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Pierre Jacquot

Denis Levaillant, « Préludes non mesurés de Louis Couperin » (DLM)

Première de pochette

C’est à une étrange exploration que nous invite le compositeur et pianiste Denis Levaillant avec son récital mélangeant des « préludes non mesurés » de Louis Couperin, composés il y a peu ou prou quatre siècles.

  • Étrange parce que rare – les récitals Louis Couperin ne sont pas les concerts savants les plus fréquents ;
  • étrange parce que dévolue au piano, quand Louis Couperin est plus souvent kidnappé par les clavecinistes et les organistes alors que Rameau s’est échappé de la tutelle des premiers grâce au carton d’Alexandre Tharaud ;
  • étrange parce que personnelle, l’interprète revendiquant d’avoir mix’n’matché des feuilles du recueil selon son « bon goût ».

Rien de saugrenu, néanmoins, dans la démarche du musicien. L’affaire est sérieuse :

  • le choix de l’édition est argumenté,
  • l’exécution des ornements est réfléchie, et
  • la distribution des tempi, libres, a été pensée.

Le voyage bien encadré s’ouvre in medias res puisque, sur le disque que nous écoutons, la première phrase inscrite sur la partition (l’arpège d’Ut) n’est pas présente – sans doute un problème propre à mon gramophone. Là encore, l’oreille est tout de suite saisie par l’étrangeté de cette musique. Étrange, en effet, cette semi-liberté de pantin désarticulé qui casse la régularité coutumière en alternant

  • énoncé calme,
  • suspensions résonantes et
  • brusques jaillissements.

Étrange, cet effet de sustain (le pianiste revendique de n’avoir quasi pas utilisé la pédale qui permet de tenir les sons) lié à l’écriture du compositeur qui exige de longues tenues de basses – ici bien mises en valeur par le choix de l’instrument, le registre grave du Yamaha CFIIIS réglé par Guillaume Durambur offrant une assise intéressante aux volutes du médium et de l’aigu. Denis Levaillant joue pleinement sur

  • la confusion,
  • la perte de repères et
  • l’incertitude propre à cette musique…

et propre aussi au concept même de prélude, sorte d’improvisation ouvrant, en l’espèce, sur un morceau qui n’arrivera pas. Étranges aussi ces dissonances qu’appréciaient les grands créateurs de l’époque (Johann Jakob Froberger, auquel Louis Couperin rend hommage dans un feuillet, était le spécialiste de ces grincements savoureux). Étrange, enfin, cette musique insaisissable, qui prend plaisir à s’échapper dès que l’on croit la saisir.

  • La variété de touchers surprend ;
  • la netteté des phrasés crée des certitudes qui, l’instant d’après, s’effondrent ;
  • la fantaisie qui semble animer l’inspiration rechigne à être encagée derrière les barreaux du prévisible.

 

 

Il nous semble que l’on aurait davantage apprécié la découverte si la prise de son, signée Susie Lopez Uroz et Pierre Jacquot, avait respiré davantage, au sens où nous avons l’impression d’être collés dans la table du piano, dont les bruits de mécanique perturbent par moments l’écoute, conduisant parfois les techniciens à des choix assez disgracieux (fade out assez grossier du prélude 3, par exemple, alors que le raclement de gorge d’après le quatorzième prélude, à 2’37, aurait dû être gommé, même s’il traduit une volonté de privilégier le vivant au léché).
Ce nonobstant, l’on peut supputer que le choix artistique de proximité absolue, par sa radicalité, tend à précipiter l’auditeur dans le grand huit d’une partition qu’animent

  • cahots,
  • rebonds,
  • attentes et
  • cavalcade.

À mesure que s’écoulent les préludes, l’indécidabilité devient plus savoureuse que bousculante. Nous voici suspendus

  • à la note à venir,
  • à l’accident dont on sait qu’il va arriver mais pas du tout comment il va sonner,
  • à l’idée qui va soudain prolonger le récit.

