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L’Européen

Yann Guillarme, « Libre », L’Européen (Paris 17), 6 mars 2026

Florilège de l’affiche

Yann Guillarme ne le sait pas, mais il va affronter sinon le plus gros défi de sa carrière, du moins le plus con. Naguère, j’ai acheté mon billet pour le voir afin de rire alors que, pour des raisons qui n’ont pas à être exposées ici comme on étale ses lettres au Scrabble, ce 6 mars 2026, pas du tout envie de marrade. Vas-y, mon pote, débrouille-toi avec ça ! Autant dire que cette chronique est biaisée, un peu comme si tu invites quelqu’un à tenter de battre le record du monde du 100 mètres avec Gérard Larcher (et ses fauteuils à 40 000 balluches, l’enflure) sur le dos. Mais c’est notre liberté à nous de placer la barre très haut, ne serait-ce que pour passer dessous plus aisément – non, elle est pas de nous, celle-là, elle est piquée à Barthélémy Saurel.
La liberté de Yann Guillarme – vu jadis à l’Apollo 90, lui qui blinde aujourd’hui une nouvelle fois un théâtre de 350 places où le stand-up, ultra rentable, a balayé la tradition chanson qui y vibrait jadis – ne va pas jusqu’à tatouer sur son front « les terroristes de Daesh sont des petites pédales », peut-être parce qu’il n’a pas encore le front assez grand ou parce qu’il serait nul à la bagarre, surtout face à une Kalash. Elle consiste plutôt, entre autres facettes,

  • à revendiquer une grosse dose de vulgarité dans un monde prude,
  • à marteler qu’il a été bisexuel avant de se mettre en couple avec « la même nana » depuis vingt ans (voire après),
  • à faire de la fellation le principal sujet ou, du moins, gimmick de la soirée, jusqu’au : « Brad Pitt, s’il arrive torse nu, toutes les femmes veulent le sucer. Moi aussi. Même s’il n’est pas torse nu. Même si c’est pas Brad Pitt »,
  • à admettre, selon son sketch bien rentabilisé, qu’il est mi-gros vu qu’il aime bien bouffer (mais c’est plus facile d’inciter à sucer, assure-t-il, en foutant de la chantilly sur son zguègue qu’en l’agrémentant d’un céleri, même quand tu as choisi une vegan comme aspiratrice),
  • à expliquer qu’il DÉTESTE LES CYCLISTES tout en coursant les keufs grillant un feu rouge sur sa trottinette électrique (« c’est pas moi qui l’ai achetée ») alors même que son échelle de Richter à lui, c’est l’Argus,
  • à affirmer qu’il est surtout de gauche mais parfois de droite, ça dépend s’il faut manger du bœuf de Kobé ou de Lidl,
  • à reconnaître qu’il déteste les fêtes foraines à la fois parce qu’il n’aime pas les manèges à sensation aux conditions de sécurité douteuses à cause de Jojo Lopez et des siens, et parce qu’il y découvre que son fils, sa bataille, est trop con pour appuyer sur un bouton qui permettrait à son avion de décoller et à lui d’attraper la queue de Mickey (le père, lui, finira avec, dans la bouche la queue de Mickey, le patron du manège),
  • à inculquer la politesse à son gamin tout en lui offrant l’image d’un connard sanguin qui connaît les codes de survie à Paris,
  • à adoooorer l’impro tout en revendiquant être nul dans l’exercice (« par exemple, tu t’appelles comment ? Fred ? Voilà »),
  • à claironner que, pour maigrir, faudrait lever le pied et non le coude sur l’alcool, « mais rien que de dire ça, j’suis en manque »,
  • à vouloir rester avec sa femme mais pas au point de ne pas chier en public à cinq heures du matin malgré les menaces de séparation immmmmmmédiate,
  • à respecter le consentement et la liberté du beau sexe mais à reconnaître être habité par Jean-Marc dit Juan Marco, l’animal affamé de chair qui demande à être nourri ou à nourrir « au moins de temps en temps »,
  • à se sentir bien vivant tout en percevant l’haleine d’Alzheimer pas très loin devant lui (« je voudrais que mon fils se souvienne de moi comme celui qui, dans un éclair de lucidité, alors qu’il était alzheimerisé, mettait des low kicks sur le pif des requins de Marineland avec son zguègue »), ou
  • à être audacieux tout en rappelant que CNews, c’est vilain, et le Moyen Âge, c’était chaud pour accoucher ou se faire soigner une dent, même si l’époque avait un avantage : Michel Sardou n’existait pas.

