Première du disque
Peut-Ăªtre reportĂ©e au 21 fĂ©vrier 2025, selon certains sites, fixĂ©e Ă l’automne 2024 selon la cyberfaçade du compositeur (en allemand uniquement), le nouveau disque d’Enjott Schneider, produit par le compositeur, n’en intrigue pas moins par son ambition : trois Å“uvres orchestrales (deux concerti et une symphonie de quelque trois-quarts d’heure), dont l’une intègre un chÅ“ur, se rĂ©partissant 81′ de musique, cela tĂ©moigne d’une ambition certaine – mĂªme si l’on regrette, que, une fois de plus, seuls les acheteurs anglophones et germanophones puissent profiter du livret – pour celui qui affiche Ă son compteur
- dix opéras,
- moult musiques pour le cinéma,
- une prĂ©dilection pour l’oratorio,
- seize symphonies avec orgue (!) et
- un goĂ»t pour l’Ă©clectisme stylistique associant Ă©poques et espaces.
La première Å“uvre Ă tourner sur notre platine, captĂ©e par Karsten Zimmermann et Johannes Philipp MĂ¼ller, est un concerto pour violon. Le soliste est ici accompagnĂ© par un orchestre de chambre philharmonique incluant quatre percussionnistes (on en dĂ©couvrira infra une version très diffĂ©rente, tant sur le contenu musical que sur l’instrumentarium, mais qui prĂ©sente des similaritĂ©s Ă©videntes dans la construction et l’imaginaire avec le concerto pour violon), commandĂ© pour le cinquantième anniversaire de la mort de Pablo Casals et donc partiellement inspirĂ© par son encore favori, « El cant des ocells » (le chant des oiseaux).
Son titre associe
- les oiseaux,
- la sagesse et
- la magie,
et sa construction articule cinq mouvements. Le premier, « Naissance de l’univers depuis une spirale et un Å“uf d’oiseau », plonge dans
- les abysses d’un big bang alchimique,
- la fragmentation du discours,
- l’Ă©vocation ornithologique d’un oiseau affolĂ© ainsi que
- le travail sur les limites donc les grandeurs de la ligne mélodique défiée notamment par
- la percussion des archets,
- la mutation de registres,
- la friction des différents pupitres,
- l’aspiration sporadique vers le silence,
- l’Ă©crasement harmonique offert par l’unisson et
- la confrontation des modes oĂ¹ les Ă©carts arabisants ont toute leur place.
Partition de l’Ă©vocation sciemment Ă©nigmatique, ce que laissait subodorer le titre mystĂ©rieux du mouvement, ce concerto pour violon s’engage sur un langage onirique plus riche que complexe. On y goĂ»te par exemple
- l’Ă©cho entre les diffĂ©rentes familles d’instruments (cordes versus bois),
- le recours à différentes percussions instrumentales
- (bruitisme des archets tressautants ou des flûtes réduites au souffle et au cliquetis des clefs,
- claquements des cordes graves,
- synchronisation très accentuée des accords rassembleurs),
- le recours abondant au mix’n’match
- d’Ă©chos,
- de styles,
- d’intensitĂ©s, donc
- le dialogue entre fragmentation du discours et fusions éphémères.
Le second mouvement s’intitule « Corbeau et corneille – La noirceur nigredo » (le nigredo Ă©tant le premier moment dans la crĂ©ation de la pierre philosophale, celui de la calcination). Une sĂ©quence rythmique coordonne
- pulsations,
- contretemps et
- cycles moins dansants que vigoureux du violon soliste.
Le dĂ©veloppement de cette cellule, loin d’Ăªtre uniforme, secoue l’auditeur qui, par-delĂ les sĂ©quences oĂ¹ grognent, imperturbables, les cordes les plus graves, se retrouve projetĂ© dans un espace sonore contradictoire, marquĂ© par l’oscillation entre
- la pulsion vers la trépidance,
- l’attraction pour la mĂ©ditation profonde et
- l’attrait pour
- le surgissement,
- le jaillissement et
- l’explosivitĂ© rebondissante.
Enjott Schneider se fait un plaisir d’alterner
- les couleurs et les techniques,
- les ingrédients orchestraux et les codes musicaux,
- les passages Ă©vidents – presque apprentisorciĂ©iques – et une construction qui retient l’attention par ses aspects
- labyrinthiques,
- lacunaires et
- morcelés.
