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Le blog de Bertrand Ferrier, page 61

Fruits de la vigne – L’angelique 2023 du domaine Metrat

Photo : Bertrand Ferrier

 

Faute d’Ăªtre rĂ©fĂ©rencĂ© parmi les vins listĂ©s sur le site officiel du domaine, ce beaujolais gardera une partie de son mystère : pourquoi un tel branding ? et, surtout, question Ă©minemment essentielle en Å“nologie appliquĂ©e aux Ă©tiquettes, oĂ¹ diable est passĂ© l’accent de « L’Angelique » ? Sera-ce que la police – de caractère, voyons – ne l’autorisait point, comme pourrait le laisser supputer ce que nous avons dĂ©couvert et que nous rĂ©vĂ©lons en exclusivitĂ© (Ă´, teasing, quand nous tiens !) dans la conclusion mercantile de cette notule ? Quel sens accorder Ă  cette marque et Ă  sa spĂ©cificitĂ© – ou, devrait-on dire, Ă  sa specificite ?
Notons qu’il n’y a pas moins de suspense sur l’appellation d’IGP comtĂ©s rhodaniens, laquelle, apprend-on, est assez gĂ©nĂ©reuse pour s’Ă©tendre sur neuf dĂ©partements et mĂªme s’appliquer, « après dĂ©gustation », Ă  des appellations moins connues en quĂªte d’une Ă©tiquette plus bankable ou, a minima, mieux rĂ©fĂ©rencĂ©e. En revanche, comme qu’on dit dans le franglais qu’il sent bon le spĂ©cialiste de l’expertise, le thrill sur le domaine Metrat lui-mĂªme est moindre. CĂ©lĂ©brĂ© pour ses Fleurie, « à la limite des Moulin-Ă -vent » prĂ©cise le vigneron, il revendique une pratique « raisonnĂ©e », id est pas bio mais limitant les intrants chimiques grĂ¢ce, notamment, au recours au purin de prèles, d’orties et de consoudes. Quel rĂ©sultat cette bonne impulsion donne-t-elle Ă  la cuvĂ©e 2023 de son chardonnay ?
La robe, affriolante, arbore un jaune délicat. Elle nous apparaît

  • unie,
  • claire et
  • lumineuse.

Le nez assume crĂ¢nement – oui, portĂ© par une bonne vieille licence poĂ©tique des familles, un nez peut assumer crĂ¢nement alors qu’il peine en gĂ©nĂ©ral Ă  assommer en tapant sur le crĂ¢ne – son rĂ´le de mise en appĂ©tit. Il allie des caractĂ©ristiques qui, c’est curieux, dĂ©passe le champ de l’odorat. Il

  • Ă©voque la fraĂ®cheur de l’agrume,
  • laisse deviner un Ă©quilibre tranquille et
  • suggère la gourmandise de l’amertume.

La bouche confirme sans coup férir la singularité du jus. Selon nos papilles, elle associe

  • le charme du beurrĂ©,
  • la pĂ©tillance d’une pointe citronnĂ©e et
  • la chaleur confortable d’un vin bien construit.

Bref, que les dalle-en-pente qui tentent nĂ©anmoins de se respecter ne se laissent point effrayer par les deux caractĂ©ristiques principales du flacon. Certes, les vins du domaine Metrat sont des beaujolais, mais ils n’Ă©margent pas dans la catĂ©gorie des produits sans vergogne chĂ©ris (de moins en moins, allĂ©luia !) par

  • les Asiatiques,
  • les buveurs Ă  prĂ©texte et
  • les individus souhaitant se la jouer Ă  la fois bobos et canaille en sirotant, enveloppĂ©s par le brouhaha rĂ©confortant d’un troquet « restĂ© dans son jus » un millĂ©sime frais, plus framboise que banane cette annĂ©e, un bĂ©ret DeLuxe posĂ© sur le crĂ¢ne et un sourire entre tindĂ©rique et instagramable aux lèvres.

Certes itou, le chardonnay est un cĂ©page synonyme, dans la grande distribution, de rince-glotte passe-partout, assez Ă©cÅ“urant parfois pour faire prĂ©fĂ©rer un vin rouge lĂ©ger au moment de dĂ©guster un plat Ă  blanc. Loin de ces deux grands topoi qui ne relèvent pas toujours de la caricature, hĂ©las, le vin de Bernard Metrat s’avance avec

  • cohĂ©rence,
  • savoir-faire et
  • personnalitĂ©.