La tension est palpable (belle expression de merde, mais, déjà, on a évité les épithètes façon « ciselé », « jubilatoire » ou « coruscant », alors bon) entre, d’un côté, la pulsion de lâchage qui sied au comédien et à ses multiples voix caractéristiques quand le texte libère l’artiste pour friser l’absurde quitte à défriser les gentils petits censeurs, et, de l’autre côté, la prudence qui l’oblige à rappeler qu’il est du bon côté et connaît les codes

  • (le consentement,
  • les médias autorisés selon les gens de gauche,
  • les épisodes sur la déconstruction des stéréotypes de rôles genrés, etc.).

La peur d’être désigné comme un facho – lui qui émarge pourtant à Canal, gage d’une capacité à se conformer au conformisme, eh oui, à peine dépassé par le totem France Inter – lui impose des gnangnanteries assez attristantes pour quelqu’un qui revendique sa liberté. Ajoutons que le format d’1 h 20 hors bis semble parfois un peu longuet à cause de passages à vide où

  • les blancs s’allongent,
  • les mots de liaison ou de ponctuation du type « voilà » saturent,
  • les gags de la bouteille avec applauses lassent (peut-être faudrait-il introduire plus tard ce pacte de complicité avec le public pour éviter l’impression de rrrrrépétition),
  • les séquences muettes dites « mimées » semblent tenter de dilater le sablier, et
  • les récurrences (la nullité en impro, la succion de teub ou la bisexualité, par exemple) finissent par moins amuser que ffffatiguer – on l’avait dit, le défi de faire hurler de rire un mec qui n’est pas dans le mood était chaud de night.

Néanmoins, prédomine l’évidence

  • d’un savoir-faire dans la façon dont le bonhomme tient son personnage de scène,
  • de l’audace physique dans le choix d’un tout schuss de près de quatre-vingt-dix minutes, encore compris,
  • de la virtuosité vocale dans les différences
    • d’intonation,
    • d’intensité et
    • d’identité proposées (sans compter que le bougre chante très bien, comme il l’avait laissé entendre grâce à l’hymne breton parfois corsifié), et
  • d’une association assumée entre la volonté de faire frémir les belles âmes et le désir impérieux d’être ultra consensuel afin de gagner plus de fric, autre obsession du spectacle qui devrait lui permettre de s’offrir une Rolex afin de remplacer sa Rulex achetée dans un souk.

Cela fonctionne : le gars reste à l’Européen « jusqu’à la rentrée », va passer à deux dates par semaine, et investira la Cigale – presque 1500 spectateurs – le 24 mai. Un dimanche, certes, date moins prestigieuse sauf pour André Rieu et Franck Michael, mais cela correspond bien à son personnage

  • plus rondelet que radioactif, ce qui est bien sa liberté,
  • moins rentre-dedans qu’un Dieudonné quand il avait du talent (et dont on jurerait que Yann Guillarme l’a bien regardé, ce qui ne serait certes pas une infamie),
  • moins inventeur de personnages qu’un Jérôme Commandeur, avec lequel il a d’évidentes similitudes, ce qui est fort réjouissant, et
  • assurément reconnaissable comme, fermement, Yann Guillarme, ce qui est heureux – signalons que le zozo est assez aimable pour venir à la rencontre des spectateurs sitôt le show fini, selon une tradition désormais bien établie par Arnaud Tsamère mais fort impressionnante quand on subodore l’énergie dépensée juste avant donc, en l’espèce, et c’est bien sain, l’urgence d’aller suçoter une verveine menthe à la Clichy’s Tavern.

