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Fruits de la vigne – Domaine Angiuli, « Primitivo »

Photo : Bertrand Ferrier

 

Double danger :

  • aller un voir un caviste en lui demandant un vin pour accompagner des spaghetti bolognaise, et se voir proposer un vin italien ;
  • penser « Ha, pourquoi pas, je connais pas » et accepter la suggestion.

Oui, quitte à jouer les bravaches, nous nous sommes senti de taille à affronter ce double péril. Aussi nous sommes-nous retrouvé en possession d’une bouteille de « Primitivo », un vin du domaine Angiuli, dans la province de Bari. Comme son nom l’indique, c’est un monocépage (100 % primitivo, donc) réputé corsé, ce que confirme l’étiquette affichant sans complexe 14,5°.
La robe est d’un rouge plutôt clair. La trouble une tentation vers l’obscurité et la densité dans laquelle elle n’ose point tout à fait plonger.
Le nez est discret. On croit sentir qu’il égrène, timide, un petit chapelet où grains de café et de cassis se côtoient avec un sens du vivre-ensemble qui ferait se pâmer un élu socialiste, tant qu’il en reste, prônant la mixité sociale bien calé dans son duplex de la place des Vosges. A posteriori, j’ai bien lu qu’il fallait y découvrir des « herbes aromatiques » : j’ai dû mal chercher ou me laisser distraire par un bosquet aux mouvements suggestifs car je n’ai rien décelé de tel.
La bouche s’articule en trois temps.

  • D’abord, derrière le pétillement qui gâche un peu son attaque, fleurit un bouquet d’épices où la cannelle ne laisse pas sa part aux chiens qui, au reste, s’en seraient fichés comme de colin-tampon.
  • Ensuite s’établit une amertume aux accents caféinés (oui, je tente « accents caféinés », c’est sans doute une remotivation lexicale extrêmement signifiante, à moins que ce ne soit un syntagme de bon gros snob des familles, voire les deux).
  • Enfin, on semble se diriger vers une impression compotée, plutôt floue donc assez difficile à attribuer à une dominante spécifique.

Le mariage avec le trio pâtes-tomates-viande est adéquat, mais il manque au jus la netteté, la personnalité voire l’originalité qui provoquerait un sain dialogue avec un mets proportionnellement peu relevé. Si à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, à échouer avec  danger, on ne triomphe pas beaucoup plus. Est-ce, comme l’eût écrit Pier Paolo Pasolini (in : Une vitalité désespérée. Anthologie personnelle 1953-1964, Gallimard [1973], « Poésie, 2020, p. 87),

 

justement en cette torpeur
qu’est la lumière ? en cette inconscience
d’enfant, d’animal ou d’ingénu libertin
qu’est la pureté ?

 

En l’espèce, nous aurions sans doute aimé que la pureté de la lumière se secoue ou nous transperce. Qui sait si, la prochaine fois que nous braverons une double menace…

 

Fruits de la vigne – Château Mourgues du grès 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Notre quête de blancs savoureux autour de dix euros, prix parisien, continue dans les franges hautes de la frontière, avec ces « Galets dorés » proposés à 11,5 € chez NYSA pour accompagner ce qu’il reste d’un petit plateau de fromages. Le produit fait partie du catalogue du château Mourgues du grès, un vignoble labellisé costières-de-Nîmes et chapeauté depuis près de vingt-cinq ans par François Collard.
La robe affiche un jaune presque bouton d’or. La couleur est

  • soutenue et unie,
  • élégante et aguicheuse,
  • sérieuse et assez mystérieuse pour être appétissante.

Le nez, discret mais présent, hésite entre

  • le floral,
  • le minéral et
  • le beurré.

Il promet un vin joliment construit.
La bouche surprend d’abord par une entrée directe, franche, marquée par une amertume agréable. Pas de rondeur à traquer, mais de belles notes associant

  • le cassis,
  • une pointe d’agrumes a posteriori et
  • une touche d’amande écrasée qui semble émerger dans l’harmonie finale.

Le mariage avec trois fromages est globalement heureux et témoigne d’une louable adaptabilité du vin. La limite se situe peut-être avec l’Ossau-Iraty, dont les saveurs toniques et affirmées paraissent décontenancer son accompagnateur. Comme en écho lointain et anticipé, dans ses Poèmes bleus, Georges Perros écrivait :

 

Il est cent façons de mourir.
Pour vivre, on est beaucoup plus sage.
Il s’agit de savoir moisir
Entre l’espoir et le fromage.
(Gallimard [1962], « Poésie », 2019, p.98)

 

Le fromage, c’est fait. L’espoir, on verra plus tard. Dans l’interstice, cette moisissure est un champignon bien séduisant.

