Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 62

Cavalcade mémorielle

La collégiale Saint-Martin de Montmorency par temps gris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pour rendre hommage à feu Yannick Daguerre, lors du concert du 27 septembre en la collégiale Saint-Martin de Montmorency dont le zozo fut titulaire, toute escarbille était bonne, du répertoire

  • jouĂ©,
  • composĂ© ou
  • enseignĂ© par le maĂ®tre

aux pièces qu’il n’aurait pas dĂ©daignĂ©es, en passant par des improvisations ciblĂ©es, inspirĂ©es par des mĂ©lodies de son invention ou aimantĂ©es par son nom. C’Ă©tait le cas de cette cavalcade traduisant YANNICK DAGUERRE en fonction de l’alphabet musical (A = la, B =si, C = ut, etc.) puis tournoyant autour du rĂ©sultat Ă  toute vitesse, comme l’hurluberlu aimait vivre. Cette aspiration musicale a donnĂ© ce qui suit.

 

 

Etsuko Hirose, « Schéhérazade » (Danacord) – 2/3

Première de couverture

 

La première partie de cet « arrangement de SchĂ©hĂ©razade » Ă©tait de toute beautĂ© (suivez-moi pour plus de concision). La seconde commence avec « Le jeune prince et la jeune princesse », manière de barcarolle floquĂ©e « andantino quasi allegretto », dont la pianiste rend l’ambiguĂ¯tĂ© très borodinienne. En effet,

  • l’agogique contenue,
  • la fantaisie crĂ©ative et
  • la libertĂ© prĂ©cieuse, notamment des respirations,

dialoguent fructueusement avec la rigueur métrique.

 

 

  • L’astuce des modulations,
  • le plaisir des rĂ©currences et
  • la capacitĂ© Ă  faire fructifier le sarment a priori sec d’un motif finalement digne d’un figuier biblique Ă  l’approche de l’Ă©tĂ©

alimentent l’intĂ©rĂªt jusqu’au surgissement du « piochissimo piĂ¹ mosso » en Si bĂ©mol. C’est alors que, en dĂ©pit de la matitĂ© de la prise de son signĂ©e Bertrand CazĂ©, prĂ©cise mais trop rigoureuse Ă  notre goĂ»t car moins spectaculaire (bah, sur une symphonie Ă  programme, un peu de spectacle, ça nous irait bien !) que dignement scrupuleuse, Ă©baubissent

  • tonicitĂ© des notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • virtuositĂ© paisible des triolets de doubles,
  • nettetĂ© de la narration,
  • richesse de l’arrangement,
  • variĂ©tĂ© des touchers et prĂ©cision des phrasĂ©s

On se laisse volontiers séduire, au sens serpentin du terme, par

  • les ruptures de caractère, Ă  la fois significatives et non disruptives,
  • l’art d’associer discontinuitĂ© et persistance du mĂªme projet narratif
    • (rĂ©currences de motifs,
    • itĂ©rations de structures,
    • rĂ©investissement de thèmes structurant l’ensemble de l’Å“uvre) et
  • la volontĂ© diĂ©gĂ©tique d’Etsuko Hirose (elle raconte une histoire Ă  la fois cohĂ©rente et multiple puisque c’est une sĂ©rie !).

Et cependant, ces charmes ne sont qu’une partie de l’arsenal dĂ©ployĂ© pour nous embobiner comme le tueur par son ex-vierge SchĂ©hĂ©razade. De fait, l’artiste ne convainc pas moins par

  • la souplesse de son geste dans le 6/8,
  • son envie de bariolage qui tranche avec la traditionnelle transcription de Paul Gilson ou
  • sa capacitĂ© Ă  associer
    • rigueur,
    • ductilitĂ© et
    • Ă©quilibre orchestral des voix.

Bref, ce troisième Ă©pisode de l’arrangement hirosique  est une proposition captivante.

 

 

Reste la triple péroraison du quatrième mouvement :

  • la fĂªte Ă  Bagdad,
  • la mer et
  • le naufrage du vaisseau sur un guerrier d’airain.

On reste en 6/8 pour cet ultime Ă©pisode qui sombre rapidement dans la frĂ©nĂ©sie avant de mixer les mesures et de revenir au 6/8… version vivo. L’interprète-arrangeuse veille Ă  profiter

  • de l’Ă©ruptivitĂ© d’un piano DeLuxe prĂ©parĂ© par Philippe Destouesse,
  • de sa capacitĂ© Ă  faire rebondir les nuances les unes contre les autres, et
  • de son art de transcriptrice visant Ă  imaginer des variations de registres parlantes.

Elle

  • marque les breaks,
  • s’embarque avec grĂ¢ce dans les foucades modulantes,
  • dĂ©gaine une habiletĂ© dĂ©licieuse Ă  mĂªler binaire et ternaire, et
  • se goberge de la fougue orientalisante qui mène la danse.

Sans se laisser embarquer par les ruptures rythmiques associant 2/8 et 6/16, elle trace une route qui préfère

  • le prĂ©cis Ă  l’Ă©ruptif,
  • le dynamique au volcanique, et
  • le multiple Ă  l’univoque.

