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Mariinsky

Modest Moussorgski, La Khovanchtchina, Philharmonie de Paris, 4 octobre 2020

Yulia Matochkina. Photo : Rozenn Douerin.

Faute d’opéra en scène, un opéra en version de concert, ça se prend ! Certes, il est peu évident de comprendre en quoi cette option est moins risquée que l’autre ; mais sans doute la réponse ne peut-elle venir que des grrrrands savants et sachants qui courent d’un plateau de télé à l’autre pour espérer une promotion offerte par Pharaon Ier de la Pensée complexe. Du coup, on s’en fout et l’on se contente de se réjouir du maintien de cette représentation, d’autant que, côté version scénique, l’Opéra de Paris nous a habitués à des mises en scène, décors et costumes si honteux – en être débarrassé parasite parfois moins…
La Khovanchtchina est une œuvre collaborative polymorphe. Écrite sous forme piano-voix par Modest Moussorgski, mort à la tâche en 1881, elle a été orchestrée par Nikolaï Rimski-Korsakov en 1886. 73 ans plus tard, Dmitri Chostakovitch en a proposé sa version d’après une édition de la version piano-voix de Moussorgski éditée par Pavel Lamm.
L’histoire est relativement confuse. Non, je la refais : l’histoire est carrément confuse. On en trouvera une tentative de résumé ici. En gros, sur fond d’histoires de fesses, des croyants sont considérés comme schismatiques par le pouvoir. Ainsi qu’il arrive à l’occasion dans les histoires opératiques mettant en jeu la religion, les schismatiques, se sentant coincés, décident de jouer les brochettes sur le barbecue qu’ils ont eux-mêmes allumé – mais, contrairement au Crépuscule des dieux, aucune jument ne joue les poivrons, c’est déjà un progrès.

Yevgeni Nikitin. Photo : Rozenn Douerin.

L’affaire s’étale sur quatre heures un quart, dont quarante-cinq minutes d’entracte. Une dizaine de solistes complètent un orchestre riche et un chœur mixte où, tour à tour, femmes et hommes tireront avec profit la couverture à eux. Les forces du Mariinsky, de retour après une prestation décevante l’an passé, sont confiées à leur seul et unique maître, Valery Gergiev, qui pratique l’œuvre depuis lurette – sa version de 1992 pour Decca demeure un pilier de la discographie. L’on pourrait craindre une représentation routinière, a minima, mais l’expérience et la fréquentation L’orchestre est aussi à son affaire, comme le démontre d’emblée un prélude lent mais musical, où la clarinette solo brille sans surjouer. Même si l’on aimerait çà et là plus de tonicité et de rugosité, quatre qualités sautent aux oreilles :

  • la précision de l’orchestre et l’engagement du chœur, malgré quelques départs paraissant limite – risques du live fort bien contenus ;
  • le métier et l’expressivité des solistes (on est heureux de réentendre le sulfureux Yevgeni Nikitin en grande forme pour interpréter Shaklovity), qui chantent tous par cœur alors que la distribution a été modifiée peu avant le concert ;
  • le savoir-faire de l’orchestre, tant pour accompagner que pour assurer breaks et contribuer, nuances à l’appui, aux nombreux changements d’atmosphère ; et
  • le plaisir de la partition, qui varie avec gourmandise tutti puissants et scènes plus intimes.

Dans ce monde d’hommes, les solistes femmes ne déparent pas. Yulia Matochkina en Marfa (quelle nostalgie dans le premier air du III !) et Violetta Lukyanenko en Emma s’imposent notamment avec pertinence devant Yevgeny Akimov en Andreï Khovanski, à la hauteur de Mikhail Petrenko, excellent dans le rôle d’Ivan Khovanski. En réalité, pas une voix ne déçoit. Ainsi, le début de l’acte II met-il en évidence la tessiture large et tenue du grave à l’aigu, le souffle, et la science de l’incarnation d’Oleg Videman en Vassili Golitsine. On saute d’une fascination à l’autre : le dialogue entre les clarinettes et Marfa lors de sa prophétie est superbement réalisé ; la noirceur de Dosifei, campé par Vladimir Vaneev, saisit alors, avant que l’intervention de Yevgeni Nikitin ne séduise. Au troisième acte, la conversation de Larina Goglevskaya en Susanna ravit moins par la voix que par le tressage fin entre la cantatrice et le cor anglais. Plus tard, Andrei Popov, en dialogue avec le chœur, joue le Scribe autant qu’il le chante, et Efim Zavalny réussit son intervention en Clerc. Même quand la mort et la haine envahissent la seconde partie (actes IV et V), orchestre, chœur et solistes restent mobilisés sans coup férir, marchant vers le feu final sans désemparer.

