Première du disque
Ambitieuse, la huitième symphonie d’Enjott Schneider , intitulĂ©e « La cloche – Pont vers l’infini », l’est par sa durĂ©e (45′) et son instrumentarium (orchestre, chÅ“ur, soliste). InspirĂ©e par un livre Ă©voquant l’histoire de la cloche, elle est ponctuĂ©e par quatre poèmes bĂªtement non traduits ne serait-ce qu’en anglais, alors qu’il y avait typographiquement largement la place. Quelle faute du label ! Quand le compositeur est capable de produire un disque aussi ample, ne pas lui suggĂ©rer de traduire les textes de sa symphonie paraĂ®t aussi intelligent que de parler de dĂ©mocratie en Ă©voquant la nomination de Michel Barnier Ă Matignon ou de musique en parlant d’Aya Nakamura. Devant ce faux pas Ă©ditorial, nous renonçons Ă traduire ligne Ă ligne grĂ¢ce Ă quelque moteur de recherche ce que nous entendrons ; aussi nĂ©gligerons-nous le sens des mots pour nous concentrer sur l’agencement des notes. Ce sera le mĂªme tarif pour les mouvements dont les titres sont rĂ©servĂ©s aux germanophones, ce qui adresse pas mal de mĂ©lomanes, certes, mais exclut davantage encore de curieux.
Pour le dire tout rond : franchement, c’est concon.
« Urklang us dem Reich des Morgens » est le premier et le plus long des six mouvements (plus de 10’40). Commençant dans les limbes de percussions sifflantes, sur une pĂ©dale de cordes qu’ornementent les bois, il associe
accents,
souffles et
irisations
aux sonoritĂ©s sinisantes qu’un chÅ“ur cristallise dans des glissendi fortissimi s’inspirant d’un poème de Zhang Ji pour lequel la soprano Julia Sophie Wagner ne va point tarder Ă les rejoindre.
Suspensions,
pointillés de la harpe,
tenues vocales et instrumentales,
exotisme des intervalles et des tuilages entre les notes
distillent une vision de la musique chinoise Ă l’occidentale Ă la fois
efficace,
Ă©vocatrice et, il faut bien l’admettre,
convenue donc proche d’un exercice de style qui peine Ă nous saisir.
La jolie Ă©nigmaticitĂ© de la fin du mouvement, plus personnelle, ne nous permet pas de revenir entièrement sur nos prĂ©ventions, alors mĂªme que le projet du compositeur est clair : explorer l’imaginaire de la cloche Ă travers plusieurs aires culturelles (en avoir conscience n’empĂªche pas le froncement de sourcils, hĂ©las). « Duft der Glöcken-Karawanen, Tanz und Rosen » nous embarquera-t-elle davantage dans la geste schneiderienne ? Elle s’inscrit cette fois dans une esthĂ©tique arabisante. En dĂ©pit de l’aspect disneyique de la chose, l’on doit saluer
la richesse,
l’habiletĂ© et
la réussite
de l’orchestration. Gabriel Venzago veille Ă rendre claire une mĂ©trique Ă la fois stable et rebelle . Techniquement, on ne peut qu’applaudir la veine très amĂ©ricaine qui surgit soudain :
percussions nettes,
profondeur des graves,
explosion itérative des cuivres
rappellent le savoir-faire cinĂ©matographique d’Enjott Schneider, et cette remarque n’est Ă©videmment pas une dĂ©prĂ©ciation snob. En termes musicologiques d’expert, on aurait mĂªme ajoutĂ© : « C’est vachement hyperbien fait », mais il ne s’agit pas de perdre notre lectorat avec un idiolecte aussi pointu qu’un turlututu. Attentive, la Bodensee Philharmonie
contraste,
nuance et
suspend
pour prĂ©parer l’entrĂ©e de la soprano chantant le poème de Dschalaluddin Rumi dans sa version allemande de Friedrich RĂ¼ckert. Le projet se transforme soudain en lied straussien, dĂ©voilant un autre versant de l’artisanat brillant du compositeur, capable de se couler dans moult moules… mĂªme si la doublure de la soprano par les cors rabat le rĂ©sultat davantage vers d’habiles topoĂ¯ cinĂ©matographiques que vers une Ă©criture personnelle.
Le troisième mouvement, « Klang der Götter – Schrecken der Dämonen » est le plus bref.
Percussions toniques,
cordes graves,
cuivres inquiétants et
contretemps déséquilibrants
lancent une cavalcade menaçante que le ternaire rend sporadiquement encore plus énergique.
Dominante assumée,
changements de couleurs,
tintements de cloches tubulaires,
ruptures dramatisantes
esquissent un intermède qui n’a pas besoin d’images vidĂ©o pour stimuler l’imaginaire des auditeurs.
