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Stand-up

Yann Guillarme, « Libre », L’Européen (Paris 17), 6 mars 2026

Florilège de l’affiche

Yann Guillarme ne le sait pas, mais il va affronter sinon le plus gros défi de sa carrière, du moins le plus con. Naguère, j’ai acheté mon billet pour le voir afin de rire alors que, pour des raisons qui n’ont pas à être exposées ici comme on étale ses lettres au Scrabble, ce 6 mars 2026, pas du tout envie de marrade. Vas-y, mon pote, débrouille-toi avec ça ! Autant dire que cette chronique est biaisée, un peu comme si tu invites quelqu’un à tenter de battre le record du monde du 100 mètres avec Gérard Larcher (et ses fauteuils à 40 000 balluches, l’enflure) sur le dos. Mais c’est notre liberté à nous de placer la barre très haut, ne serait-ce que pour passer dessous plus aisément – non, elle est pas de nous, celle-là, elle est piquée à Barthélémy Saurel.
La liberté de Yann Guillarme – vu jadis à l’Apollo 90, lui qui blinde aujourd’hui une nouvelle fois un théâtre de 350 places où le stand-up, ultra rentable, a balayé la tradition chanson qui y vibrait jadis – ne va pas jusqu’à tatouer sur son front « les terroristes de Daesh sont des petites pédales », peut-être parce qu’il n’a pas encore le front assez grand ou parce qu’il serait nul à la bagarre, surtout face à une Kalash. Elle consiste plutôt, entre autres facettes,

  • à revendiquer une grosse dose de vulgarité dans un monde prude,
  • à marteler qu’il a été bisexuel avant de se mettre en couple avec « la même nana » depuis vingt ans (voire après),
  • à faire de la fellation le principal sujet ou, du moins, gimmick de la soirée, jusqu’au : « Brad Pitt, s’il arrive torse nu, toutes les femmes veulent le sucer. Moi aussi. Même s’il n’est pas torse nu. Même si c’est pas Brad Pitt »,
  • à admettre, selon son sketch bien rentabilisé, qu’il est mi-gros vu qu’il aime bien bouffer (mais c’est plus facile d’inciter à sucer, assure-t-il, en foutant de la chantilly sur son zguègue qu’en l’agrémentant d’un céleri, même quand tu as choisi une vegan comme aspiratrice),
  • à expliquer qu’il DÉTESTE LES CYCLISTES tout en coursant les keufs grillant un feu rouge sur sa trottinette électrique (« c’est pas moi qui l’ai achetée ») alors même que son échelle de Richter à lui, c’est l’Argus,
  • à affirmer qu’il est surtout de gauche mais parfois de droite, ça dépend s’il faut manger du bœuf de Kobé ou de Lidl,
  • à reconnaître qu’il déteste les fêtes foraines à la fois parce qu’il n’aime pas les manèges à sensation aux conditions de sécurité douteuses à cause de Jojo Lopez et des siens, et parce qu’il y découvre que son fils, sa bataille, est trop con pour appuyer sur un bouton qui permettrait à son avion de décoller et à lui d’attraper la queue de Mickey (le père, lui, finira avec, dans la bouche la queue de Mickey, le patron du manège),
  • à inculquer la politesse à son gamin tout en lui offrant l’image d’un connard sanguin qui connaît les codes de survie à Paris,
  • à adoooorer l’impro tout en revendiquant être nul dans l’exercice (« par exemple, tu t’appelles comment ? Fred ? Voilà »),
  • à claironner que, pour maigrir, faudrait lever le pied et non le coude sur l’alcool, « mais rien que de dire ça, j’suis en manque »,
  • à vouloir rester avec sa femme mais pas au point de ne pas chier en public à cinq heures du matin malgré les menaces de séparation immmmmmmédiate,
  • à respecter le consentement et la liberté du beau sexe mais à reconnaître être habité par Jean-Marc dit Juan Marco, l’animal affamé de chair qui demande à être nourri ou à nourrir « au moins de temps en temps »,
  • à se sentir bien vivant tout en percevant l’haleine d’Alzheimer pas très loin devant lui (« je voudrais que mon fils se souvienne de moi comme celui qui, dans un éclair de lucidité, alors qu’il était alzheimerisé, mettait des low kicks sur le pif des requins de Marineland avec son zguègue »), ou
  • à être audacieux tout en rappelant que CNews, c’est vilain, et le Moyen Âge, c’était chaud pour accoucher ou se faire soigner une dent, même si l’époque avait un avantage : Michel Sardou n’existait pas.