Mikhail Petrenko. Photo : Rozenn Douerin.

Le livret accuse-t-il des creux scénaristiques hénaurmes ? Évidemment. Pourtant, l’ennui que pourrait susciter un synopsis lâche et parfois fastidieux peine à poindre tant fascinent la qualité de chaque interprète, le kaléidoscope sonore offert par la partition et son orchestration, et l’excellence d’un ensemble aussi remarquable que parfaitement idiomatique. Le gang de Valery Gergiev a encore frappé.
Du coup, en ce dimanche soir, la Philharmonie – remplie aux deux tiers pour « raisons sanitaires » – était sonnée debout mais encore en état de réserver une ovation longue et méritée aux artistes.

Avant la bataille de la Khovanchtchina. Photo : Bertrand Ferrier.

Parsifal, Philharmonie de Paris, 22 septembre 2019

Valery Gergiev. Photo : Rozenn Douerin.

Tant pis pour notre réputation de poète élégant aux termes feutrés sentant la douceur du pilou-pilou, au langage aussi doux que vanillé, à l’idiolecte ciselé, aux sentences douces comme un souriceau, élevées comme un aigle à peine pervers en train de mater une lapine qui batifole, et puissantes comme un Cornas finement décanté. Ce compte-rendu tardif de la dernière performance de Valery Gergiev à Paris s’ouvrira platement sur ces petits rien qui font des petits tout et signalent, en l’espèce, le pitoyable aménagement de cette presque nouvelle salle qu’est encore la Philharmonie de Paris. Des exemples, outre ce bruit de chasse d’eau choisi pour signaler que le concert va tantôt commencer ? Soit.

  • L’étroitesse des rampes d’accès,
  • la piètre comédie de la « fouille » des sacs,
  • le manque de clarté des signalétiques,
  • le nombre ridiculement réduit de toilettes et
  • le coup de génie de ces portes donnant sur la salle sans mécanisme de blocage pour l’avant-concert, ainsi que, inversement, une bonne dissimulation à l’intérieur – si bien que les gens souhaitant s’éjecter en cours de show saoulent bien tout le monde en cherchant un passage le temps qu’une placeuse accepte de faire son boulot.

Détails ? Voyons, votre chemise a des boutons, M. Nouvel. C’est un détail, mais reconnaissez que c’est quand même un p’tit peu plus pratique pour la fermer. Quand on propose aux gens de profiter d’un spectacle mesurant, entractes et retard de vingt minutes compris, plus de 5 h 30, cet accueil très perfectible n’est pas à la hauteur.
En entrant dans la salle, on ne tardera pas à trouver d’autres motifs d’escagassement. Donnons-en deux exemples.

  • Premier exemple : pour optimiser le chiffre d’affaires, le chœur est placé sur la scène, entraînant une disposition très contrainte, peu propice tant à l’épanouissement des voix qu’à l’équilibre du son.
  • Second exemple, qui bat des records dans la catégorie « aucune vergogne », les cloches seront jouées sur un Roland XP10. Les deux exemples sont- ils liés – pas de place pour les cloches vu le peu de place affectée aux grands effectifs ? Dans tous les cas, mettre du synthé à la place de la percu vedette, dans un opéra de Wagner avec le Mariinsky et son boss en personne, c’est tout pourri et très dégueulasse, M. Gergiev.

Et maintenant, venons-en à la musique – mais l’on aura compris que, tant par l’écoute que par les conditions offertes aux musiciens, ces remarques pragmatiques voire bassement matérielles ne sont certes pas hors sujet au moment de rendre compte de ce que nous avons ouï, non.

Sans vergogne, le Mariinsky remplace certaines de ses percus par un synthé. Photo : Rozenn Douerin.