À la virtuosité digitale répondent

  • l’Ă©nergie des poignets,
  • le tempĂ©rament musical qui rechigne Ă  l’extraversion, et
  • le sens de la ligne musicale qui, en dĂ©pit d’une acoustique dĂ©cidĂ©ment trop sèche Ă  notre goĂ»t, ne renie pas la jouissance d’un clavier puissant et multiple.

Jointoyant son programme et la logique de la progression dramatique, NikolaĂ¯ Rimsky-Korsakov prĂ©pare son finale en glissant, après ce passage brillantissime, d’intenses moments « piĂ¹ tranquillo » puis des rĂ©miniscences Ă©noncĂ©es lento. Ce choix de terminer par un moment Ă  la fois « molto dolce » et tremblant parachève

  • la grandeur de la pièce,
  • la rĂ©ussite de la transcription et
  • la beautĂ© de la pianisation de la suite.

Le rĂ©sultat, très impressionnant dans les passages brillants comme dans les moments plus intĂ©riorisĂ©s, inspire respect et brava… et prĂ©lude joliment avant l’excellente idĂ©e qui, avec originalitĂ©, conclut le disque et fera l’objet d’une prochaine notule !

 

À suivre…


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour écouter le disque gracieusement, c’est par exemple là.
Pour voir l’artiste jouer Schéhérazade (et pas que) à Paris, c’est le 25 janvier 2025 à l’Espace Bernanos (réservations ici).

 

Fruits de la vigne – Il fait soif 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Ă€ ce qui se fredonne, derrière chez moi, y a-t-un Ă©tang, oĂ¹ le fils du roi s’en va chassant. Derrière les vignes de Michèle Aubery Laurent, y a-t-un viticulteur qui, depuis 18 ans, fournit après vendange une partie de ses raisins Ă  Maxime-François Laurent, le fils de la vigneronne, nĂ©gociant qui revendique de travailler Ă  partir d’un vignoble « cultivĂ© sans chimie, dans le respect du vivant », avec nĂ©anmoins un sulfitage post-fermentation rĂ©putĂ© indispensable. Parmi ses crĂ©ations markettĂ©es avec soin, une bouteille d’« Il fait soif » 2021 se retrouve sur notre table. Issu de jeunes vignes, le jus associe 70 % de grenache Ă  20 % de syrah et 10 % de cinsault (mĂªme si certains sites l’annoncent uniquement grenache en monocĂ©page).
Sa robe est encore

  • plus compacte que dense,
  • plus sombre que sanguine, mais Ă©galement
  • davantage parcourue d’Ă©clats de morelles que confite dans une obscuritĂ© rabat-joie.

Son nez se mérite. Il tire de cette discrétion

  • une lĂ©gèretĂ© agrĂ©ablement frivole,
  • une oscillation de possibles (cassis ? groseille ? quelles Ă©pices ?) joyeusement mystĂ©rieuse, et
  • une tendance plutĂ´t conviviale dont Ă©merge curieusement une idĂ©e de sucrĂ© – laquelle, Ă©voquant une saveur, ne ressortit pourtant de l’olfactif que par association.

CĂ´tĂ© bouche, d’inquiĂ©tants signes d’astringence et des pĂ©tillements font froncer les sourcils dans une première approche. C’est sans doute signe que la bouteille, mĂªme si elle aspire explicitement au statut de « vin de convivialité » plus qu’au statut de grand cru, eĂ»t dĂ» Ăªtre ouverte plus tĂ´t. Petit Ă  petit, ses qualitĂ©s se dĂ©voilent.

  • On retrouve la lĂ©gèretĂ© du nez, avec des notes Ă©picĂ©es, entre cannelle et poivre, qui arrivent a posteriori dans le pif ;
  • on salue le concentrĂ© de fruits rouges moins compotĂ©s que densifiĂ©s Ă  maturitĂ© ; et
  • l’on apprĂ©cie cette Ă©trange petite note d’agrume qui, Ă  bien y goĂ»ter, paraĂ®t pointer le bout de sa surprise sur le bout de la langue.

Le mariage avec une pizza tomatĂ©e est une bonne surprise car le plat lĂ©ger fait ressortir une douce amertume qui pimpe joliment le breuvage. Son prix de 16 € constatĂ© aux Galeries Lafayette de Paris et sur des boutiques digitales peut paraĂ®tre un chouĂ¯a surcotĂ© – preuve que, avec constance,

 

nous nous heurtons Ă  ce qui est.
Nous appelons cela connaître.
Nous allons à nos fins sans savoir avec zèle.
Nous appelons notre folie savoir.
Nous pensons en cela échapper.
(Jean-Paul Michel, « Nos ennemis dessinent notre visage » [1997-1998], in : DĂ©fends-toi, BeautĂ© violente…, Gallimard, « PoĂ©sie », 2019, p. 311)

 

Mais à quoi peut-on échapper quand il fait soif ?