François Rollin, L’Européen, 10 novembre 2016

Demi-décor François RollinAdmettons-le : pour les ancêtres type vieux trentenaires, au moins, François Rollin risque fort d’être assimilé à ce renégat de roi Loth d’Orcanie, cousu sur mesure pour lui par Alexandre Astier. C’est pourtant le costume du Professeur qu’il remet depuis le 10 novembre au théâtre L’Européen, idéal pour ce one-man-show intelligent, drôle et, par petites touches bienvenues, poétique.
Le principe : dans un décor binaire (bureau et coffre à jardin, second coffre à cour) appuyé par des prompteurs papier, rappelant un dispositif chéri par Dieudonné dit le Honni, le professeur Rollin reçoit du courrier de lecteurs aussi passionnés de connaître sa bibliographie préférée quant à la chasse à la perdrix (ou aux perdrix), que de savoir s’ils sont homophobes ou moches, voire s’ils ne pourraient pas gratter un conseil culinaire. Le professeur leur répond – ou pas, c’est selon – avec mauvaise foi, condescendance, agressivité, affection, ironie, sympathie, blablabla. De cette variété de postures sourdent de nombreuses sources de rire : logique absurde, presque british type Monty Python ; reprise de la gestuelle, de l’idiolecte et des manières des universitaires componctueux, façon Luc Charreyron ; décalage entre le contenu de l’épistole et la réaction du prof – de l’enthousiasme amoureux à l’ire dieudonnique ; oscillation entre running gags et effets de rupture ; confrontation de facéties pour tous et du plaisir pour connaisseurs d’intertextes issus de précédents spectacles ; changement de rythmes montrant l’efficacité comique du dérèglement bergsonien – que le professeur mentionne avec difficulté – lié à cette fameuse mécanique plaquée sur du vivant ; blagounettes spéculaires (« et là, je me donne une contenance en demandant : alors, qu’est-ce qu’il y a, maintenant ? ») pour assumer crânement la nécessité, en ce soir de première, de s’habituer à son nouveau spectacle – ce qui ring a bell, bien entendu, avec son personnage auto-ironique du roi Loth ; etc.

François Rollin bulle. (Photo : Rozenn Douerin)
Le Professeur Rollin bulle. (Photo : Rozenn Douerin)

Tout cela serait déjà bel et bon et même excellent, que l’on connaisse ou non Kaamelott, mais les auteurs (Rollin himself, Joël Dragutin et Vincent Dedienne) en rajoutent une couche en proposant, en guise d’interludes irréguliers, des méditations sur « pourquoi souhaiter rire » et « comment retrouver le goût de rire ». Ce ne sont pas les passages les plus drôles du spectacle, peut-être pas non plus les plus convaincants, et cependant cette idée de casser la logique du « catalogue de questions » est essentielle pour transformer ce qui, sans cela, ne serait qu’une succession savoureuse de chroniques néo-vialattiques et non un spectacle plein. La synthèse de ces intermèdes, qui conclut le spectacle en l’ouvrant à autre chose que de la drôlerie, est une trouvaille de très bon aloi, qui relie avec brio l’humour aux autres formes d’expression dramatique dont il est trop souvent séparé. (Oui, je pourrais être plus explicite, mais ce serait spoiler les futurs spectateurs, alors non. En plus, je fais c’que j’veux, ici, non mais.)

François Rollin et ses bretelles. (Photo : Rozenn Douerin.)
François Rollin et ses bretelles. (Photo : Rozenn Douerin.)

En conclusion, même si l’on regrette un prix cossu (30 € la place, quand même) voire une sonorisation étrange (de façon incompréhensible, seul le bureau est sonorisé), et même si l’on se déceptionne, et pourquoi pas, que, pour la première au moins, la vedette renonce à venir rencontrer ses fans (ce n’est pas une obligation, il est vrai), Le Professeur se re-rebiffe est un spectacle drôle-mais-pas-que, réjouissant, intelligent et superbement incarné par un acteur portant des bretelles, ce qui n’est pas négligeable. En dépit de l’étonnement de voir cette salle provisoirement à moitié vide – aucun doute que le buzz va remplir rapidement ce « petit » théâtre –, j’aurais même pu me contenter de citer le pitch : « Le mot pitch est le verlan de tchip, la moitié par conséquent du chant du pouillot véloce (famille des Phylloscopidae), oiseau connu pour faire tchip tchip. Tout est dit. Ajouter quoi que ce soit serait une perte de temps. » Dont tact, petit canaillou.