La rĂ©fĂ©rence alchimique embrase aussi le troisième mouvement, intitulĂ© « Le cygne – Le blanc albĂ©do », l’albĂ©do (que symbolise le cygne) Ă©tant la phase postĂ©rieure au nigredo, acoquinant la distillation chimique et la libĂ©ration de l’Ă¢me. Il s’ouvre par une envolĂ©e lyrique du violon qui, sur un tapis de cordes tressĂ© pour l’occasion, se perd dans des pĂ©piements suraigus. Le retour de l’Ă¢me autour du corps souligne que la libĂ©ration n’est pas encore parfaite.
- Tantôt, cette redescente est marquée par le rythme brièvement impulsé par les woodblocks ;
- tantĂ´t, elle s’enivre d’une intervention flĂ»tĂ©e imitant un chant d’un oiseau plus pĂ©piant que le cygne ;
- tantĂ´t, elle s’abreuve aux multiples facettes de la harpe, entre glissendi rĂªveurs et intervalles lĂ©gers ponctuant le discours.
Enjott Schneider tĂ¢che de profiter au mieux de l’ensemble Ă sa disposition, y compris des percussions qu’il a convoquĂ©es pour ce premier enregistrement laissant tinter çà une cymbale lĂ©gèrement frappĂ©e, lĂ babiller un xylophone dont le son boisĂ© peut Ă©voquer la dĂ©couverte de nouveaux possibles par l’Ă¢me du violon. Après la tonicitĂ© du deuxième mouvement, le troisième, qui confirme la technique savante d’orchestration maĂ®trisĂ©e par le compositeur, se goberge d’une manière d’apaisement interrogatif aspirant
- à la paix intérieure,
- Ă la joie blanche et
- à la liberté sereine,
mĂªme si ces impulsions, convoquant explicitement le « chant des oiseaux » cher Ă Pablo Casals, restent
- fragiles,
- souvent perturbées, partant,
- presque illusoires, comme en témoigne la fin du mouvement.
Le quatrième mouvement, « Le paon – l’Ă©tourdissant monde astral », est de loin le plus concentrĂ©. Si le violon solo semble mener la danse par des interventions tranchantes et tendues, l’orchestre, placĂ© sous ladirection de Gabriel Venzago, lui tient la dragĂ©e haute. Il
- accompagne,
- commente et
- interrompt volontiers
les embardĂ©es de Friedemann Eichhorn. Enjott Schneider fait rutiler la polychromie du petit orchestre en s’attachant Ă prĂ©cipiter, comme dans un alambic inquiĂ©tant,
- mystère et continuité,
- allant et suspensions,
- refus du dĂ©veloppement et souci d’une narrativitĂ© joyeusement Ă©nigmatique.
Le cinquième mouvement, « La danse de la grue – rituel et voyage astral », est le plus long. Il se dĂ©ploie sur un rythme presque tribal par les percussions que rejoignent le soliste puis l’orchestre dans une forme d’ostinato. Se multiplient
- contrastes efficaces,
- jeux rythmiques et
- itérations roboratives
jusqu’Ă ce que le violon change le cours du rĂ©cit pour le diriger vers une mĂ©ditation au calme inquiet. Tout se passe comme si le compositeur proposait une synthèse fulgurante de son concerto Ă travers
- le retour d’intervalles arabisants,
- la volontĂ© d’entremĂªler diffĂ©rents langages et
- la place laissĂ©e Ă une traditionnelle coda virtuose (poursuivant l’interrogation structurelle sur les rapports entre soliste et orchestre qui semble Ăªtre un sous-jacent fort de l’Å“uvre),
avant de glisser un finale qui refuse de finir
- en profitant d’un tutti orchestral,
- en s’abĂ®mant dans une trop attendue forme en arc type ABA, ou
- en se complaisant dans une explosion pyrotechnique que l’on imaginerait en contradiction avec le programme du voyage astral.
Il prĂ©fère s’Ă©vaporer sur une tenue suraiguĂ« du soliste, tĂ©moignant de
- de la cohérence,
- de la maîtrise et
- de la vue d’ensemble
dont vibre cette proposition. Le prochain opus au programme, le concerto pour alto et cordes, nous propulsera-t-il sur les ailes du rĂªve et de l’Ă©motion – un oiseau que l’on aime plutĂ´t pas mal, lorsque l’on Ă©coute quelque disque ? La rĂ©ponse est Ă dĂ©couvrir dans une prochaine notule sur le sujet !
Ă€ suivre…