 

Enjott Schneider, « Bridges to infinity » (Solo musica) – 2/3

Première du disque

 

Après un concerto pour violon, voici Harmonies fatales de la noire douceur, un concerto pour alto. Enfin, Ă  l’origine, c’Ă©tait un concerto pour violoncelle et orchestre Ă  cordes, mais il est ici confiĂ© Ă  l’archet de l’altiste Alexia Eichhorn. Son inspiration est liĂ©e Ă  un madrigal de Carlo Gesulado, d’abord meurtrier en pleine conscience, d’autant qu’il ne risquait rien pĂ©nalement, puis, après qu’il a refait sa vie et trouvĂ© une nouvelle esclave sexuelle (c’est ça, une seconde Ă©pouse), compositeur qui se flagellait un peu trop pour vivre très longtemps – suivez-moi pour plus de biographies condensĂ©es.
ArticulĂ©e en six mouvements dont un dernier deux Ă  quatre fois plus long que ses prĂ©dĂ©cesseurs, l’Å“uvre s’ouvre sur un « Prologo – armonie mortali ». HabillĂ© par le tremblement aigu des violons, bientĂ´t entĂ©nĂ©brĂ© par violoncelles et contrebasses, l’alto semble exprimer avec ses acolytes

  • les grandeurs et bassesses de l’Ă¢me humaine,
  • la fluctuation des aspirations et inspirations, ainsi que
  • la prĂ©sence du drame au sein mĂªme de l’harmonieux, non comme un excipient ou un additif mais comme un Ă©lĂ©ment consubstantiel de l’harmonie.

Dialoguent

  • nappes orchestrales,
  • soli de l’alto et
  • ensemble associant soliste et accompagnateurs.

Le compositeur profite de cette variĂ©tĂ© en tirant le mystère de la discontinuitĂ© du matĂ©riau musical pour installer discrètement la cellule Ut # | la | Si | Sol, motif rĂ©current de son concerto. S’avance alors une « cantilena – la belezza di Maria d’Avalos », portant le nom de la femme qu’a massacrĂ©e Carlo Gesualdo (avec l’aide de ses hommes de main : les hommes dits d’honneur sont souvent de pendables couards finis…) un soir oĂ¹ elle partageait sa couche et sans doute pas que sa couche avec un autre homme. Le thrène se poursuit, avec

  • tenues pesantes,
  • ligne brisĂ©e du soliste et
  • multiples contrastes
    • (de caractères,
    • de hauteurs,
    • d’intenstĂ©s et
    • de couleurs).

« Ballo mortale (I) » signe le dĂ©but de l’exĂ©cution Ă  grands renforts de pizzicati, de claquements de cordes, de percussivitĂ© sèche auxquels s’opposent les interventions parfois dĂ©trempĂ©es de l’alto.

  • La rĂ©currence de motifs dĂ©jĂ  ouĂ¯s,
  • l’insertion de nouveaux matĂ©riaux (ainsi des tenues suraiguĂ«s des violons orchestraux) et
  • le mĂ©lange des techniques expressives que troue des silences presque oppressants

participent d’une partition sinon programmatique, du moins ouvertement narrative… bien que le mouvement suivant, un « ricercare », ne revendique pas explicitement la part descriptive dĂ©volue aux autres titres.

  • Unisson orchestral,
  • Ă©cho du soliste sur tapis de cordes,
  • refus de l’univocitĂ©

rĂ©investissent le concept de « ricercare » qui, jadis, ressortissait d’un fugato en plusieurs mouvements. Ici, la recherche fouille moins une mĂ©lodie ou un enchaĂ®nement de hauteurs traitĂ© de façon polyphonique qu’une tonalitĂ© dramatique oĂ¹

  • la surprise,
  • le jaillissement et
  • l’intriguant
    • (notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
    • brusques embardĂ©es,
    • suspensions)

ont leur part, comme s’il s’agissait de s’interroger sur les mĂ©andres heureusement insaisissables de la psychĂ©, qui plus est quand il s’agit d’Ă©voquer un musicien tueur sur lequel les Ă©lĂ©ments biographiques sont moins fiables que faibles.

 

 

« Ballo mortale » (II) envoie en première ligne l’alto soliste zĂ©brer l’espace sonore d’un zigzag dĂ©structurĂ© auquel rĂ©pondent les percussions de la première balle mortelle.

  • Des Ă©chos dĂ©sordonnĂ©s,
  • des emportements dĂ©gingandĂ©s,
  • des transmutations de motifs dansants

enveloppent les pistes esquissĂ©es par un instrument soliste plus dĂ©sĂ©quilibrĂ© qu’explosif. L’imposante « passaglia della morte – morire d’asfissia su un’altalena » commence par

  • des tenues funèbres,
  • des fusĂ©es descendantes et
  • des pizzicati explosifs claquĂ©s par Alexia Eichhorn.

S’y ajoutent

  • des glissendi,
  • des ruptures, et
  • des Ă©clats de vivacitĂ©

habillant les quatre accords obsédants autour desquels tourne la passacaille.

  • Des accents puissants,
  • des pĂ©piements tĂªtus,
  • des silences synchronisĂ©s et
  • des nappes Ă©vocatrices

animent tour à tour ou simultanément le récit. Entre

  • Ă©ruptions spasmodiques,
  • contemplation hĂ©bĂ©tĂ©e et
  • dĂ©ploration fataliste,

la fin du mouvement est de toute beautĂ© – augurant du meilleur pour la symphonie de trois quarts-d’heure que nous raconterons prochainement dans cette colonne.

 

Ă€ suivre !