Robert Charlebois à l’Européen : le concert extraordinaire d’un chanteur pas ordinaire

Le contexte : Robert Charlebois a traversé cinquante ans de carrière. C’est le chanteur québécois par excellence, tantôt à texte, tantôt rock, tantôt psychédélique. Il revendique d’avoir usé à peu près de toutes les drogues, même légales, ce qui l’a détruit, construit, instruit. Dix ans après son retour en France (2003), à l’occasion d’un concert bouleversant à l’Européen qui le relançait dans l’Hexagone, il re-revient au même endroit. J’ai acheté ma place début mai – inutile de dire que j’y étais ben à l’avance, avec un peu les choukoutounses : trop vieux ? trop identique ? Le verdict est ci-d’sous, même si le titre de la note, voire la note du titre, donne une idée du résultat.
Le spectacle : le tour de chant – attention, kind of spoiler – s’ouvre par deux hits au piano, avec une surprise : l’artiste, réputé pour sa nullité pianistique, s’est drôlement amélioré. Son niveau est désormais très bon ! De même, la voix monte toujours sans souci sur Québec Air à la recherche de Sophie. D’ailleurs, le chanteur n’est pas près de revenir définitivement à Montréal, même pour se marier avec l’hiver : après une semaine complète à l’Européen, il reviendra remplir le Trianon le 23 mars.
En ce soir de première, bien que le zozo frisé admette n’avoir pas rechanté depuis un mois et demi, le concert vaut déjà la chandelle. Marqué par une invasion de guitares de toutes sortes, entre ambiances intimistes et folie rockeuse, la set-list pivote raretés, quelques nouveautés (la plus potable, pardon Réjean Ducharme, étant sans doute « Je chante, donc je suis », signée par l’Académicien Jean-Loup Dabadie, présent), et un gros lot, et non un grelot, ça n’aurait pas de sens, de classiques. Surtout, excellente nouvelle, il s’organise autour de pôles classés par genre (les latinos, même si Dolores est, et c’est une bonne idée, séparée de Concepción ; les rocks ; les blues ; les folks, etc.), avec de bons arrangements rythmiques – dommage que le choeur des musiciens ne soit pas plus utilisé, il sonne bien ! Grâce à ce cocktail vitaminé, comme en 2003 mais avec une aisance retrouvée qui enlève en émotion ce qu’elle ajoute en plaisir immédiat, Robert Charlebois mélange avec art ses propres ingrédients, et c’est bon.
Comme en 2003 aussi, les chansons dynamiques envoient du son, avec l’accompagnement de deux guitaristes-bassistes (dont « le plus fringant des Cowboy Fringants ») et un très bon batteur. C’est un peu trop fort pour l’Européen (grosse caisse abusive sur les premières chansons), mais cela respecte le sound code – comme il existe des dress codes – des chansons énergiques et énergisantes. Robert Charle fait bois, oh, ça va, de tous les clichés, ironise sur ses différentes périodes musicales mais joue tout ce qu’il a choisir d’interpréter avec la même conviction, le même premier degré nécessaire, et un dynamisme spectaculaire. Les textes sont sus (quelques erreurs visibles et assumées sont là parce que c’est du live, merde !), le métier est patent, les accompagnateurs n’en font pas trop : l’artiste pousse la liberté jusqu’à faire une fin en decrescendo, avec chansons intimistes – alors qu’il aurait pu clore sur l’hyperpêchu et formidablement con « C’est pas physique, c’est électrique », « hommage à EDF », plaisante-t-il.
Le résultat des courses : c’est vrai, contrairement à la reine Diane Dufresne, le tsar Robaert Charlebohé n’écrit plus de chansons déjantées ou bouleversantes. Mais, partant de cette évidence, le Québécois  en insère juste  ce qu’il faut pour ne pas être qu’un musée vivant ; pour le reste, il se fonde sur un répertoire richissime qui vivifie un art de la chanson protéiforme et, dans chaque genre convoqué, merveilleusement maîtrisé. Chanteur pas ordinaire qui veut de l’amour au point de montrer le ventre plat qui signe sa sveltesse retrouvée (« J’veux d’l’amour » ouvrait le précédent concert européen, elle conclut le tour de chant 2012), Robert Charlebois n’éblouit pas malgré ses cinquante ans de carrière, il éblouit tout court. Bref, c’était pomme-pet-deup d’assister à la nouvelle prestation de ce talent.
Ah, et sinon, en première partie se produisait une pitoyable jeune femme dont on préfère oublier, car elle a l’air sincère et sympathique, qu’elle s’appelle Ingrid Saint-Pierre. Rien n’est bon : la chanson drôle n’est pas drôle, les chansons chougnantes sont juste chougnantes, pas émouvantes faute de talent musical, poétique ou scénique. La pauvre et chanceuse fille rend donc, malgré elle, furieux quand on pense aux talentueux chanteurs québécois (ou même juste connement français) que l’on aurait eu tant de jubilation à découvrir…