Ă€ noter que le domaine commercialise « L’angĂ©lique » avec un accent, shocking! VoilĂ  qui confirmerait le problème de police subodorĂ© en introduction… Prix, accent compris : 9 € la bouteille plus frais de port. Les Parisiens peuvent, eux, s’approvisionner chez notre dealer contre 13,5 € la quille qui, comme l’Ă©crivait StĂ©phane MallarmĂ© au couple Manet, en 1888, « met gentiment aux camĂ©lias des perruques » (« DĂ©dicaces, autographes et envois divers » in : PoĂ©sies, Gallimard, « PoĂ©sie », 1945, rééd. 1970, p. 137). Comme quoi, le monde en gĂ©nĂ©ral et le langage en particulier sont souvent mystĂ©rieux – la faute, notamment, Ă 

  • ses accents,
  • ses fleurs et
  • ses nectars.

 

Les litanies les plus funky du monde

Orgue de la collégiale de Montmorency photographié ca. 2013 par Bertrand Ferrier

 

Évidemment, rien qu’Ă  lire le mot de « litanies », les derniers lecteurs de ce site encore frottĂ©s de liturgie catho plongent dans un sommeil soudain, ce qui n’est pas forcĂ©ment dĂ©sagrĂ©able en soi. Les autres bĂ¢illent. Sauf si, parmi eux, certains connaissent dĂ©jĂ  l’une des Å“uvres majeures pour orgue du vingtième siècle. Un morceau qui, en quatre minutes, dĂ©chire tout d’une sĂ©rie d’explosions de lumière.
Les Litanies de Jehan Alain regorgent de trouvailles

  • de rythme,
  • de mĂ©lodie et
  • de construction

pour faire, Ă  en croire le propos griffonnĂ© en haut de la partition, l’Ă©loge de la foi, ce step qui permet aux croyants de dĂ©passer l’ineffaçable incrĂ©dulitĂ© humaine. Nous autres,

  • croyants,
  • incroyants et
  • anticroyants

ne pouvons que nous retrouver dans ce tourbillon

  • de puissance,
  • d’Ă©nergie et
  • de transcendance

que traduisent ici, lors du concert hommage Ă  feu l’organiste-compositeur Yannick Daguerre (qui adorait jouer cette pièce),

  • l’Ă©clatant orgue Gonzalez,
  • l’acoustique phĂ©nomĂ©nale de la collĂ©giale Saint-Martin de Montmorency et
  • la tonique et impressionnante interprĂ©tation en direct de Vincent Crosnier, qui a souhaitĂ© privilĂ©gier l’audio sur la vidĂ©o – et, comme on a plutĂ´t tendance Ă  respecter les souhaits des artistes, voilĂ , quoi.

Bonne écoute aux curieux !

 

 

 

Estelle Revaz, concert-confĂ©rence, ambassade de Suisse, 27 novembre 2024 – 1 : les paillettes

Estelle Revaz encadrĂ©e par deux Louis XIV (nom de son violoncelle et d’un zozo reprĂ©sentĂ© sur l’Å“uvre derrière elle), le 27 novembre 2024, dans le salon de la tapisserie de l’ambassade de Suisse (Paris 7). Photo : Rozenn Douerin.

 

Estelle Revaz n’a pas attendu de devenir politicienne pour aimer parler. DĂ©jĂ , quand elle Ă©tait juste seulement rien que musicienne soliste concertiste internationale (guère plus), elle concevait mal de donner des rĂ©citals sans parler au public voire Ă©changer avec lui. En sus des concerts avec des mots dedans, elle a dĂ©veloppĂ© pendant le Covid cette forme du concert-confĂ©rence qu’elle propose ce soir de fin novembre Ă  l’ambassade de Suisse, Ă  Paris. Le principe est simple comme un match de foot ou, pour ceux qui prĂ©fèrent le sport, de rugby. Il y aura deux mi-temps,

  • une pour jouer des caprices de Dall’Abaco, objet d’un disque commentĂ© ici et sujet de la prĂ©sente notule ;
  • l’autre pour Ă©voquer les parcours qu’elle esquissait tantĂ´t lors d’un grand entretien et qu’elle a formalisĂ© dans La Saltimbanque (Slatkine, 2023), parcours
    • de femme,
    • d’artiste et
    • de reprĂ©sentante du peuple suisse… presque en dĂ©pit de son plein grĂ©.