 

Une trompette cool

Au Val-de-GrĂ¢ce (Paris 5), le 3 novembre 2024, en compagnie de Pierre-Marie Bonafos,. Photo : Rozenn Douerin.

 

Et si, « à la finale », ainsi que s’expriment les paltoquets voulant avoir l’air cool, le saxophone Ă©tait une trompette en plus cool ? C’est l’une des questions fondamentales pour l’humanitĂ© – au moins – que posait Une histoire du cool, le rĂ©cital proposĂ© le 3 novembre 2024 en la chapelle du Val-de-GrĂ¢ce (Paris 5) par Pierre-Marie Bonafos, l’homme-au-bonnet, et votre serviteur.
Pour une raison simple : le concert se dĂ©capsulait sur les Pièces pour trompette et orgue de Jean Langlais. Les curieux qui n’auraient pas encore mĂ©ditĂ© sur la coolitude comparĂ©e du saxophone et de la trompette peuvent dĂ©sormais alimenter leur dĂ©bat intĂ©rieur avec cette pièce très cool placĂ©e par Jean Langlais au dĂ©but de son cycle.

 

 

Etsuko Hirose, « SchĂ©hĂ©razade » (Danacord) – 1/3

Première de couverture

 

Que nul ne soupire en apercevant la première de couverture terriblement kitschissime, mĂªme si le rĂ©sultat fait saigner des orbites. Et encore ! L’image que nous avons reproduite, proposĂ©e par RDM sur une page oĂ¹ il se peut acheter le disque, ne rend pas compte du rendu rĂ©el, violet et non bleu (c’est peut-Ăªtre pire : voir les vidĂ©os infra…), mais donne une idĂ©e des dĂ©gĂ¢ts… Cette première, d’un mauvais goĂ»t, disons, rocambolesque, ne rend nullement raison

  • du talent de l’interprète,
  • de l’originalitĂ© de la musicienne et
  • de l’ambition euphorisante de l’artiste

dont tĂ©moigne Etsuko Hirose dans ce disque qui fait suite Ă  son rĂ©cital Moszkowski chez le mĂªme label – un album que, grĂ¢ce Ă  notre science musicologique, nous avions sans pitiĂ© taxĂ© de « super » (plus de dĂ©tails ici). Comme je dĂ©tiens moi-mĂªme le record de la première de couverture la plus moche pour un roman, le ratage graphique de ce disque m’inspire plus de compassion que de hauts-le-cÅ“ur ! Et puis, ce qui compte, ça reste la musique, en l’espèce : SchĂ©hĂ©razade, la « suite symphonique » en quatre mouvements de NikolaĂ¯ Rimsky-Korsakov.
Le programme de l’Å“uvre s’appuie sur un Ă©loge du teasing et fait du conte un substitut de la virginitĂ© puisque, après avoir dĂ©florĂ© ses Ă©pouses, le sultan les tuait au matin suivant, ce qui a poussĂ© SchĂ©hĂ©razade Ă  lui raconter une histoire sans fin : l’infini gagne toujours contre l’Ă©phĂ©mère, comme le rappelle la mort en se moquant de la vie. La version Hirose, captĂ©e et produite par Bertrand CazĂ© sur un Bechstein D prĂ©parĂ© par Philippe Destouesse, est ici prĂ©sentĂ©e dans un « arrangement », non une transcription, de l’interprète. On suppose que c’est par modestie en gĂ©nĂ©ral et par dĂ©fĂ©rence envers le compositeur en particulier que la musicienne a choisi spĂ©cialement ce vocable.

 

 

Le premier mouvement, « la mer et le bateau de Sindbad », s’avance, savante, avec

  • la solennitĂ©,
  • la gravitĂ© et
  • la retenue

que le prĂ©lude largo puis lento exige. L’allegro non troppo passe au ternaire et au majeur, avec un chromatisme profond dont Richard Wagner se souviendra. Etsuko Hirose

  • cisèle ses trilles,
  • affine ses nuances et
  • ne lĂ©sine pas sur une pĂ©dalisation qui laisse imaginer l’orchestre derrière la rĂ©duction mono-instrumentale.

Son investissement de la partition, multipliant les intentions sans surcharger le rendu, lui permet de donner du souffle Ă  cet incipit en crĂ©ant des couleurs pour habiller de nombreuses façons le swing obstinĂ© de la main gauche – en tĂ©moigne la modulation en Ut, dont l’aspect « tranquillo » puis « dolce » saisit.

  • La caractĂ©risation des registres,
  • l’Ă©talonnage des diffĂ©rentes voix,
  • les astuces de transcription (ainsi de l’octaviation de la clarinette pour rĂ©pondre au violon solo) et
  • la polymorphie du toucher (çà doux, lĂ  tonique, ailleurs mĂ©langeant les façons)

prĂ©cipitent l’auditeur dans une histoire modulante qu’il peinerait Ă  couper avant le finale. Si la prise de son privilĂ©gie la nettetĂ© Ă  l’onirisme, pour un rĂ©sultat moins poĂ©tique que prĂ©cis (oui, je sais, ça dit deux fois la mĂªme chose mais, sur le moment, je trouvais ce chiasme indispensable Ă  la comprĂ©hension de mon propos, c’est pourquoi je ne l’ai pas dĂ©truit), l’interprète, elle, sait « mettre le ton » dans sa narration. On est emportĂ© sur son vaisseau par le sac et le ressac de la mer oĂ¹ elle conduit notre barque, mer qui s’anime grĂ¢ce, notamment,

  • aux fluctuations d’intensitĂ© brusques ou progressives,
  • au plaisir du brio et Ă  la gourmandise de la suspension,
  • au respect du texte et Ă  l’inventivitĂ© de l’arrangement visant Ă  davantage d’efficience diĂ©gĂ©tique.