La tension est palpable (belle expression de merde, mais, déjà, on a évité les épithètes façon « ciselé », « jubilatoire » ou « coruscant », alors bon) entre, d’un côté, la pulsion de lâchage qui sied au comédien et à ses multiples voix caractéristiques quand le texte libère l’artiste pour friser l’absurde quitte à défriser les gentils petits censeurs, et, de l’autre côté, la prudence qui l’oblige à rappeler qu’il est du bon côté et connaît les codes

  • (le consentement,
  • les médias autorisés selon les gens de gauche,
  • les épisodes sur la déconstruction des stéréotypes de rôles genrés, etc.).

La peur d’être désigné comme un facho – lui qui émarge pourtant à Canal, gage d’une capacité à se conformer au conformisme, eh oui, à peine dépassé par le totem France Inter – lui impose des gnangnanteries assez attristantes pour quelqu’un qui revendique sa liberté. Ajoutons que le format d’1 h 20 hors bis semble parfois un peu longuet à cause de passages à vide où

  • les blancs s’allongent,
  • les mots de liaison ou de ponctuation du type « voilà » saturent,
  • les gags de la bouteille avec applauses lassent (peut-être faudrait-il introduire plus tard ce pacte de complicité avec le public pour éviter l’impression de rrrrrépétition),
  • les séquences muettes dites « mimées » semblent tenter de dilater le sablier, et
  • les récurrences (la nullité en impro, la succion de teub ou la bisexualité, par exemple) finissent par moins amuser que ffffatiguer – on l’avait dit, le défi de faire hurler de rire un mec qui n’est pas dans le mood était chaud de night.

Néanmoins, prédomine l’évidence

  • d’un savoir-faire dans la façon dont le bonhomme tient son personnage de scène,
  • de l’audace physique dans le choix d’un tout schuss de près de quatre-vingt-dix minutes, encore compris,
  • de la virtuosité vocale dans les différences
    • d’intonation,
    • d’intensité et
    • d’identité proposées (sans compter que le bougre chante très bien, comme il l’avait laissé entendre grâce à l’hymne breton parfois corsifié), et
  • d’une association assumée entre la volonté de faire frémir les belles âmes et le désir impérieux d’être ultra consensuel afin de gagner plus de fric, autre obsession du spectacle qui devrait lui permettre de s’offrir une Rolex afin de remplacer sa Rulex achetée dans un souk.

Cela fonctionne : le gars reste à l’Européen « jusqu’à la rentrée », va passer à deux dates par semaine, et investira la Cigale – presque 1500 spectateurs – le 24 mai. Un dimanche, certes, date moins prestigieuse sauf pour André Rieu et Franck Michael, mais cela correspond bien à son personnage

  • plus rondelet que radioactif, ce qui est bien sa liberté,
  • moins rentre-dedans qu’un Dieudonné quand il avait du talent (et dont on jurerait que Yann Guillarme l’a bien regardé, ce qui ne serait certes pas une infamie),
  • moins inventeur de personnages qu’un Jérôme Commandeur, avec lequel il a d’évidentes similitudes, ce qui est fort réjouissant, et
  • assurément reconnaissable comme, fermement, Yann Guillarme, ce qui est heureux – signalons que le zozo est assez aimable pour venir à la rencontre des spectateurs sitôt le show fini, selon une tradition désormais bien établie par Arnaud Tsamère mais fort impressionnante quand on subodore l’énergie dépensée juste avant donc, en l’espèce, et c’est bien sain, l’urgence d’aller suçoter une verveine menthe à la Clichy’s Tavern.