En d’autres termes, explicite la musicienne, « on va commencer par les paillettes de la scène avant de plonger dans les coulisses de la vie d’artiste ». Sauf que les paillettes ont aussi leur making of. En l’espèce, Estelle Revaz prend le temps de placer les caprices de Joseph ClĂ©ment Ferdinand Barone Dall’Abaco (1710-1805) dans le contexte musicologique qui les rend particulièrement sapides.

  • D’une part, ils contribuent Ă  extirper le violoncelle de son seul rĂ´le d’accompagnateur pour explorer sa potentialitĂ© d’instrument soliste.
  • D’autre part, ils profitent de la mutation de la lutherie, qui bat alors son plein, pour profiter des nouvelles formes donc sonoritĂ©s d’un instrument qui se cherche encore.

Pour autant, l’interprète prĂ©vient qu’elle ne compte pas se laisser enfermer dans une contextualisation qui risque vite non seulement de devenir assĂ©chante voire sclĂ©rosante, mais surtout de se rĂ©vĂ©ler contradictoire avec le concept mĂªme de « caprice ». Point, donc, de cordes en boyaux ; point non plus de ces caractĂ©ristiques fĂ¢cheuses qu’affectionnent trop souvent les options « historiquement informĂ©es ». En clair, elle rejette

  • toute exĂ©cution prĂ©cautionneuse faute d’indications suffisantes du compositeur (alors, pour pas trahir, on joue a minima…),
  • tout souci de prĂ©sentation sage Ă  souhait pour circonvenir le plus de mĂ©lomanes dĂ©couvrant ces Å“uvres rarement jouĂ©es (l’engagement et la fougue risqueraient de faire fuir les esgourdes plus habituĂ©es au mou), et
  • toute univocitĂ© dans le choix des tempi, par exemple (dans un caprice, si la partition semble y pousser, breaks et bousculade du mĂ©tronome ne sont pas Ă  fuir a priori, au contraire).

 

Estelle Revaz au Wepler (Paris 18), le 10 décembre 2022, pendant la finale de la Coupe du monde de foutchebol. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le premier des sept caprices du soir (sur onze possibles) sautille avec de puissants accents groovy. Suivant un tempo résolument souple, la violoncelliste propose aux spectateurs de se laisser aller au plaisir du mélange des

  • registres,
  • nuances et
  • dynamiques.

C’est moins un premier caprice qu’une sorte d’avertissement de ce qui nous attend ! Le deuxième caprice confirme la veine du compositeur tel que le ressent l’interprète :

  • ça surgit,
  • ça frĂ©tille,
  • ça brandit en Ă©tendard une apparente irrĂ©gularitĂ© dont les oscillations claquent au vent de l’inspiration en chantant le doux mot de libertĂ©.

Le troisième caprice revendique, lui,

  • la lenteur,
  • la claudication, et
  • une hĂ©sitation dont Ă©mane un intrigant fumet d’Ă©trangetĂ©.

Le quatrième caprice, bondissant, travaille diffĂ©rentes façons de maltraiter l’archet (et mĂªme les doigts) contre les cordes. D’un seul coup d’un seul, nous voici projetĂ©s Ă  la fois dans

  • l’explosivitĂ© et la retenue,
  • le geyser furieux et le dĂ©bit mesurĂ© du petit ru,
  • la vocifĂ©ration et le murmure suggestif.

 

 

Le cinquième caprice danse grĂ¢ce aux

  • contretemps,
  • itĂ©rations,
  • multiples sources d’Ă©nergie
    • (attaques,
    • glissades,
    • mutations des sonoritĂ©s parfois presque dĂ©trempĂ©es…) et
  • alternances modales, entre majeur dominant et mineur tĂªtu.

Le sixième caprice reprend presque souffle après ces secousses. Toutefois, rien de linéaire ou de monolithique, ici. Plutôt des

  • pointillĂ©s Ă  suspense,
  • des demi-teintes Ă©vocatrices et
  • un concentrĂ© de contrastes (dĂ©bit de notes, volume sonore, couleurs du violoncelle).

Le septième caprice (onzième et ultime dans le recueil) est, nous avertit Estelle Revaz, à peu près impossible à jouer pour deux raisons principales :

  • les quintes exigĂ©es par le compositeur sont anti-violoncelliques en diable, et
  • la partition, proteste l’artiste, oblige Ă  Ă©craser ses phalanges jusqu’Ă  « faire des bruits bizarres » et, surtout, menacer de rompre.