 

 

Le deuxième mouvement, « l’histoire du prince Kalendar », en si mineur, s’ouvre sur un prĂ©lude binaire et lento reprenant le motif principal avant de cĂ©der la place Ă  l’andantino ternaire oĂ¹ le chant doit Ăªtre doux et expressif, et l’esprit « capricieux », proche de la libertĂ© d’un rĂ©citatif. Le nouveau thème apparaĂ®t au mĂ©dium sur une pĂ©dale grave qui pose un vrai problème au piano solo, la longueur de la tenue entraĂ®nant sa disparition prĂ©maturĂ©e, d’autant que la pĂ©dale de sustain, qui permet de prolonger les sons, ne peut Ăªtre laissĂ©e tout le temps oĂ¹ l’accord est censĂ© rĂ©sonner, car elle noierait le thème dans un gloubiboulga peu rimski-korsakovien. Etsuko Hirose travaille donc les atouts pianistiques offerts par

  • les appogiatures bondissantes,
  • la nette diffĂ©renciation des attaques,
  • la densitĂ© des arpèges et
  • la souplesse des foucades rythmiques plus simples Ă  coordonner sur un clavier qu’entre des dizaines d’intervenants.

Le tempo piĂ¹ mosso permet

  • d’Ă©couter bondir les staccati,
  • de se goberger des diffĂ©rents registres, et
  • de se rĂ©jouir des soubresauts de tempo et de caractère.

L’allegro molto et son mystère liminaire sont rendus avec l’inquiĂ©tante assurance qui sied.

  • Trompettes et trombones se dĂ©fient sous les doigts de l’interprète ;
  • l’octaviation singularise l’entrĂ©e des bois qui prĂ©cipite l’arrivĂ©e du moderato assai suspensif ;
  • la virtuositĂ© digitale Ă©clate au retour des mouvements Ă  la fois vifs et rythmiques.

La pianiste déploie

  • un sens remarquable de la narration,
  • une excellence notable dans l’art de la mutation,
  • un goĂ»t affirmĂ© pour la dimension orchestrale du piano

    • (ensembles,
    • polyphonie,
    • dialogues), et
  • une poĂ©sie crĂ©pitante que dĂ©plient
    • nuances,
    • pĂ©dalisation et
    • camĂ©lĂ©onisation, et hop, d’un piano qui, malgrĂ© la sonoritĂ© pas toujours magnifique de l’instrument, saisit l’auditeur et lui Ă©chappe encore et encore.

Le diable de clavier ne cesse de changer de forme et de caractĂ©ristiques Ă  chaque nouveau segment d’une partition qui, habilement, dĂ©veloppe peu ses thèmes, prĂ©fĂ©rant

  • les varier,
  • les confronter,
  • les dĂ©former, voire
  • les concatĂ©ner.

Cela profite à un arrangement décidément astucieux

  • (choix de hauteurs,
  • notes rĂ©pĂ©tĂ©es plutĂ´t que bariolage Ă  l’octave dĂ©jĂ  très utilisĂ©,
  • petite pirouette finale, etc.).

De quoi avoir hĂ¢te que, une prochaine nuit ou une prochaine notule, SchĂ©hĂ©razade nous donne de boire une autre chère rasade de ce vin capiteux !

 

Ă€ suivre…


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour Ă©couter le disque gracieusement, c’est par exemple lĂ .
Pour voir l’artiste jouer SchĂ©hĂ©razade (et pas que) Ă  Paris, c’est le 25 janvier 2025 Ă  l’Espace Bernanos (rĂ©servations ici).

 

Un premier verset Ă  double sens

Collégiale Saint-Martin de Montmorency. Photo : Bertrand Ferrier.

 

La musique dite savante se dissimule derrière quoi ?

  • Des codes,
  • des mathĂ©matiques,
  • des usages.

Elle semble avoir bien raison de se protĂ©ger ainsi tant que ces gnagnagnas n’obèrent pas la part Ă©motionnelle que ces machins permettent. En tĂ©moigne la pièce claquĂ©e par Mathieu Lours le 27 septembre 2024 en hommage Ă  Yannick Daguerre. Lequel Yannick Daguerre avait claquĂ© la susdite pièce Ă  l’occasion du mariage de Mathieu. Autrement dit, la vie et la mort incluses rĂ©sonnaient tantĂ´t en la collĂ©giale de Montmorency, avec

  • l’Ă©nergie,
  • l’exigence et
  • l’Ă©motion requises.

Pour preuve ou presque de ce beau médius préalablement humecté et tendu bien haut devant la mort, la vidéo infra.