 

Fruits de la vigne – Malhòl 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Le nouvel épisode de notre enquête sur « que boire de correct à Paris autour de 10 € ? » ne nous entraîne pas au bout de la nuit avec les démons spécialisés dans cette affaire, mais du côté des côtes-de-gascogne. Sur le grill, un Malhòl (le mot semble signifier « jeune vigne ») 2022. Ce produit, inventé par Simon Capmartin et Guillaume Couralet, est disponible pour tout juste moins de 10 € chez NYSA et d’autres cybercavistes, bien que la fiole soit annoncée comme étant issue d’une « cuvée exclusive » de NYSA. Il est le résultat d’un assemblage de trois cépages :

  • malbec pour moitié,
  • merlot pour 40 %, et
  • le solde en tannat.

La robe est taillée dans un tissu grenat foncé. Sa belle compacité s’éclaire d’un rouge

  • presque clinique,
  • net et
  • lumineux.

Pas tout à fait affriolante, la chose s’annonce a minima intéressante.
Le nez est complexe à saisir. L’on croit distinguer le froissement d’une feuille de cassissier ; puis une pulsion proche de la synesthésie nous prend, et nous voici perdu entre des affaires de papilles plus que de naseaux, situant notre impression entre sucré et acidulé. De quoi activer notre curiosité !
La bouche confirme la proximité avec le cassis mais s’entortille également dans des notes de réglisse qui forment une plaisante extension à la pièce principale couverte de fruits noirs. Une certaine astringence donne à son tour une pâte plutôt heureuse à l’ensemble. Toutefois, le résultat reste trop peu présent à notre goût, même face à un plat aussi simple qu’un cordon bleu enrubanné de légumes variés. Pour nous séduire, il manque

  • de la tonicité,
  • de l’affirmation, peut-être
  • de l’ambition gustative.

Avec 12,5°, la quille semble plutôt pensée pour des amateurs de vin « pas trop fort », dont l’accompagnement

  • discret,
  • sans chichi,
  • murmuré mezza voce,

serait la tâche principale. Sans doute ne sommes-nous pas assez amateur de « vins de copain » et de « jus de convivialité » pour être pleinement embarqué dans le projet de cette cuvée. Que diable ! Comme l’écrivait Paul Valéry de la mer, quand l’heure de la dégustation a sonné,

 

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! (…) [et que]
la vague en poudre ose jaillir des rocs !
(In : Le Cimetière marin [1929], cité in : Mon beau navire, ô ma mémoire. Un siècle de poésie française. Gallimard, 1911-2011, Gallimard, « Poésie », 2011, p. 199)

 

Baste, si Dieu nous prête vie ou réciproquement, nous quêterons ailleurs nos points d’exclamation.

 

Fruits de la vigne – Château de Côme 2016

Photo : Bertrand Ferrier

 

Grâce à son grand-père, il a été l’un des cadors du port d’Anvers, version Belgafrique. Avant de périr en 2020, le baron Maurice Velge avait investi une partie de sa fortune dans des vignobles, dont le château Clauzet et le château de Côme. Bénéficiant de l’appellation Saint-Estèphe, le vin à l’étiquette à peine pompeuse associe cabernet-sauvignon et merlot à parts égales. Le produit est disponible – 20 000 quilles sortent des fûts chaque année – pour 21 € aux Galeries Lafayette ou pour un prix équivalent, hors frais de port, sur divers sites tel celui-ci. Cependant, on peut aussi aller le chercher à 35 € chez NYSA, si on a trop d’argent, évidemment. (Mais de rien, j’adore rendre service, tu penses.)
La robe de l’édition 2016 apparaît presque unie, tendance cerise griotte, penchant sans tomber vers la noirceur du café : deux promesses émoustillantes.
Le nez, plus étouffé que léger, parle petit-déjeuner. On imagine un café intense qui refuse poliment de déranger celui qui dort encore, quelque soit son sexe. Emporté par l’image, on croit déceler une tartine trop grillée pour le plaisir de l’arôme et de la provocation. C’est alléchant.
Las, la bouche, ne racontons pas la messe, nous l’entendons assez souvent, attaque assez platement. Évitant avec habileté le soupçon d’astringence, le cassis s’immisce derrière le palais. Un reste de pain grillé (notre ressenti du jour…) persiste dans les naseaux. La finale tranche : son bel équilibre abandonne toute espérance de profondeur.
Le mariage avec un tartare accompagné, forcément, de frites maison et de petits légumes pour la forme et aussi parce que ça croque, se révèle rien de plus que correct. La dégustation, deux jours plus tard, du solde de la bouteille est une épouvantable déception : le vin, pourtant conservé dans les conditions raisonnables que suivent tous les vins ici dégustés, semble s’être caramélisé et est devenu imbuvable. Vraiment imbuvable, même pour le plaisir de la tite goutte. Une bouteille daubée, peut-être ? Une déception, assurément.