Redouanne Harjane, « Miracle », La Nouvelle Ève, 8 février 2019

Redouanne Harjane, le 8 février 2019. Photo : Josée Novicz

Fini le Noooord : désormais, on en sait tout aussi long sur « le Grand Est ». Après qu’Oldelaf a chanté les louanges de Nancy, ce « petit mouroir tout gris entre l’Allemagne et la vie », Redouanne Harjane remonte sur scène pour encenser Metz, sa ville natale décrite comme un désert désespérant – et pourquoi pas ? Las, n’excitons point indûment les passionnés d’exotisme. En effet, « Miracle » (pour réserver, passer plutôt par billetreduc : c’est possiblement 46 % moins cher, ce qui n’est certes point négligeable), le semi-nouveau spectacle du comique chanteur, n’est pas strictement géographique. Au contraire, il revendique l’absence de fil conducteur, préférant à la logique apparente un enchaînement de thématiques allant du convenu (le bio, les réseaux sociaux, Pôle Emploi, le smartphone…) aux vrais sujets harjaniens, comme le système digestif de la girafe, la casquette Ricard, le jus de table, le bowling et la literie.
Surtout, l’artiste séduit en étendant le format du stand-up par un souci épatant et patent, pfff, de pousser le propos là où s’arrêtent les concurrents. En gros, le comédien, sous couvert d’autobiographie, évoque d’abord une situation qui ring a bell à l’assistance ; puis il profère des blagounettes autour de ce prétexte, éventuellement en interagissant avec le public, par choix ou par obligation quand les spectateurs réagissent – c’est la structure normée du stand-up. Redouanne Harjane y ajoute deux bonus, avec un « s », qui constituent sa spécificité dans le rigolade-business : d’une part, il approfondit la blagounette initiale afin d’y dénicher des prémices d’absurdité ; d’autre part, il saupoudre son propos de chansonnettes, ces sketchs agrémentés de refrains susceptibles d’être repris par l’assemblée.

« – C’est pas Redouanne Harjane de pied en cap ! / – Ben ouais, mais il avait pas de cape alors j’ai pris juste les pieds. En plus, on voit bien que, contrairement à ce qu’il prétend, le mec est pas à côté de ses pompes. / – Oh, maou. » Photo : Josée Novicz.

L’ensemble est articulé autour de questions fort stimulantes dont voici quelques aperçus.

  • Est-il préférable de mettre des céréales dans de la Stella-Artois ou de s’entendre conseiller par Siri d’aller voir un psy ?
  • Pourquoi, dans les écoles, ne fait-on pas les exercices d’évacuation le dimanche, quand personne n’est là ?
  • Ça existe, un bébé prof de math, ou c’est comme un bébé pigeon : non ?
  • Comment réagir quand, dans ta chambre de bonne, tu t’aperçois que c’est toi, la bonne ?
  • Pourquoi les chevaux n’ont-ils aucune connaissance en économie libérale ?
  • Les distributeurs de préservatifs dans le métro visent-ils les hommes soudain désireux d’enculer un train ?
  • Pourquoi la voix qui prévient les usagers du métro contre les pickpockets ne s’exprime-t-elle jamais en arabe ?
  • Les tomates en vente dans le RER ont-elles toutes un œil en moins ?
  • Est-ce vraiment aux usagers des transports en commun de chercher des colis suspects pour dénicher des bombes ?
  • Pourquoi un pilote qui a 20/20 à chaque zeuye te dit-il : « Nous allons traverser une zone de turbulence » alors qu’il aurait pu les éviter, ces turbulences ?
  • Puisque nous ne pouvons voir l’oxygène, est-ce à dire que les poissons, eux, ne peuvent voir l’eau ?
  • Le mec qui a mis des quilles et des bébés zguègues avec des abdos dans la salle où se donne ce spectacle, s’appelait-il Richard ou Riccardo ?
  • Peut-on rencontrer quelqu’un à un afterwork si on ne travaille pas ?
  • Un violeur au GHB a-t-il jamais bu la bière de sa victime en s’apercevant qu’il était fauché ?
  • À part le diabolo et le mot « Koltès », que font les gens de Nuit Debout la journée ?
  • Pourquoi tout le monde s’extasie-t-il sur un bébé qui marche alors que, quand j’entre dans une pièce sans ramper, personne ne s’ébaubit ?
  • Quand ta mère te casse les couilles, que lui dire hormis : va niquer ta mère ?
« Chapeau, Redouanne », lance Josée Novicz.
  • Pourquoi les vendeuses de fringues te donnent-elles un avis sur tes essayages alors que, quand tu les vois, souvent, bon ?
  • Peut-on vaincre la honte de sortir d’un magasin sans acheter ?
  • Est-il préférable de manger, option un, ou, option deux, de se faire livrer de la bouffe dans le sixième pour donner à croire que l’on habite les quartiers (casual) chics ?
  • Le sans-gluten n’est-il pas une grosse arnaque, vu que personne n’a jamais vu à quoi ça ressemble, le gluten­?
  • Au kebap, quand le mec te demande ce que tu veux avec ça, chef, peux-tu demander un supplément vie meilleure ?
  • Quand tu n’as pas pris ton portable aux toilettes, qu’es-tu censé faire dans cette pièce ?
  • Le seul mec qui travaille encore à wanadoo zone-t-il en slip dans un hangar ?
  • Peut-on retirer de l’argent au DAB après minuit sans s’apprêter à rendre un culte à Sheitan ?
  • Dire que les digicodes ont remplacé les Portugais, est-ce mi-raciste ou mi-bizarre ?
  • La dépression, sera-ce pas comme attendre que l’on te débranche car tu as compris que t’es dans le coma et la seule personne qui te rend visite, c’est un Témoin de Jéhovah ?
  • Une porte sans poignée, est-ce un mur ?
  • Faut-il enterrer les gens sur un monte-charge afin qu’ils nous voient de là-haut, comme dans la phrase débile, et non à l’aveugle, en contre-plongée ?
  • Dans les avions, le rideau qui sépare la classe éco et les riches qui ont la classe : pourquoi ?
  • Au moment de mourir, un mythomane voit-il défiler la vie d’un autre ?
  • Combien de temps met une girafe pour vomir ?
  • Comment casser un miroir sans, en fait, le multiplier ?
  • Si on libère un enfant-bulle, va-t-il, enfin, s’éclater ?
Le cliché le plus proche du personnage. Photo : Josée Novicz.

