce chouchou d’un ponte de Rolls Royce, publie ce qui va devenir l’un de ses plus grands tubes : les Variations sur un noël. Le noël ? « Noël nouvelet ». L’œuvre ? Un grand machin spectaculaire de virtuosité, constitué

  • d’un thème,
  • de dix variations redoutables dont un fugato, et
  • d’un finale pyrotechnique.

Le thème est revivifié manualiter par une harmonisation fouillée, qui rend singulier le commun. La première variation permet de savourer

  • basse et dessus de trompette avec
  • accompagnement perpétuel à deux voix et
  • pédale en mouvement proche de la walking bass.

La deuxième variation, ternaire, offre une plongée palpitante dans les fonds du Merklin local. La troisième variation articule un canon à l’octave entre les fonds de 8 de la senestre et la pédale de 8, le tout arbitré par une voix céleste (bonjour, ondulants, vous voilà donc !). La quatrième envoie le thème à la pédale pendant qu’une harmonisation chromatique pimpe sa réexposition.
À côté de nous, une vieille se met à murmurer très fort des prières (ou sa liste de courses, for what I care) quand, à sa tribune, Vincent Rigot s’attaque à la cinquième variation, « vivace » et officiellement à six croches par mesure (en réalité, surtout à dix-huit doubles par mesure). De ces triolets aux tremplins chromatiques, l’artiste fait une valse brillante où les doigts pétaradent avec gourmandise. La sixième variation complique le projet de canon en en proposant à la quarte et à la quinte. Ce trio impressionnant tant, cette après-midi, il semble facile, est dopé par une anche de pédale redoutablement efficace.
La septième variation, vivace, s’appuie sur de brillantes appogiatures pour

  • sautiller,
  • staccater et
  • électriser

le thème. La huitième variation associe

  • thème sur voix humaine à la main droite,
  • bouillonnement en quintolets de double croches à la main gauche et
  • thème à la pédale.

L’écriture, à la fois évidente et d’une étrange richesse harmonique, comme l’interprétation qui ne faseye pas, sont brillantissimes. La neuvième variation ose une valse à flonflons qui honore le caractère populaire des noëls organistiques… tout en rappelant l’exigence technique du concept d’organiste :

  • je comprends ce qui est écrit,
  • je sais le jouer, et
  • je suis en capacité de le registrer de façon optimale au vu de l’orgue que je joue.

La dixième variation est un fameux fugato sur les mixtures. Pas de quoi désarçonner Vincent Rigot :

  • tonicité du tempo,
  • audaces de la registration,
  • évidence virtuose,

tout élargit le « noël nouvelet », qui passe de noël populaire à prétexte augmenté, c’est-à-dire

  • hommage à la tradition,
  • renouvellement du genre et
  • optimisation du concept en fonction des orgues et des organistes en puissance.

En plaçant ce thème et variations en fin de bal, Vincent Rigot propose une synthèse particulièrement bienvenue de ce qu’est un noël à l’orgue. Mais l’affaire n’est pas encore conclue ! Le presto final associe

  • thème à la pédale,
  • accompagnement (mineur puis majeur) aux deux mains,
  • accélération et ralentissement du débit.

C’est

  • scintillant,
  • musical et
  • spirituel.

Quelle première in situ pour le nouveau titulaire… qui avait dû bien taffer dans les 24 h précédentes et à qui il restait quelques cérémonies pour bien bosser après ! L’ensemble de sa prestation est pourtant

  • d’une parfaite exigence musicale,
  • d’une haute vision artistique, et
  • d’un clair souci de donner du kif aux auditeurs.

Ce 25 décembre, dans le foyer qu’il vient d’investir, le migrant des grandes tribunes parisiennes (Saint-Louis des Invalides, Saint-Louis-en-l’Île, le squat intégriste du cinquième arrondissement et Saint-Roch figurent au CV de celui qui ne compte pas ses premiers prix du CNSMDP sur les doigts d’une main) a démontré

  • l’adéquation entre sa personnalité,
  • l’orgue qu’il joue et
  • le lieu qui l’accueille.

Bravo à lui !

 

Objectif Noël !