Le quatrième mouvement s’intitule « The Bells – Eine Hommage an William Byrd (1540-1623) » et est constituĂ© d’une sage orchestration de l’original pour clavecin. On y retrouve le mĂ©tier du compositeur Ă dĂ©faut de se goberger d’une crĂ©ativitĂ© que l’on redoute
gainée,
calcifiée voire
étrangement calcinée
par
la maĂ®trise thĂ©orique et pratique de l’orchestration,
la connaissance des astuces catchy et
le souci de profiter au mieux des diffĂ©rents pupitres d’un orchestre attentif.
Une fois de plus, ce patchwork de sonoritĂ©s propres Ă chaque mouvement est la particularitĂ© de cette symphonie. Partant, d’autres auditeurs s’Ă©baubiront devant les mĂ©tamorphoses orchestrales que rĂ©ussit Enjott Schneider. Ils auront amplement raison et, cependant, devant une telle maestria , nous ne pouvons nous empĂªcher de regretter que la virtuositĂ© technique nous paraisse l’emporter sur la singularitĂ© de l’Ă©criture. Ă€ nos esgourdes, tout se passe comme si, parce qu’il sait si bien Ă©crire, le compositeur oubliait d’Ă©crire sa musique… et cela nous frustre car, Ă coup sĂ»r, il saurait parfaitement l’Ă©crire, ainsi que l’ont montrĂ© maints passages des deux concerti proposĂ©s en brillante ouverture de programme.
Le cinquième mouvement, « Sehnsucht – Gedicht von Otto Julius Bierbaum (1856-1910) » . L’introduction dramatique des cordes graves teinte de gravitĂ© le dĂ©sir vu par ledit Otto Julius, un Ă©crivain qui, avant Enjott Schneider, a aussi Ă©tĂ© musiquĂ© par Strauss, excusez du peu. On sent la belle vision opĂ©ratique du compositeur qui introduit la voix par des deux en deux inspirants. Le chÅ“ur
fait écho,
dialogue, et
habille par son silence le propos de la soliste.
Si la puissance grave de l’orchestre, rythmĂ©e par les cloches, frise parfois l’excès de stabylotage , il faut s’incliner devant
l’expressivitĂ© de l’orchestrateur,
la richesse de l’utilisation du chÅ“ur dans ses diffĂ©rents registres,
la justesse de Julia Sophie Wagner,
l’efficacitĂ© de la direction donc de l’orchestre (dont la harpe et la clarinette basse, très importantes !),
et la cohĂ©rence de l’atmosphère ainsi créée.
Le dernier mouvement, « « Finale : dona nobis pacem » , inclut un poème de Friedrich Schiller.
Coup de timbale,
glissendo de cuivre,
grands accents des cordes portés par les cloches et
insertion d’un rythme trĂ©pidant
augurent d’un moment palpitant . Enjott Schneider excelle dans l’installation d’une atmosphère qu’il modifie ensuite avec un talent qui force l’admiration, façon dessin animĂ© d’antan lĂ©gèrement pimpĂ© d’incongruitĂ©s catchy
(harmonie surprenante,
grincement inattendu,
entrĂ©e du chÅ“ur pour le « Dona nobis pacem » d’oĂ¹ Ă©merge Julia Sophie Wagner en duo avec les cloches).
Dans cette symphonie composite, les mutations d’atmosphère ne manquent jamais de cachet. Certes, le combo fortissimi de l’orchestre puis rĂ©tractation pour l’arrivĂ©e du chant finit par ne plus surprendre ; reste que sĂ©duisent notamment
la maîtrise des transitions,
la qualité de chaque caractérisation,
l’art du dialogue entre orchestre et soprano qui porte le poème de Friedrich Schiller, ainsi que
l’investissement de la cantatrice (piani sur les notes suraiguĂ«s de « schwebt »).
Le finale du finale confirme le choix d’une forme en arche (retour du « Dona nobis pacem »), qui se termine par un piano du chÅ“ur avec clarinette et l’inĂ©vitable crescendo montant au tutti jusqu’aux deux coups de timbale conclusifs. De sorte que, s’il est parfois difficile de distinguer la voix personnelle d’Enjott Schneider derrière les conventions d’une Ă©criture spectaculaire très balisĂ©e, l’Ă©coute de cette partition monumentale est nĂ©anmoins enflammĂ©e par
l’artisanat du compositeur,
l’art du musicien et
l’ambition de la rĂ©alisation.
Dans un monde artistique qui joue souvent petits bras, voilà un pavé dans la mare du fatalisme gnangnan, pavé sous lequel apparaît une plage
de volonté,
de désir et
d’envie
de partager les joies de la musique bien troussĂ©e oĂ¹ l’auditeur ne peut qu’avoir plaisir Ă se prĂ©lasser !