L’histoire

Le Graal est conservé par des chevaliers dans un haut château salvateur où vient se perdre Parsifal (Mikhaïl Vekua), jeune chevalier qui ignore tout de ses origines. Bien qu’il se comporte de façon inappropriée (il tue un cygne, c’est pas correct), il est invité à la cérémonie d’hommage à la Coupe. Une fois de plus, il n’a pas l’air dans le coup. Gurnemanz (Yuri Vorobiev), le doyen des châtrés, l’invite à passer sa route (acte I). Le héros errant se retrouve chez Klingsor (Evgeny Nikitin), magicien maléfique qui tient en son pouvoir l’éternelle Kundry (Yulia Matochkina). À charge pour elle et ses compagnes filles-fleurs de convertir Parsifal aux plaisirs du sexe. Raté de justesse. Klingsor passe à l’action mais, s’emparant de la Sainte lance, Parsifal lui nique sa race (acte II). Il revient pile poil chez les chevaliers le jour où leur roi Amfortas (Alexeï Markov) célèbre pour la dernière fois la cérémonie du Graal. Parsifal prend sa succession. Armé de la lance christique, il guérit son prédécesseur et accorde enfin le repos éternel à Kundry – oui, c’est ça, il tue l’immortelle (acte III).

La représentation

Donné en concert le lendemain de Iolanta par la même fine équipe, Parsifal débute sur des bases un brin bancales. Le Prélude déploie un son riche et séduisant mais, à notre goût, ça manque de tensions – et les défauts de synchronisation entre pupitres empêchent d’applaudir sans réserve à l’entrée en matière. Les solistes s’affirment d’emblée dans une ambivalence similaire : les voix et les attitudes sont parfaites, mais en quelle langue s’expriment les chevaliers ? Curieux comme cet allemand sonne russe… Ainsi, Yuri Vorobiev, Alexeï Markov et leurs potos captent-ils plus techniquement que dramatiquement. Mikhaïl Vekua, petit gabarit mais mine décidée, ne rate pas son retour sur les planches de la Philharmonie. Tant pis si les soprani se sont refroidies et souffrent dans les aigus, la troupe fait ce que doit, avec quelques efforts de mise en scène sonore (Gleb Peryazev, Titurel, chante depuis les coulisses).
Avant l’acte deuxième, notre voisin signale à son épouse : « Il y a quatorze premiers violons, dix violons 2 et autant d’alti. » Voilà qui nous rassure quant à la qualité de son ophtalmo. Pas de problème de son à craindre, car Mikhaïl Vekua est en voix. On regrette d’autant plus une étonnante instabilité scénique, poussant le rôle-titre à se tourner vers les filles-fleurs puis vers son pupitre, enlevant toute cohérence à son propos. Pour le spectateur, mieux vaut s’en tenir au possible que s’embourber dans ce « on ferait comme si » indigne du niveau des artistes. En revanche, impossible de ne pas saluer l’engagement des filles-fleurs, la prestation de Evgeny Nikitin dans un bref rôle de méchant qui lui sied, et les beaux graves de Yulia Matochkina dans le duo entre Kundry et Parsifal. Rien, ici, ne sonne germanique, mais les voix vibrent si bien, avec un soutien incroyable et un souffle sans limite, que l’on les croirait volontiers amplifiées. Côté livret, néanmoins, ce sous-Siegfried boursouflé de redites manque d’énergie et de minerai – scénaristique ou onirique – pour que l’attention ait assez à moudre.
On attaque néanmoins l’acte troisième avec curiosité. Au préalable, notre voisine de derrière explique à la cantonade qu’elle a acheté des billets pour cinquante concerts à la Philharmonie, cette année. « Je ne veux plus venir qu’ici », clame-t-elle, avant d’avouer : « En plus, plus je viens, moins je garde mes petits-enfants, alors, pensez ! » Le Prélude convient au chef car les deux quintes liminaires, l’une ascendante, l’autre ascendante, sonnent aujourd’hui très chostakovichiennes – une autre spécialité du secoueur de cure-dents. Hélas, ce soir, les cordes manquent une fois de plus de synchronisation. Tandis que, dans le chœur, une soniarykiel trompe son ennui en suivant la partition intégrale et en blaguant avec ses voisines, les artistes délivrent. Yuri Vorobiev tente de faire preuve de délicatesse par-delà la puissance de son organe ; Parsifal s’accroche, même si les aigus deviennent problématiques (douloureuses « fleurs ensorcelantes »), les cordes sachant à l’occasion sortir de superbes couleurs dans les nuances les plus douces. La fatigue est patente :

  • lors du duo entre Gurnemanz et Parsifal, les gars s’asseoient dès que l’autre a un petit tunnel en solo, c’est pas Joe la classe ;
  • la justesse du pourtant solide Yuri Vorobiev est fragilisée (« Toute la Création… », « Ne pouvant le voir la Croix… », aïe) ;
  • une soprano s’enfuit, sans doute malade, avant l’intervention de ses collègues masculins ;
  • les alti se mettent à relire leur partition.