 

 

Enjott Schneider, « Bridges to infinity » (Solo musica) – 1/3

Première du disque

 

Peut-Ăªtre reportĂ©e au 21 fĂ©vrier 2025, selon certains sites, fixĂ©e Ă  l’automne 2024 selon la cyberfaçade du compositeur (en allemand uniquement), le nouveau disque d’Enjott Schneider, produit par le compositeur, n’en intrigue pas moins par son ambition : trois Å“uvres orchestrales (deux concerti et une symphonie de quelque trois-quarts d’heure), dont l’une intègre un chÅ“ur, se rĂ©partissant 81′ de musique, cela tĂ©moigne d’une ambition certaine – mĂªme si l’on regrette, que, une fois de plus, seuls les acheteurs anglophones et germanophones puissent profiter du livret – pour celui qui affiche Ă  son compteur

  • dix opĂ©ras,
  • moult musiques pour le cinĂ©ma,
  • une prĂ©dilection pour l’oratorio,
  • seize symphonies avec orgue (!) et
  • un goĂ»t pour l’Ă©clectisme stylistique associant Ă©poques et espaces.

La première Å“uvre Ă  tourner sur notre platine, captĂ©e par Karsten Zimmermann et Johannes Philipp MĂ¼ller, est un concerto pour violon. Le soliste est ici accompagnĂ© par un orchestre de chambre philharmonique incluant quatre percussionnistes (on en dĂ©couvrira infra une version très diffĂ©rente, tant sur le contenu musical que sur l’instrumentarium, mais qui prĂ©sente des similaritĂ©s Ă©videntes dans la construction et l’imaginaire avec le concerto pour violon), commandĂ© pour le cinquantième anniversaire de la mort de Pablo Casals et donc partiellement inspirĂ© par son encore favori, « El cant des ocells » (le chant des oiseaux).

 

 

Son titre associe

  • les oiseaux,
  • la sagesse et
  • la magie,

et sa construction articule cinq mouvements. Le premier, « Naissance de l’univers depuis une spirale et un Å“uf d’oiseau », plonge dans

  • les abysses d’un big bang alchimique,
  • la fragmentation du discours,
  • l’Ă©vocation ornithologique d’un oiseau affolĂ© ainsi que
  • le travail sur les limites donc les grandeurs de la ligne mĂ©lodique dĂ©fiĂ©e notamment par
    • la percussion des archets,
    • la mutation de registres,
    • la friction des diffĂ©rents pupitres,
    • l’aspiration sporadique vers le silence,
    • l’Ă©crasement harmonique offert par l’unisson et
    • la confrontation des modes oĂ¹ les Ă©carts arabisants ont toute leur place.

Partition de l’Ă©vocation sciemment Ă©nigmatique, ce que laissait subodorer le titre mystĂ©rieux du mouvement, ce concerto pour violon s’engage sur un langage onirique plus riche que complexe. On y goĂ»te par exemple

  • l’Ă©cho entre les diffĂ©rentes familles d’instruments (cordes versus bois),
  • le recours Ă  diffĂ©rentes percussions instrumentales
    • (bruitisme des archets tressautants ou des flĂ»tes rĂ©duites au souffle et au cliquetis des clefs,
    • claquements des cordes graves,
    • synchronisation très accentuĂ©e des accords rassembleurs),
  • le recours abondant au mix’n’match
    • d’Ă©chos,
    • de styles,
    • d’intensitĂ©s, donc
  • le dialogue entre fragmentation du discours et fusions Ă©phĂ©mères.

Le second mouvement s’intitule « Corbeau et corneille – La noirceur nigredo » (le nigredo Ă©tant le premier moment dans la crĂ©ation de la pierre philosophale, celui de la calcination). Une sĂ©quence rythmique coordonne

  • pulsations,
  • contretemps et
  • cycles moins dansants que vigoureux du violon soliste.

Le dĂ©veloppement de cette cellule, loin d’Ăªtre uniforme, secoue l’auditeur qui, par-delĂ  les sĂ©quences oĂ¹ grognent, imperturbables, les cordes les plus graves, se retrouve projetĂ© dans un espace sonore contradictoire, marquĂ© par l’oscillation entre

  • la pulsion vers la trĂ©pidance,
  • l’attraction pour la mĂ©ditation profonde et
  • l’attrait pour
    • le surgissement,
    • le jaillissement et
    • l’explosivitĂ© rebondissante.

Enjott Schneider se fait un plaisir d’alterner

  • les couleurs et les techniques,
  • les ingrĂ©dients orchestraux et les codes musicaux,
  • les passages Ă©vidents – presque apprentisorciĂ©iques – et une construction qui retient l’attention par ses aspects
    • labyrinthiques,
    • lacunaires et
    • morcelĂ©s.

La rĂ©fĂ©rence alchimique embrase aussi le troisième mouvement, intitulĂ© « Le cygne – Le blanc albĂ©do », l’albĂ©do (que symbolise le cygne) Ă©tant la phase postĂ©rieure au nigredo, acoquinant la distillation chimique et la libĂ©ration de l’Ă¢me. Il s’ouvre par une envolĂ©e lyrique du violon qui, sur un tapis de cordes tressĂ© pour l’occasion, se perd dans des pĂ©piements suraigus. Le retour de l’Ă¢me autour du corps souligne que la libĂ©ration n’est pas encore parfaite.