La personnalité polymorphe de l’artiste ; ses multiples astuces allant des running-gags (incluant le célèbre « MEURS ! MEURS ! MEURS BIEN ! » et le plus récent « Smarty-smarty », équivalent du « J’vous laisse réfléchir là-d’sus » de Gustave Parking) aux ruptures soudaines (borborygmes de fin de phrases et coupure de chansons) ; son art d’interagir pleinement avec le public en évitant avec élégance de l’indisposer ; sa capacité à passer du coq à l’âne et du cheval à la girafe ; son plaisir à chanter avec une voix à la hauteur du projet, dont témoigne le retour pseudo-improvisé pour un extrait de « Ça n’arrive qu’à toi » ; tout cela mérite une pseudocritique fort positive dans la mesure où le comique qu’est Redouanne Harjane, pratiquant des humours souvent efficaces et très variés, se double d’un évident tempérament d’artiste, par-delà les codes limitants du stand-up.
Quant à ceux qui jugeront que – bien qu’elles visent à portraiturer un spectacle et à en souligner l’intérêt kaléidoscopique, bien qu’elles reformulent les punchlines évoquées, et bien qu’elles ne s’appuient que sur des extraits très partiels des soixante-dix minutes du spectacle – les questions évoquées sont trop nombreuses voire attentent au droit d’auteur, lançons un débat : contrairement aux partitions, les paroles des chansons circulent librement sur le Net ; or, si l’on ne cite pas les propos d’un humoriste, quoi ?