À leur tour, les voix mâles peinent à séduire non parce qu’elles manquent de charme mais parce que les artistes sont censés incarner deux factions différentes ; or, ils ne sont pas séparés géographiquement. Ça jure. De même, quand Amfortas revient dans une ambiance pourrie où tout le monde s’accuse de causer le malheur voire la mort des autres (Amfortas culpabilise pour son papounet, Parsifal pour sa mamounette et pour Titurel, etc.), il n’a rien perdu de sa superbe vocale… mais il incarne plutôt le brave qui gueule que le héros blessé et désespéré – ce personnage qu’il est censé jouer. C’est brillant, spectaculaire, mais peu en adéquation avec l’opéra que l’on est censé suivre.

La conclusion

En résumé, la prestation du Mariinsky nous a globalement déçu

  • par l’arnaque orchestrale du synthé,
  • par un évident manque de coaching vocal,
  • par plusieurs cafouillages orchestraux, qui montrent moins la fragilité de tout concert qu’un manque patent de préparation propre à cette tournée, et
  • par une préparation scénique inappropriée.

La qualité vocale, impressionnante, des solistes lyriques – tous Russes, tous blancoss comme l’orchestre et le chœur : on rigole pas au pays de Putin – n’est pas en cause, même si nous sommes toujours surpris de constater à quel point la maîtrise technique d’une partition n’est pas forcément connectée à un charisme approprié. Ce que nous osons supputer ? Simplement que la compagnie de Valery Gergiev a choisi de se reposer sur le métier et l’expérience, évitant ainsi de s’investir pleinement dans la répétition spécifique et appropriée de cet opéra. On se demandait comment il serait possible d’exécuter un rare opéra de Tchaïkovsky la veille et un opéra de Wagner – qui plus est pas le plus tendu ou prenant – le lendemain. Autant que concernés nous sommes, il semble que la réponse soit : c’est pas possible de le faire dignement, même quand on est le Mariinsky.

Le Crépuscule des dieux, Philharmonie de Paris, 23 septembre 2018

Juste avant. Photo : Rozenn Douerin.

On va pas se mentir, après le Siegfried de la veille, c’est le grand moment que tout wagnérophile attend. Le moment qui suscite une jubilation inquiète dépassant même le plaisir d’aller applaudir un « compositeur antisémite » dans ses œuvres, ce qui, espère-t-on, fait suer en abondance les bien-pensants luttant, moyennant bénéfices, Légion d’Honneur et reconnaissance éternelle pour courage admirable, 85 ans plus tard, contre les pires heures nauséabondes les plus sombres de notre Histoire, ce qui n’est pourtant pas peu. Ce 23 septembre est donc le jour, attendu depuis le 23 mars – et, plus largement, la réservation du billet pour L’Or du Rhin – du Crépuscule des dieux, aka par les snobs à permanentes pluzoumwin violettes croisées la v(i)eille à la sortie comme le Gueutedamrounegue. À peine plus long que Siegfried, cet aboutissement de la tétralogie du Ring claque comme un Everest pour les chanteurs, l’orchestre et les spectateurs incontinents (le premier acte dure deux heures cinq), au point que la Philharmonie promet un bouclage en 4 h 45 – il faudra, entractes compris, 45’ de plus. Subséquemment, voici venue, alléluia, l’occasion de présenter quelques remarques sur la réalité d’un concert à la Philharmonie.

La grande salle de la Philharmonie vue par Rozenn Douerin à la demande d’un passionné des « plans de coupe ».

D’abord, un constat : il y a beaucoup plus de chiottes au parterre qu’en haut ; il est vrai que les décideurs vont rarement dans les étages. Après la couleur diarrhée foireuse choisie pour souiller cette salle, cette discrimination de la vessie à l’aune du portefeuille est une honte de plus à mettre au crédit des nouvélophiles. Ensuite, puisque l’on aborde le sujet, un dégoût : combien d’années de réseautage pour fourguer un jingle au son de chasse d’eau au moment d’ouvrir les représentations ? On imagine la réunion des « designers sonores », mais l’évoquer m’eût obligé à croquer des scènes en des termes que rigoureusement ma mère m’a défendu d’citer ici. Enfin, un amusement : suite, suppose-t-on, à la rumeur ouïe hier (« c’est pas comme à Vienne, ici, les chanteurs sont sonorisés »), la Philharmonie fait préciser pour le quatrième tome que « le concert sera enregistré », donc que, si y a des micros, c’est pas pour que Carla Bruni ou Zaz puisse chanter Brünnhilde, ou pour compenser une Monnaie provisoire, pauvres connes de tout sexe.
Bien.
Et maintenant, laissons la musique grouver.