Les repères musicologiques, effacés, tentent de se reconstruire en inventant des similitudes avec une certaine musique minimaliste. Il est exact que le matériau brut est aussi étique que paradoxal :

  • la partition est écrite,
  • liaisons et ornements sont souvent précisés, et cependant
  • l’interprète est libre de choisir
    • ses tempi,
    • ses rythmiques et, dans une large mesure,
    • ses articulations.

Il revient donc à celui qui joue cette musique

  • non seulement de la jouer mais aussi de l’incarner,
  • non seulement de l’énoncer mais de lui insuffler une vitalité simplement esquissée par le texte,
  • non seulement d’égrener les notes mais de leur inventer
    • un sens,
    • une direction,
    • une raison d’être que le compositeur a laissés en pointillés.

L’on pourrait craindre un effet de lassitude (répétition du même type de morceaux) émoussant la curiosité liminaire. La réalité pourrait bien être inverse. D’abord parce qu’il faut à l’auditeur le temps d’apprivoiser ce langage. Ensuite parce que Denis Levaillant parvient à jouer chaque prélude avec

  • la même fausse naïveté,
  • la même impression de découverte,
  • la même malice, en somme,

de sorte que l’intensité de la surprise ne s’émousse pas. Enfin, parce qu’il y a une forme de jubilation à être déçu en bien, la crainte d’avoir vite épuisé le plaisir de la découverte et de l’inattendu se dissipant grâce à

  • l’énergie d’un trille,
  • l’ouverture du narratif à un registre nouveau,
  • la beauté d’une résonance que traverse soudain un trait staccato, etc.

 

 

Certes, les « Préludes non mesurés » sont de la musique qui ne s’entend pas : il faut l’écouter. Non que la chose soit

  • complexe,
  • hermétique ou
  • cryptée,

mais bien qu’il s’agit d’une musique à suspense. N’y cherchons point

  • de mélodie accrocheuse,
  • d’harmonisations aguicheuses,
  • de motifs proches de l’earworm ni même
  • des passages encore plus pyrotechniques qu’ouvertement virtuoses.

Nous n’en trouverions guère. Pour tout dire, nous serions en peine de fredonner le morceau à peine l’avons-nous ouï, oui. En échange, le porte-voix de Louis Couperin nous propose une série

  • d’histoires cabossées,
  • d’esquisses au dévoilement progressif,
  • d’images qui apparaissent pour aussitôt se dissoudre.

Les événements ne manquent pas :

  • des notes répétées se font écho entre dextre et senestre,
  • des montées s’interrompent,
  • un commentaire ironique gronde dans les graves,
  • un ornement développé tarde à révéler où il veut aboutir,
  • une vaste envolée dégringole brusquement dans les abysses des petits marteaux,
  • une apparente régularité s’interrompt et s’écroule sans crier gare, etc.

Au fil des préludes, manière de connivence se crée entre l’auditeur et le musicien, dont on apprend à avoir hâte qu’il nous conte une nouvelle histoire, en espérant qu’elle sera aussi haute en couleurs que la précédente. Par chance et non par hasard, le travail rigoureux de l’interprète lui a permis d’associer deux qualités qui pourraient paraître contradictoires : d’une part, la cohérence du son et du style d’un Louis Couperin au piano ; d’autre part, la préservation d’un esprit

  • fantasque,
  • ludique et
  • inventif

nimbé dans un plaisir de narration musicale jamais pris en défaut au long de ces cinquante minutes. Aucun prélude n’écrase l’autre. Chacun propose un nouvel épisode d’une même saga, parfois tuilé et parfois singularisé selon l’enchaînement des tonalités décidé par Denis Levaillant, lequel souligne par l’exemple que la musique de Louis Couperin n’est pas une musique facile, écrite à la chaîne selon des schémas reproductibles à l’infini, mais un cadeau offert à l’interprète pour transformer

  • une œuvre fermée en œuvre ouverte,
  • un témoignage d’us musicaux passés en une musique très actuelle,
  • un recueil inscrit dans sa lointaine époque en une aventure esthétique susceptible de secouer l’auditeur d’aujourd’hui.

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