Yann Guillarme, Apollo 90, 13 octobre 2017

Sur l’énorme marché des comiques, Yann Guillarme se place assurément parmi les plus fréquentables, c’est pas une insulte, en choisissant de représenter un humour communautaire plus attrayant que d’autres. Il ne joue pas l’Arabe ou le Noir brimé par ces salauds de bourgeois – des Blancoss, forcément cons et raciss ; il ne joue pas non plus le juif qui se sent opportunément insulté par le pape, les cathos et la hhhaine sournoise, rampante, sempervirens ; il n’est pas, enfin, une femme humiliée par le combo machiste ou un handicapé blessé par une société si hostile à la différence. Non, il est pire. Lui émarge chez les Bretons.
C’est la source de son sketch le plus connu, « Le bar breton », quintessence de son plaisir à jouer la comédie, à trouver des gimmicks vocaux (« c’est d’une violence ! », « j’avais une haleine solide », zappé hier, « tout est allé très vite », « c’est lui qui le fabrique lui-même », « ma mère était à l’intérieur », etc.) ou scéniques (le bouchon impossible à remettre après la chanson Roxane version troquet de l’Ouest) très personnels et à fricoter avec l’absurde inattendu (« c’est visuel, pour ceux qui nous écoutent », « f’est un nain qui arrive et dit : “Falut, les gars”, mais bon, c’est vrai, je sais pas faire l’accent des nains », « y avait même un vieux druide qui était là, en train de flageller les gens avec un Guy – enfin, le gars s’appelait Guy » et, au moins, tuitti quanti). Ainsi aspire-t-il, avec succès, et c’est pas un jeu de mots vu qu’il y a deux « c » dans ce « succès »-là (je suis pas Mr Weinstein, alas), à dépasser le stand-up basique grâce à un esprit fin, un savoir-jouer indubitable et un personnage sympathique que ses interactions, maîtrisées, avec le public campe avec astuce (Bretonne parisienne utilisée avec gentillesse, portable récalcitrant valorisé sans en faire trop, salutations polies du public à la sortie). Bref, c’est gouleyant.
Chemin faisant, on reconnaît certaines marques de fabrique préemptées par des compères bankable mais librement réinterprétées par l’artiste : on suppute que Yann Guillarme a souvent regardé, attention, on balance, un autre demi-Breton, alias Dieudonné M’Bala M’Bala – pas sous son versant polémique, calme-toi – et Franck Dubosc – par exemple sur la description de Caradec, sur la natalité ou le rapport entre armée et sexualité, même si on frôle aussi « l’impudeur de cette femme » typique d’un Patrick Timsit autour du thème-bateau, donc en soi un peu consternant, de l’accouchement vu par le papa. Ce concubinage artistique amuse plus qu’il ne déçoit : l’homme s’inscrit indubitablement dans la veine pas con, ça existe, de « Rire et chansons », surplombant une partie de la concurrence par sa personnalité plus incisive que d’autres – la mini-première partie de Fouad, qui essaye d’émarger dans l’ex-communauté des traders, permet, si besoin était, de sentir une abyssale différence de technique et, peut-être, de talent.

Yann Guillarme d’après Rozenn Douerin

Certes, on regrette çà et là certaine longueur sur des thèmes ayant déjà secoué les grains au moyen d’un van, donc ayant vanné (je voulais mettre un lien, peut-être mon côté SM, mais Muriel doit trop bien protéger ses dictionnaires). Ainsi du sketch sur la Bible, amusant mais n’ajoutant rien à l’excellent Bernard Joyet ou au beaucoup trop longuet Jérémy Ferrari ; ainsi aussi du sketch final, méchamment pompé sur « Les spermatos » de Barrier/Lelou, après que « L’enterrement » a inspiré Éric Antoine – qui du moins le citait dans le générique de fin de retransmission. Cependant, même cette dernière saynète a son intérêt, grâce à son postlude muet, une originalité très appréciable. Alors, oui, l’on regrette que les petites chansons remixées au début, amusantes, bouclent le spectacle avec une parodie pas terrible ; mais on applaudit le métier, la légèreté et le bon esprit du zozo. Je conseille donc de l’aller voir… ne serait-ce que pour mieux apprécier, dans quelque temps, ses prochains spectacles qui, on l’espère, développeront avec plus d’audace les qualités et les singularités de l’olibrius de l’Ouest et de Lyon.
Rens. : ici. Billets à réserver sur billetreduc.com, c’est quand même moins cher pour le même résultat. À quand la fin de cette arnaque ?

Redouanne est Harjane, Studio des Champs-Élysées, 2 octobre 2017

Redouanne Harjane. Photo : Bertrand Ferrier.