L’histoire

Voir ici.

Le concert

Reconnaissons-le d’emblée : pour le grand jour, l’orchestre du Mariinsky ne paraît pas tout à fait sous son meilleur (grand) jour. Certes, on écoute une phalange rouée, rodée et pas érodée ; mais de nombreuses scories sont là pour nous rappeler que le concert est une prise de risque permanente, surtout sur une telle durée : dérapages redoutés et advenus du premier cor solo, fourchage du clarinettiste solo jusque-là impeccable comme son collègue si important à la clarinette basse (principe de l’auditeur : on retient les fausses notes, presque jamais les bonnes), départs moins synchrones que la veille – des signes d’humanité dans un océan de beautés sonores, peut-être aidés par une direction d’un chef plus précis sur ses gestes vers les chanteurs qu’en direction de ses serviteurs instrumentaux.

Mikhail Vekua (Siegfried) et Olga Volkova. Photo : Bertrand Ferrier.

Le plateau vocal est impressionnant, chœur puissamment fonctionnel compris, quoique peut-être plus sujet à subjectivité que la veille. Mikhail Vekua chante Siegfried après avoir chanté l’opéra-titre la veille. Par prudence, subodore-t-on, il fait annoncer qu’il « relève de maladie ». Sans doute a-t-on donc mal ouï lors de l’épisode précédent, qui nous avait époustouflé techniquement. Aussi nous tournons-nous vers notre voisine avec un sourire entendu – un sourire de connard, donc, que nous maîtrisons, c’est curieux, super bien : évidemment, on ne peut pas chanter deux trucs aussi énormes en vingt-quatre heures. Alas, we should have known better : Violeta Urmana nous avait fait le coup à Bastille. L’homme-phare sera constant, impeccable, franc devant les difficultés, maître de son souffle, faraud devant les aigus, tonique dans ses dialogues. S’il peine à nous émouvoir ou, plutôt, si nous peinons à être ému par son incarnation, il serait insultant de n’insister que sur sa performance technique : son souci musical est patent, comme en témoigne une ligne vocale qui ne se dérobe jamais devant les nuances, donc les redoutables piani. Ce ténor est super fort sa mère, par Zeus.

Tatiana Pavlovskaya est Brünnhilde avec constance et mérite. Constance : la voix est au niveau du rôle, sans dureté dans les extrêmes de la tessiture et avec un très joli médium. L’artiste n’en fait jamais des caisses, ni vocalement, ni scéniquement – pas de tenue extravagante, pas de surjeu immobile. Elle chante avec talent, sans tenter de feindre un charisme sexy ou tellurique que ni sa personnalité, ni son don, ni son travail, ni son savoir-faire ne lui donneraient. C’est sans doute rédhibitoire pour nous faire frissonner pendant toutes ses interventions, mais cela reste une performance mélodieuse devant laquelle il convient de s’incliner. Car à la constance s’ajoute le mérite : sa dernière tirade, qui conclut la tétralogie, est extraordinaire. Pendant un quart d’heure, la cantatrice oublie sa retenue et fait vibrer la salle. Certes, elle est obligée de demander au « coursier » Grane d’aller se faire cramer avec elle, mais elle touche lors de son stupide sacrifice à quelque chose qu’elle avait simplement effleurée jusqu’à ce moment. Ça larmoie autour de nous, avec justice : Tatiana Pavlovskaya est plus qu’une solide Brünnhilde.

Elena Stikhina (Gutrune). Photo : Bertrand Ferrier.

Alors que les filles du Rhin chantent leurs rôles plutôt correctement – peut-être Irina Vasilieva en Wellgunde nous séduit-elle moins qu’Ekaterina Sergeeva en Flosshilde ou Zhanna Dombrovskaya en Woglinde –, aucun personnage secondaire n’est desservi par son interprète. Olga Savova grave son personnage dans les impressionnantes profondeurs de la fille de dieu plus soucieuse de son destin que de sa race, ce qui est plutôt honnête de la part de Waltraute. Fort de sa voix sûre et de son aisance scénique, Roman Burdenko est un Alberich bête, méchant et impuissant comme il sied. Elena Stikhina, Brünnhilde brillante le vendredi, rayonne dans sa robe beaucoup plus échancrée que la veille : voilà une Gutrune qui, timbre assuré et sensibilité loin des mièvres sensibleries, exprime à la fois l’envie de mâle et la mâle envie de mener sa vie en assumant les hauts comme les bas. Evgeny Nikitin est le Gunther parfait, celui qui ronchonchonne et fait la gueule – mais on aimerait bougonner comme lui ! Et, cerise sur ce majestueux gâteau, Mikhail Petrenko est le Hagen puissant qu’il faut pour tenter de tout manigancer… en vain.