Affiche du concert (détail)

 

I. Le concept

Contribuer à réenchanter Noël et à redonner son sens à cette fête pour la joie des croyants et non-croyants : tel est l’immodeste défi de ce « concert de la veille don’ Noé » proposition désormais bien ancrée dans le paysage parisien. Loin de n’être qu’une « fête de fin d’année » au vieux goût de business sirupeux, Noël est à la fois

  • un grand moment cultuel (célébrant symboliquement la naissance du Christ),
  • un grand moment culturel (marqué par un répertoire richissime inspiré par l’événement matriciel) et, souvent,
  • un grand moment qui relie
    • l’intime et le collectif,
    • le personnel et la société,
    • le moi et le nous.

Le casting change chaque année, mais le projet reste fidèle à ses trois piliers :

  • à 15 h 30, visite commentée de l’orgue pour les trente premiers curieux arrivés (jauge limitée pour des questions de sécurité) ;
  • à 16 h, un concert alternant chants traditionnels de Noël et grand répertoire de saison joué à l’orgue ; et,
  • à 17 h, chocolat chaud avec ses petits biscuits pour les survivants du concert.

Le tout est gratuit, sans obligation d’achat quoique avec possibilité de contribuer aux frais (graphisme, édition des programmes, SACEM, catering…), mais bien quand même.

 

II. Le programme (durée : env. 45′)

1. « C’estot la veille don’ Noé » (traditionnel)
2. Jean-François Dandrieu (1682-1739) : trois noëls
3. « Dans une étable obscure » (traditionnel)
4. Louis-Claude Daquin (1694-1772) : sixième noël
5. Anne Sylvestre (1934-2020) : « Noël nouvelet »
6. « Noël nouvelet » (traditionnel)
7. Olivier Messiaen (1908-1992) : « Desseins éternels », extrait de la Nativité du Seigneur
8. Alphonse Daudet (1840-1897) | Bertrand Ferrier (né en 1977) : « La Vierge à la crèche », création
9. Olivier Messiaen : « Les anges », extrait de la Nativité du Seigneur
10. « Les anges dans nos campagnes »
11. Pierre Cochereau (1924-1984) | François Lombard (né en 1958), transcription : toccata sur la Marche des rois, extrait de la Suite française improvisée
12. « Go, tell it on the mountain »

 

III. Les invités autour de Bertrand Ferrier

Né en 1962, Vincent Crosnier découvre sa vocation pour l’orgue à l’adolescence. Sa rencontre avec Jean Guillou est déterminante et l’amène à suivre l’enseignement du maître dans le cadre du Meisterkursus de Zurich.  Devenu concertiste international, il a toujours tenu à déployer es différents possibles de la vie d’organiste : il est

  • l’organiste liturgique titulaire de Saint-Enghien-les-Bains (Val-d’Oise),
  • le professeur d’orgue, de clavecin et de formation musicale que s’est attaché le conservatoire de Vincennes, et
  • l’artiste qui a donné plus de 180 auditions dominicales à Saint-Eustache ainsi que des intégrales de Maurice Duruflé et de Jehan Alain… sans oublier d’enregistrer des inédits de son mentor !

Né en 1982, Jann Halexander est un chanteur franco-gabonais dont la carrière atypique suscite l’ire des passionnés de routes droites et de profils prédéterminés, ceux qui, copiant-collant les  communiqués de presse ou fréquentant trop les coke-tèles, s’extasient sur les « fils de » et les vedettes en plastique, ceux qui espèrent écraser la singularité sous des topoi

  • de couleur de peau,
  • d’origine ou
  • de carcans musicaux.

Mulâtre revendiqué donc incernable par les massmedias en particulier et les margoulins en général, il trace sa route jalonnée d’albums marquants (tel Un bon chanteur est un chanteur mort) et de concerts alliant des prestations en proximité à des shows inattendus (tel celui qui s’est tenu au théâtre Michel, temple du théâtre chic où la chanson n’a a priori pas sa place, ou celui qu’il a donné pour ses vingt ans de carrière au cinéma Le Lincoln, à deux pas des Champs-Élysées). Après le succès de Consolatio, son précédent disque, il vient de publier Ornithorynque, sorte d’autobiographie musiquée et à peine déguisée, disponible ici et chroniqué tant çà que là.

 

Rendez-vous en l’église Saint-André de l’Europe | 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8 | Métro : Place de Clichy (13), Rome (2), Europe (3) | Bus : 66, 68, 80, 95