La dramatisation est habile pour raviver l’attention de l’auditoire ! Dès les premières notes, saute Ă  l’oreille le paradoxe qui Ă©lectrise le texte. Dall’Abaco se focalise sur l’exploitation de l’unitĂ© du multiple. Dans ce finale, le bougre

  • explore de front plusieurs motifs qui fricotent et se font autant concurrence qu’Ă©cho ;
  • se goberge de rĂ©expositions qui forment manière de tourbillon musical ; et
  • ne nĂ©glige jamais l’apport puissant
    • de la suspension,
    • de la rupture, et
    • de la respiration qui, dans ce contexte, fait tout autant rĂ©cit que
      • la note,
      • la phrase et
      • la rĂ©sonance

(difficile, pourtant, de trouver de la rĂ©sonance dans le « salon de la tapisserie de l’ambassade », pimpant mais Ă  l’acoustique redoutable !). Le temps

  • d’accueillir les brava enthousiastes du public,
  • de stocker les fleurs de l’ambassade et
  • d’aller protĂ©ger « Louis XIV », son cher violoncelle et son violoncelle cher,

et la dame promet d’Ăªtre de retour pour nous guider dans les coulisses d’une vie d’artiste. Cela vaudra bien une prochaine notule !

 

Ă€ suivre…


Pour retrouver d’autres articles sur Estelle Revaz, cliquer sur l’hyperlien choisi.
Le disque Dall’Abaco
Le grand entretien
Le disque
Inspiration populaire (volets 1 et 2)
Le disque
Journey to Geneva
Le disque
Bach & friends

Pour acheter le disque Dall’Abaco, c’est, par ex., ici.

 

Une première chanson

Pierre-Marie Bonafos en la chapelle du Val-de-GrĂ¢ce (Paris 5), le 3 novembre 2024. Photo : Rozenn Douerin.

 

C’Ă©tait un concert cool (tel Ă©tait son nom). On y entendait

  • de l’orgue et du saxophone,
  • de l’orgue tout seul comme un grand et
  • du sax tout aussi seul comme un grand.

On y jouait

  • des Å“uvres pour trompette et piano,
  • des pièces pour orchestre et mĂªme
  • des standards Ă©crits par des contrebassistes.

Ainsi Pierre-Marie Bonafos est-il allĂ© piocher « First song », son premier solo, dans le disque Ă©ponyme – ce qui n’est pas rien – que Charlie Haden a publiĂ© en 1990. Avec la participation de l’acoustique formidable de la chapelle du Val-de-GrĂ¢ce, l’artiste a suspendu la bousculade parisienne pendant 4′. Nous avons gardĂ© trace de ce moment et, par mesure de salubritĂ© publique, il nous paraĂ®t juste et bon de le partager. (Approche de NoĂ«l ou autre, signalons dans un mĂªme Ă©lan de gĂ©nĂ©rositĂ© que le disque incroyablement puissant et joyeux de Mr PMB, with a little help of Modeste Moussorgski, est disponible ici pour un prix amusant.)

 

 

Fruits de la vigne – Pinot d’Alsace 2021 de Laurent Barth

Photo : Bertrand Ferrier

 

Notre dealer nous a averti : dans cette chronique,

  • pas de vagues,
  • pas de piques,
  • pas de wouououh.