  • TantĂ´t, cette redescente est marquĂ©e par le rythme brièvement impulsĂ© par les woodblocks ;
  • tantĂ´t, elle s’enivre d’une intervention flĂ»tĂ©e imitant un chant d’un oiseau plus pĂ©piant que le cygne ;
  • tantĂ´t, elle s’abreuve aux multiples facettes de la harpe, entre glissendi rĂªveurs et intervalles lĂ©gers ponctuant le discours.

 

 

Enjott Schneider tĂ¢che de profiter au mieux de l’ensemble Ă  sa disposition, y compris des percussions qu’il a convoquĂ©es pour ce premier enregistrement laissant tinter çà une cymbale lĂ©gèrement frappĂ©e, lĂ  babiller un xylophone dont le son boisĂ© peut Ă©voquer la dĂ©couverte de nouveaux possibles par l’Ă¢me du violon. Après la tonicitĂ© du deuxième mouvement, le troisième, qui confirme la technique savante d’orchestration maĂ®trisĂ©e par le compositeur, se goberge d’une manière d’apaisement interrogatif aspirant

  • Ă  la paix intĂ©rieure,
  • Ă  la joie blanche et
  • Ă  la libertĂ© sereine,

mĂªme si ces impulsions, convoquant explicitement le « chant des oiseaux » cher Ă  Pablo Casals, restent

  • fragiles,
  • souvent perturbĂ©es, partant,
  • presque illusoires, comme en tĂ©moigne la fin du mouvement.

Le quatrième mouvement, « Le paon – l’Ă©tourdissant monde astral », est de loin le plus concentrĂ©. Si  le violon solo semble mener la danse par des interventions tranchantes et tendues, l’orchestre, placĂ© sous ladirection de Gabriel Venzago, lui tient la dragĂ©e haute. Il

  • accompagne,
  • commente et
  • interrompt volontiers

les embardĂ©es de Friedemann Eichhorn. Enjott Schneider fait rutiler la polychromie du petit orchestre en s’attachant Ă  prĂ©cipiter, comme dans un alambic inquiĂ©tant,

  • mystère et continuitĂ©,
  • allant et suspensions,
  • refus du dĂ©veloppement et souci d’une narrativitĂ© joyeusement Ă©nigmatique.

Le cinquième mouvement, « La danse de la grue – rituel et voyage astral », est le plus long. Il se dĂ©ploie sur un rythme presque tribal par les percussions que rejoignent le soliste puis l’orchestre dans une forme d’ostinato. Se multiplient

  • contrastes efficaces,
  • jeux rythmiques et
  • itĂ©rations roboratives

jusqu’Ă  ce que le violon change le cours du rĂ©cit pour le diriger vers une mĂ©ditation au calme inquiet. Tout se passe comme si le compositeur proposait une synthèse fulgurante de son concerto Ă  travers

  • le retour d’intervalles arabisants,
  • la volontĂ© d’entremĂªler diffĂ©rents langages et
  • la place laissĂ©e Ă  une traditionnelle coda virtuose (poursuivant l’interrogation structurelle sur les rapports entre soliste et orchestre qui semble Ăªtre un sous-jacent fort de l’Å“uvre),

avant de glisser un finale qui refuse de finir

  • en profitant d’un tutti orchestral,
  • en s’abĂ®mant dans une trop attendue forme en arc type ABA, ou
  • en se complaisant dans une explosion pyrotechnique que l’on imaginerait en contradiction avec le programme du voyage astral.

Il prĂ©fère s’Ă©vaporer sur une tenue suraiguĂ« du soliste, tĂ©moignant de

  • de la cohĂ©rence,
  • de la maĂ®trise et
  • de la vue d’ensemble

dont vibre cette proposition. Le prochain opus au programme, le concerto pour alto et cordes, nous propulsera-t-il sur les ailes du rĂªve et de l’Ă©motion – un oiseau que l’on aime plutĂ´t pas mal, lorsque l’on Ă©coute quelque disque ? La rĂ©ponse est Ă  dĂ©couvrir dans une prochaine notule sur le sujet !

 

Ă€ suivre…

 

Fantaisie académique

Première de couverture, best of

 

C’est une Å“uvre pour la jeunesse bien sous tous rapports :

  • le personnage principal est une fille au tempĂ©rament de garçonne ;
  • elle a deux mamans ;
  • ses aventures sont un hymne Ă  l’acceptation de la diffĂ©rence.

Un tournoi d’enfer est le deuxième tome d’une sĂ©rie qui s’inscrit dans l’effort de poly-exploitation de la marque « Donjons & dragons ».

  • Écrit par Madeleine Roux,
  • illustrĂ© par Tim Probert et
  • traduit par votre serviteur,

il s’amuse Ă  mĂªler les codes du jeu original et ceux de « Harry Potter ».

 

Incipit du roman

 

Au programme,

  • internat de jeunes Ă©lèves,
  • compĂ©tition (l’un des grands « trucs » des livres pour la jeunesse, avec l’inusable – hĂ©las – prĂ©paration d’un spectacle),
  • multitude de monstres en tout genre,
  • aventures et twists

agitent gentiment le bocal des lecteurs en maniant Ă  la fois l’acadĂ©misme woke et la fantasy scolaire bon teint. Le plaisir de conter dont Madeleine Roux fait montre contribue Ă  la rĂ©ussite de cet amusant divertissement « pour les 8-12 ans » que l’on peut dĂ©couvrir ici et acheter lĂ .