Redouanne Harjane est avant tout l’interprète d’un sketch d’un quart d’heure constitué d’une myriade de situations absurdes ou dérangeantes, et se terminant par la chanson « Tu te dis que ça n’arrive qu’aux autres », vidéo visionnée près de deux millions de fois sur YouTube. Mais c’est aussi un énergumène singulier qui, sur scène, alterne sketchs parlés et sketchs chantés, accompagnant fort bien sa jolie voix au son de sa guitare acoustique amplifiée. L’artiste est actuellement, les jours non-nobles (dimanche et lundi soirs), au Studio de la Comédie des Champs-Élysées, une sorte de grande boîte à chaussures très rouge et fort chic jouxtant le plus célèbre Théâtre des Champs-Élysées, même si tous ces lieux de culture sont sis (et non saucisse, ô humour quand tu nous frissonnes !) avenue Montaigne, pas sur l’autoproclamée « plus belle avenue du monde », bref.

Le genre : soyons spécifique, quitte à sembler pédant, avec « ant » à la fin, merci. Redouanne est Harjane, s’inscrit dans la veine du stand-up, terme désignant un spectacle comique où l’acteur, seul en scène, sans décor, enchaîne les séquences, souvent thématiques, au cours desquelles il interprète un personnage qui lui ressemble et affronte avanies du quotidien ou bizarrerie plus structurelle du monde. Cette mode humoristique s’oppose aux spectacles « à sketchs », où l’acteur interprète des personnages distincts de ses supposées autobiographie et personnalité.
Les atouts : on peut dégager trois grands atouts du zozo.
Le premier est sa personnalité artistique métissée, insérant dans le shaker de son humour

  • un sens de l’observation qui salive devant bizarreries et incohérences,
  • un rythme syncopé, et
  • un métier qui s’est poli dans le jeu avec le public (moins d’interactions agressives que dans certaines vidéos, ce qui rend toute punchline bien sentie plus drôle).

Le deuxième atout est, paradoxalement, constitué par la fragilité du comique. De fait, on croit sentir le bonhomme, pourtant rodé aux grandes scènes, presque inquiet de ce nouveau contact avec un public plus restreint réuni dans un théâtre chicoss ; on subodore que son running gag du « où j’en suis » et « qu’est-ce que je devais dire, là » comporte une grande part d’authenticité (en témoignent les couplets partiellement sabrés dans certaines chansons) ; on note que l’hurluberlu, d’ordinaire prompt à chercher son public, regarde volontiers vers la régie comme un boxeur malmené cherchant du soutien dans son coin ; et cependant, loin d’être rédhibitoire, ce manque d’assurance apparent, associé à un métier qui stabilise et professionnalise le tout, fait un heureux ménage avec le personnage acide qu’il joue, le rendant aussi humain que corrosif. On n’a donc pas affaire à un show furibond qui sentirait le factice, plutôt à un spectacle presque touchant où l’on voit dialoguer le comique-qui-fait-le-job et l’artiste qui cherche, par son humour et sa montée sur scène, à appréhender et apprivoiser son rapport au monde. Et ça marche.

Un extrait de Redouanne Harjane. Photo : Bertrand Ferrier.

Néanmoins, le troisième atout, le plus important, est que Redouanne Harjane chante en laissant sa guitare le démanger. Des vraies chansons avec couplets et, hélas, refrain (ce n’est pas ce qu’il pond de plus passionnant, fût-ce essentiel pour communier avec le public, comme dans « Burn-out ») ; des chansons judicieusement inachevées (« Dans quel monde Vuitton », qui partait local mais mal) ; des sketchs chantés (« Alzheimer ») ; voire des chansons qui auraient pu rester inachevées mais qui ont finalement trouvé leur intégralité… hélas (« Le game », que l’on aurait trouvée plus drôle si elle s’était achevée après les deux premiers vers et leurs répétitions). Sur ce spectacle, l’artiste ne se sert pas de sa guitare pour occuper ses mains ou pour se donner une contenance pendant les rires ou les applaudissements ; il lui attribue une fonction plus classique, concrète (accompagnement) ou technique (lisière entre deux styles d’expression) qui offre au spectateur l’occasion de mieux apprécier l’alternance texte / parties chantées. De la sorte, lesdites parties chantées acquièrent un statut spécifique, qui n’est pas toujours de « faire autant rire qu’un sketch » – Wally, par exemple, est bien meilleur auteur de chansons-pour-faire-rire ; toutefois, Redouanne Harjane invente une chanson hybride, qui ne se réduit pas à la fonctionnalité comique, façon « Petit oiseau si tu n’as pas d’ailes » ou « La pneumonie » façon Gad Elmaleh, ou « Petit poney » côté Dieudonné M’Bala M’Bala (« c’est le nom qui est marrant, ça rebondit ») et qui n’a rien à voir, doit-on le préciser, avec les consternantes visées musicales qu’eut Élie Semoun. L’utilisation originale de la chanson sous ses multiples formes est, assurément, l’un des grands atouts de Redouanne Harjane.