La conclusion

Peut-être n’est-ce pas la version la plus aboutie que nous ayons ouïe ; mais, comme version scénique 100 % russe, ce Ring de la troupe à Valery Gergiev se pose là dans la hiérarchie du savoir-faire, de la juste distribution et des grands chanteurs méconnus. Sans être souvent tellurique, cette interprétation de la tétralogie séduit grâce au métier de l’orchestre et à la richesse du réservoir vocal de l’ex-empire soviétique. C’est déjà fort fieffé, malepeste.

La Walkyrie, Philharmonie, 25 mars 2018

Valery Gergiev. Photo : Bertrand Ferrier.

Devant la montagne, osons le rappel : le ring, c’est seize cordes ; le Ring, c’est quatre soirées et vachement, vachement plus de cordes. Ce dimanche, le Mariinsky, sous la direction de Valery Gergiev, venait zouker La Walkyrie à Paris. Nous y étions, pas que, même si, à la marge, ça joue, parce que nous tendons bien haut un médius préalablement humecté aux débiles qui pensent que Wagner, c’est le nazisme ; pas que, non plus, parce que nous adressons la même expression digitale à ceux qui prétendraient boycotter Valery Gergiev sous prétexte qu’il est le laquais culturel de Vlad Poutine ; et pas que, ben non, parce que c’est mal d’aller applaudir Yevgeny Nikitin, dont on regrette davantage les explications risibles pré-Bayreuth que son droit à avoir des tatouages, même honnis par des bien-pensants si prompts à être choqués pour avoir leur entrefilet de gloire médiatique. Tiens, puisqu’on, c’est le caca de le dire, parle des cons, saluons Claude Guéant, l’homme qui ne dépense que 80 € par an… mais arrive au con(ha, ha)cert avec berline de luxe, chauffeur, garde du corps et entrée sécurisée payée par les cons qui, eux, payent leurs billets. Claude, j’espère que, la prochaine fois que tu entreras avec une telle gloire dans une institution publique, ce sera dans un cul-de-basse-fosse à ton image. Mais c’est pas le sujet du post, enquillons, avec un « i », merci.

Passons donc au synopsis du jour. La Walkyrie, c’est essentiellement l’histoire d’un frère qui nique sa sœur et la féconde (c’est mieux pour préparer les prochains épisodes). Le dieu qui a engendré le bâtard veut le protéger. Sa femme lui lui ordonne de le défoncer. Courageux comme un dieu, Wotan envoie sa fille préférée faire le sale boulot. Comme elle le fait pas, il se résout, pour sauver son couple et ses pantoufles, à buter le fripon et punir l’insolente. Voilà. En gros, hein. Pour plus de précisions, par exemple, c’est zizi.
L’opéra est hénaurme, puisqu’il enchaîne trois actes d’1 h 10 à 1 h 30, avec deux p’tits entractes. On apprécie d’emblée l’accueil ridicule de la placeuse qui lâche : « Je vous donne qu’un programme pour deux, j’en ai pas assez. » Premièrement, t’en as, tu donnes, pauvre sotte. Deuxièmement le concert est annoncé complet depuis plusieurs mois : c’était pas possible de prévoir un programme par siège ? ou juste une distribution, parce que c’est ça l’intéressant ? ou, si tu veux la jouer généreuse, un programme qui inclut les durées des parties, parce que ça peut être sympa pour les naïfs ? Troisièmement, jeune péronnelle et sale menteuse, tout le monde en a déjà piqué deux, des programmes, sur ton stock situé à l’entrée, car chacun écule ton mensonge. Non, ça ne veut rien dire, mais je propose une question qui est peut-être un détail pour vous mais qui, pour nous, veut dire beaucoup : c’est quoi, ce truc du « j’en ai pas assez », choupette ? À la fin, tu les revends à un recycleur de papier ? Tu te les tailles en biseau et, avec ou sans une giclette de vaseline, tu en profites ? M’énerve, les trompeurs satisfaits. M’énerve aussi l’inégalité républicaine : devinons à combien de programmes a droit (dans ses bottes ou son fesse, nul ne sait) cette cochonnerie de Claude Guéant quand il vient accompagné. Bien.