 

Irakly Avaliani joue Johann Sebastian Bach (L’art du toucher) – 4/4

Quatrième de couverture

 

Dernier volet de la tĂ©tralogie Bach proposĂ©e par Irakly Avaliani : les prĂ©lude et fugue en si mineur BWV 869 qui couronnent le premier – non le « 1et » comme le propose le sommaire intĂ©rieur de la réédition de 2011 – livre du Clavier bien tempĂ©rĂ©. Il s’agit d’un diptyque somptueux, qui laisse clairement la place Ă  l’interprĂ©tation puisque certaines versions torchent l’histoire en 10′ (on connaĂ®t la punchline de Jo Privat, après avoir Ă©coutĂ© un jeune virtuose accordĂ©oniste venu lui demander des conseils : « C’est très impressionnant, tu conduis vite, mais c’est dommage car tu n’as pas pris le temps de regarder le paysage ») quand la prĂ©sente proposition frĂ´le les 17’30. La controverse est banale et insoluble, Bach n’ayant jamais assignĂ© un tempo prĂ©cis Ă  ses Å“uvres, se contentant d’indications sciemment floues – ici : andante puis largo. Ce qui est moins banal est

  • la richesse,
  • la libertĂ©, presque
  • la polysĂ©mie,

que cette fausse nĂ©gligence octroie Ă  l’interprète. Ă€ lui de construire sa vision de l’Å“uvre et de convaincre l’auditeur que sa conception se tient et donne Ă  entendre des aspects spĂ©cifiques de la pièce.

 

 

En l’espèce, le prĂ©lude ne tergiverse point. Il marche, comme son indication de tempo l’exige, bien aidĂ© par une walking bass d’une lĂ©gèretĂ© permise par le Fazioli rĂ©glĂ© par Jean-Michel Daudon et sublimement captĂ©e par JoĂ«l Perrot. Il y a tout ce qu’il faut :

  • l’allant,
  • la sĂ©rĂ©nitĂ© et
  • l’Ă©tagement des intensitĂ©s qui distingue avec une nettetĂ© impressionnante les trois strates de la partition

    • (mĂ©lodie,
    • harmonie,
    • basse).

Le texte est énoncé avec

  • une prĂ©cision scrupuleuse,
  • un phrasĂ© harmonieux et, surtout,
  • une simplicitĂ© saisissante

qui rend d’autant plus fascinants

  • les chromatismes hypnotisant,
  • les frottements rĂ©solus (l’enchaĂ®nement Si / fa dièse mineur Ă  la reprise de la seconde section !) et
  • les voltes modulantes,

captivant l’auditeur, fermement convaincu Ă  l’issue de cette Ă©coute que ce tempo est le bon tempo – idĂ©e stupide, on l’a dit, mais qui traduit Ă  sa façon la performance artistique de l’interprète…

 

 

La fugue Ă  quatre voix est annoncĂ©e largo ; et, en effet, on ne lĂ¢che pas les chevaux, comme disait la pelote, au contraire. Ă€ la virtuositĂ© d’esbroufe, Irakly Avaliani substitue une virtuositĂ© de la retenue, oĂ¹

  • le microdĂ©tail l’emporte sur le panoramique,
  • le choix du toucher sur la prĂ©cipitation, et,
  • sur l’impression gĂ©nĂ©rale la construction spĂ©cifique du son
    • (intensitĂ©s,
    • pĂ©dalisation,
    • rapport entre les voix).

Bach a choisi de clore son recueil sur une pièce oĂ¹ les difficultĂ©s

  • technique,
  • intellectuelle et
  • artistique

consistent, pour le claviĂ©riste, Ă  transformer en musique envoĂ»tante une quadriphonie rebelle aux effets waouh. Dans le prĂ©sent disque, son porte-voix fait son miel d’une telle option avec un jeu dont

  • la clartĂ© confine Ă  la grĂ¢ce,
  • la science harmonique Ă  l’Ă©lĂ©gance et
  • l’imperturbable humilitĂ© devant le gĂ©nie du compositeur Ă  un hommage de grande classe.

Se dĂ©gage de cette interprĂ©tation une Ă©vidence loin des problĂ©matiques mondaines qui nous happent d’ordinaire. MĂªme les règles si strictes et rutilantes de la fugue semblent se dissoudre dans un flux qui fait sens par lui-mĂªme, indĂ©pendamment des contraintes mafflues qu’il lui faut respecter. A posteriori, c’est fort impressionnant. Dans l’instant, c’est juste

  • saisissant,
  • puissant et
  • beau.

Et dire qu’il nous reste encore moult disques d’Irakly Avaliani Ă  dĂ©couvrir !


Pour écouter l’album en intégralité, c’est par exemple ici.
Pour retrouver les précédents épisodes de la chronique Bach, cliquer sur
Fantaisie chromatique et fugue,
Concerto dans le goût italien et
Deuxième partita.