Redouanne Harjane presque chauve. Photo : Bertrand Ferrier.

Les regrets : bien que la soirée soit sympathique, drôle et stimulante, on peut toujours trouver à redire vu que, ben, quand même, on fait c’qu’on veut avec ses ch’veux, tant qu’il en reste un peu.
Premier regret, par exemple, les passages rebattant des sujets « à sketch » déjà traités pas par un, pas par deux comiques, non, par moult, mais en vain : ainsi de l’appartement minuscule, qui permet à l’artiste de rentabiliser son gag du « il m’a dit : “Éteins” » que l’on trouve dans sa vidéo-phare – d’autres resucées, clins d’yeux aux habitués, émaillent le spectacle, comme le film porno partagé avec le père ou le second tube « Burn-out » ; l’orthorexie « sans gluten », où l’on apprécie néanmoins le gag du type qui s’énerve contre le cheveu ornant son plat (« mec, qu’est-ce que tu flippes pour rien ? t’as déjà une vache morte dans ton assiette, c’est quoi ton délire ? ») ; la complainte sur les réseaux sociaux qui nous happent et nous abêtissent, etc.
Le second regret est plus une question : on se demande en effet si Redouanne Harjane n’aurait pas intérêt à travailler davantage son point fort et son point faible. Point fort : sens de l’absurde – quel dommage, par exemple, que ne soit pas poussée une idée aussi prometteuse que « j’adore les lits, j’en ai plein chez moi », dont l’exploitation n’est pas à la hauteur de l’auteur tant on l’imagine pouvoir en tirer bien plus. Point faible : le jeu. Comme beaucoup de ses confrères, Redouanne Harjane a créé son personnage, son costume et ses mimiques telles que le froncement de paupières. Ce nonobstant, on sent que l’envie de jouer davanta
ge la comédie, et pas que le comique, le titille. Militant en ce sens, la séquence schizophrène placée en début de spectacle laisse penser que le travail avec Ahmed Hamidi, son metteur en scène, pourrait aller plus loin et offrir à l’acteur plus de variété en étoffant le personnage et ses gimmicks scéniques.

Redouanne Harjane en mode yo, bien ou bien. Photo : Bertrand Ferrier.

Le bilan : depuis que son anaphore « tu connais ce moment, oh » est devenu un de mes tics, je tenais à aller voir ce plaisantin en vie afin, au moins, de payer mon écot à ce que je lui vole chaque jour avec gourmandise. Mais la question se posait : ce trublion serait-il aussi plaisant que je l’escomptais ? In fine, je peux fermement conseiller les curieux aux zygomatiques alléchés d’aller butiner ce spectacle, comique sans effet vulgairement trop connu, plus maîtrisé que les extraits visibles sur YouTube (ainsi de l’utilisation du rire dément, désormais parcimonieuse donc plus percutante), original sans que l’originalité soit une excuse masquant des baisses de tension ou d’inspiration, personnel sans être banalement autobiographique. La puissance des gimmicks (l’excellent « Meurs, meurs, meurs »), les petites piques sur des sujets sacrés (bref passage contre les bébés, voire contre les bertrandferriers qui marchent ou courent sur les escaliers mécaniques – « est-ce que je saute dans les ascenseurs pour monter plus vite, moi ? »), le plaisir des chansons bien chantées, l’incongruité connectant ce spectacle au Studio des Champs-Élysées et, surtout, la personnalité que le comédien compose sur scène, à la fois singulière, futée, acidulée et sympathique, font de Redouanne est Harjane un moment savoureux… que l’on aura bon sens à réserver sur des sites du type billetreduc, où l’on trouve des places à – 50 %, ce qui est quand même plus raisonnable.