Varvara Solovyova (Siegrune), Anna Kiknadze (Girmgerde), Oxana Shilova (Helmwige), Zhanna Dombrovwkaya (Gerhilde), Natalya Yevstafieva (Waltraute), Evelina Agabalaeva (Rossweisse), Irina Vasilieva (Ortlinde), Yekaterina Krapivina (Schwertleite). Photo : Josée Novicz.

La prestation de l’orchestre est remarquable, même avec les miniscories constitutives du live de grands orchestres, du type petites baisses de tension à mesure que les actes se déroulent, ou couacs sporadiques des cors pour rappeler qu’ils sont humains. L’ensemble est joué avec art et professionnalisme. Côté solistes lyriques, les gros rôles sont au rendez-vous ou presque. Mikhail Vekua, qui a pourtant chanté Loge la veille, est un Siegmund excellent. Certes, il n’a pas l’aisance onctueuse d’un Jonas Kaufmann ; il ne semble pourtant jamais en difficulté. Il a le rôle dans la voix et dans les intentions d’interprétation – ce qu’il chante est juste et bon. Sa Sieglinde, Elena Stikhina, n’est pas en reste : en dépit de la niaiserie de son rôle, elle ne laisse jamais le sentimentalisme déborder l’exigence pyrotechnique qui lui incombe. La Brünnhilde de Tatiana Pavlovskaya est solide, et l’on regrette que la miss ne soit reconduite que pour Siegfried, pas pour le Crépuscule de septembre (il est vrai qu’elle chantera la veille, mais Mikhail Vekua est annoncé pour les deux Siegfried), tant elle convainc sur cet épisode.

Le débat arrive avec Yevgeny Nikitin. En effet, après un début impressionnant, l’artiste craque complètement. Visiblement hors de forme, il souffre le martyre et peine à tenir jusqu’au terme de sa prestation, malgré l’assistance aquatique de Brünnhilde et la main portée à son oreille droite. Doit-on pour autant le blâmer ? À notre sens, certainement pas : il faut plutôt saluer la performance d’un chanteur sans doute malade, à l’instar d’un Christian Franz touchant en Tristan grâce à son courage, qui fait l’effort de chanter jusqu’au bout, avec des faiblesses mais sans ridicule, ce qu’il a promis d’interpréter. On a hâte de le réentendre dans deux rôles, moindres (le Wanderer et Günther), en septembre. Les autres artistes sont sans reproche : on apprécie les graves du méchant Hunding, bien servis par Mikhail Petrenko, la bonne tenue globale des filles de Wotan et la solidité rageuse de Yekaterina Sergeeva en Fricka, bafouée mais manipulatrice : beau travail.

Yevgeny Nikitin, enfin libre. Photo : Josée Novicz.

En conclusion, une belle prestation de la bande à Valery Gergiev, qui sait déjà que du lourd l’attend dans quelques mois, pour leur retour à la Philharmonie qui ne devrait pas tarder à afficher complet, le Ring étant en tête du boxe office. Bien.

L’Or du Rhin, Philharmonie, 24 mars 2018

Vladimir Gergiev au max de son sourire. Photo : Josée Novicz.

Le Ring fait driiing avec la première partie des deux diptyiques russes : entre mars et septembre, le Mariinsky exporte ses habitudes wagnériennes nées en 2003, avec, en guise de mise en bûche vouée à envoyer du bois, L’Or du Rhin ce samedi et La Walkyrie ce dimanche. Donc, Valery Gergiev à parti, c’est l’pari, et ça marche peu ou prou, sans « t », merci, dans les deux sens, je pense qu’il est inutile de spécifier lesquels. Alors que ses fans espéraient, après sa prestation, croiser le chef au cure-dent à la sortie des artistes (« non, il dédicace son livre / – Il a sorti un livre ? Je savais pas / – Lui non plus, il croyait juste avoir dit quelques mots à un mec, et bim », bien – oh, ça va), la Philharmonie mettait du temps à se vider de ses spectateurs tant l’enthousiasme avait été partagé, ce qui n’est pas toujours un synonyme de mesuré – comme quoi, les synonymes, faut s’en méfier. Que s’était-il donc passé pendant plus de cent cinquante minutes sans entracte, dans une salle comble, pour expliquer cet enthousiasme ?
Pour ceux qui s’intéressent au synopsis de Das Rheingold, disons que c’est, fondamentalement, une histoire de BTP, fondée sur un litige entre un couple qui se croit plutôt malin – il propose de refiler aux entrepreneurs la sœur de madame, en guise de paiement –, puis qui s’en mord les doigts parce que les entrepreneurs acceptent et, du coup, y a plus personne pour aller cultiver le verger. Plus de détails sur le pitch ici.