DrĂ´le de coup de pression, qui a en gĂ©nĂ©ral l’effet inverse sur nous car, oui, nous sommes taquin, nous sommes taquin, c’est ainsi. Sauf que Laurent Barth a beau s’Ăªtre imposĂ© comme une rĂ©fĂ©rence dans son Alsace d’origine et bien au-delĂ , il est rĂ©putĂ© pour Ăªtre d’une grande sensibilitĂ© avec un penchant sporadique pour le doute. « Si tu n’aimes pas, nous a-t-on encore suppliĂ©, n’Ă©cris rien, d’accord ? » Comme on est du genre Ă  cumplir pactos cuando son entre caballeros, le suspense sur la tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale de cette chronique risque d’Ăªtre limitĂ©. Tant mieux : plus le projet paraĂ®t complexe, plus il est excitant de chercher Ă  retenir l’attention des curieux qui nous font l’amitiĂ© de venir fureter sur cette page.
PrĂ©cisons donc d’emblĂ©e que le prĂ©sent flacon est signĂ© par un vigneron-producteur-nĂ©gociant (ici nĂ©gociant) qui semble Ăªtre un drĂ´le de coco. Il a bourlinguĂ© Ă  travers le monde avant de reprendre le domaine familial Ă  la mort de son père. Il cultive en bio, tĂ¢te d’engrais « boostĂ©s par la biodynamie » et ne le revendique pas sur ses bouteilles avec force Ă©tiquettes puputes et vertes. Sur ce vin, il Ă©vite le piège contre lequel nous nous escagassons parfois du branding inutile consistant Ă  donner un nom catchy Ă  des bouteilles (« Il fait soif » en est toutefois un exemple amusant), pratique commerciale devenue quasi systĂ©matique alors que son apport pour les gourmands est nul et non avenu. En revanche, l’individu est capable de nommer ses vins selon le numĂ©ro pas sexy de leur parcelle ; et, sur chaque Ă©tiquette, est imprimĂ© « l’esprit du vin » dans moult langues, dont le gĂ©orgien et le marathi – pour plus de dĂ©tails, un portrait sĂ©ducteur de l’artisan est disponible par exemple ici. Bref, dĂ©solĂ© d’employer une terminologie particulièrement prĂ©cise et experte, oui, nous n’en pouvons mais, le bonhomme semble bel et bien Ăªtre un drĂ´le de coco. Quid de son vin ?
AffichĂ© sur certains sites comme mĂ©tissant pinot auxerrois (un cĂ©page lorrain, comme son nom l’indique) pour 80 % et pinot noir pour le solde, le vin froufoute dans une robe tout Ă  fait seyante, tout Ă  fait accorte, tout Ă  fait appĂ©tissante. Sa teinte dominante domine peu : le jaune est ici très clair, presque diaphane, d’une Ă©lĂ©gance confinant Ă  la modestie.
Le nez sĂ©duit immĂ©diatement. Nous nous laissons enivrer par des harmoniques d’agrumes et peut-Ăªtre de cannelle, lĂ  oĂ¹ les vrais experts dĂ©cèlent fruits blancs rĂ´tis et fruits rouges, c’est dire si l’imagination de nos naseaux est fertile. Le rĂ©sultat est

  • fin mais prĂ©sent,
  • dĂ©licat mais affirmĂ©,
  • subtil mais franc.

La bouche saisit. Se dĂ©ploient des caractĂ©ristiques multiples et, pour certaines, dĂ©licieusement contradictoires. L’on est

  • scotchĂ© par une amertume hypnotisante,
  • Ă©mu par une dĂ©licatesse d’une grande sensualitĂ©,
  • effleurĂ© par une lĂ©gèretĂ© qui semble effacer un instant la pesanteur boueuse nous liant au tellurique et au mondain,
  • captĂ© dans un tourbillon voire in a mosh, lĂ  oĂ¹ l’on est tellement Ă©baubi qu’essayer de raisonner est like clapping with one hand,
  • happĂ© par une rĂ©sonance qui ne cesse de transformer le goĂ»t en paillettes multiples et changeantes – objection, Votre Honneur, je prĂ©cise et stipule que, notez, greffier, quand j’ai pris ces notes, je n’avais gobĂ© d’autre produit qu’une gorgĂ©e de pinot d’Alsace.

Le mariage avec manière de raclette fonctionne du tonnerre de Zeus.

  • La confrontation avec la chair ferme des patates et le dĂ©licieux fromage fondu rĂ©vèle un Ă©cho pamplemousse
    • inattendu,
    • jonaszien et ce nonobstant
    • savoureux,
  • la rencontre avec les jambons rehausse l’intensitĂ© du propos, et
  • la friction avec le projet solide valorise la petite pointe d’aciditĂ© qui corse habilement l’Ă©quilibre du nectar.

Bref, c’est super bon. Comme ça, Pierre-BenoĂ®t PĂ©rard devrait conserver ses allocations de boutanches en provenance du domaine, et l’impatientant chanteur de Perpignan, pourtant pas le premier Ă  taper dans la dive (il le revendique), peut fermer sa grande mouille : malgrĂ© l’ambiance dĂ©lĂ©tère et les grondements politiques hors de contrĂ´le, peut-Ăªtre c’est dĂ©jĂ  maintenant, le bonheur. Courons-y vite, il va filer !