Mihail Petrenko (Fafner), Vadmi Kravets (Fasolt), Ilya Bannik (Donner), Alexander Timchenko (Froh), Zlata Bulycheva (Erda), Oxana Shylova – enfin, un bout (Freia), Anna Kiknadze (Fricka), Mikhail Vekua (Loge) et Yuri Vorobiev (Wotan). Photo : Josée Novicz.

Cette version de concert permet de rappeler un problème structurel de la Philharmonie de Paris : l’acoustique est aléatoire. À la place où nous sommes, pourtant en hauteur, nous entendons parfaitement les chanteurs, au point de soupçonner une improbable amplification, non parce que ça envoie, jusque dans les respirations, mais parce qu’il est impossible d’identifier la provenance du son. Si l’on accepte cette étrangeté assez perturbante, on peut affronter ces 2 h 30 (plus proches des 2 h 45) avec l’orchestre et les solistes du Mariinsky, accompagnés par le chef-qui-dirige-juste-les-concerts-pas-les-répétitions, réputation affirme. Le résultat est tout à fait gouleyant, bien que l’énergie étonnante et bienvenue du début semble se déliter à mesure que passent les scènes de cet ample prologue. L’orchestre est remarquablement préparé et semble fort expérimenté dans cette saga, prêt à répondre aux signes parfois cabalistiques du chef, voire à les anticiper. Le contraste entre les ensembles, les détails des pupitres et le souci du juste accompagnement séduisent.

Côté solistes, les Russes débarquent avec des Russes, ce qui paraît très exotique en France où l’Opéra national ne programme, c’est à peine une exagération, quasi aucun Français. Ce samedi, toutes les voix sont sûres, travaillées, précises et engagées, n’en déplaise au critique qui critique. Dans les grands rôles, Yuri Vorobiev, Wotan du jour capable de chanter les mains sous les aisselles tant il se sent à l’aise sur la fin, a la faconde du rôle, mais sa voix, initialement sûre, paraît moins solide à partir de la scène avec Alberich. Mikhail Vekua est un Loge pervers à souhait, même si on aurait pu l’imaginer plus noir et moins en recherche de sympathie que ce que ses sourires laissent entendre, version de concert oblige. Les deux minifrangins ennemis, Mime (Andrei Popov) et Alberich (Roman Burdenko), jouent avec gourmandise leurs personnages, l’un de chougnard benêt, l’autre de vainqueur provisoire aussi sot (et non point aussi son, ceci serait sans sens, sauf pour un charcutier, à l’art rigueur) qu’un balai ou que son frère… même si l’on aurait rêvé, parfois, plus de graves pour le nain-crapaud. Les filles du Rhin (Zhanna Dombrovskaya, Irina Vasilieva et la rayonnante Yekaterina Sergeyeva) chantent avec une joliesse soignée leurs trios voire leurs soli, même si on ne jurerait pas que, dans la tribu de Zhanna, la langue allemande soit extrêmement naturelle. Les deux frangins géants, Fafner et Fasolt, sont incarnés par Mikhail Petrenko et Vadim Kravets, qui font valoir leur énergie en colère plus que la puissance de leurs graves, ce qui montre ainsi la palette d’un Mikhail Petrenko loué jadis dans cette salle Pleyel massacrée par les crétins incultes de hauts fonctionnaires français, bref. À notre goût, il manque aussi un p’tit quelque chose aux deux autres solistes principaux : Alexander Timchenko est un Froh vaillant mais sans la puissance incontestable qui sied au rôle ; et Anna Kiknadze, coupe façon Waltraud Meier, propose une Fricka plus soprano que mezzo – c’est une option, mais, pour la maîtresse du destin, ce n’est pas notre casting préféré. Dans l’ensemble, le plateau vocal oscille donc entre digne et impressionnant.

Valery Gergiev. Photo : Josée Novicz.

De sorte que, entre artistes vigoureux et orchestre joliment à l’ouvrage, le snobisme du spectateur revenu de tout peut être mis à part pour saluer un concert de très haute volée. Le long triomphe fait aux musiciens et aux chanteurs est mérité, en attendant l’écheveau échevelé de La Walkyrie dès ce dimanche.