 

Andy Akiho, « Ricochet », stade de la Muette, 23 novembre 2024

Avant la bataille, le 23 novembre 2024 au stade de la Muette. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le jour oĂ¹ les frères Lebrun accèdent – en double car, en simple, c’est plus compliquĂ© – au premier rang du classement mondial, le conservatoire du très chic seizième arrondissement de Paris fĂªte la nouvelle et la nouvelle salle de ping-pong en poursuivant son cycle « musique et sport ». Au programme, ce jour, dans le gymnase moquettĂ© auquel on accède par les tunnels odorifĂ©rants des vestiaires et en contournant des terrains synthĂ©tiques de foot ? Un tube d’Andy Akiho, Ricochet. Il s’agit d’un concerto pour

  • deux pongistes,
  • un percussionniste,
  • un violoniste et
  • un grand orchestre, le tout augmentĂ© par
  • une batterie de microphones fort diffĂ©rents.

En l’espèce, placĂ©s sous la direction du violoniste Marc-Olivier de Nattes,

  • Nicolas Brocard et Soudes Alassani (pongistes),
  • Antoine Brocheroux (percussionniste) et
  • Pauline Klaus (la violoniste bien connue des habituĂ©s de ce carnet depuis notre grand entretien),

tous deux profs dudit conservatoire, jouent devant un orchestre rassemblant Ă©lèves ou anciens Ă©lèves du conservatoire, l’ensemble Ă©tant sonorisĂ© par Yann Bouloiseau assistĂ© de ClĂ©ment Marie (tĂ©moignage des artistes, sportifs et techniciens Ă  retrouver ici). Le storytelling indispensable aux crĂ©ations contemporaines pose que ce concerto pongiste se rĂ©fère Ă  la diplomatie du ping-pong reliant les États-Unis Ă  la Chine, comme le compositeur lui-mĂªme est issu de la fusion d’un couple mĂ©tissĂ©. Sa biographie officielle, reprise Ă  foison, stipule en sus que le zozo, percussionniste Ă  l’origine, peut Ăªtre trouvĂ©

 

fréquemment au petit matin en train de composer dans des salles de café, des clubs de nuit, des bars et des restaurants, faisant des pauses pour faire la connaissance de ceux qui le côtoient.

 

Bah, faut bien mettre un peu de paillettes autour de son résumé.
MĂªme si, franchement.
Bref.
Devant le succès rencontrĂ© Ă  l’ouverture des rĂ©servations pour le concert du soir, le conservatoire a choisi d’ouvrir la gĂ©nĂ©rale au public ; et il y a foule, ce samedi après-midi, une foule

  • familiale,
  • plus que très majoritairement blanche, et
  • incluant – comme toute foule digne de ce nom – des spĂ©cimens curieux (par exemple, Ă  sa gamine lui demandant comment s’appelle un polygone Ă  quatorze cĂ´tĂ©s, un père agacĂ© lui rĂ©pond avec l’autoritĂ© du paterfamilias : « Ben, un dodĂ©caèdre, Ă©videmment » au lieu d’un tĂ©tradĂ©cagone, comme chacun sait).

En ouverture de programme, Geoffrey Fourmi et Mathis Delumeau, Ă©lèves du conservatoire versant thĂ©Ă¢tre, proposent leur version du ping-pong croquĂ© par les Diablogues de Roland Dubillard. Le rĂ©sultat est

  • courageux dans un tel contexte,
  • volontaire dans la proposition,
  • peut-Ăªtre encore fragile dans la construction des personnages UN et DEUX dont l’ambiguĂ¯tĂ© (drĂ´les ? absurdes ? stupides ? donc miroirs de nous-mĂªme ?), si elle Ă©vite la caricature, paraĂ®t un peu survolĂ©e donc peu en mesure d’envoler pleinement les spectateurs (qui sait si les hurluberlus n’en avaient point gardĂ© sous la pĂ©dale pour la reprĂ©sentation du soir…).

 

Pauline Klaus avant la bataille, le 23 novembre 2024 au stade de la Muette (Paris 16). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Ricochet s’ouvre sur un long solo

  • virtuose,
  • convulsif et
  • percutant

confiĂ© Ă  Pauline Klaus. L’artiste y travaille

  • le rebond,
  • le mĂ©lange de lĂ¢cher-prise et de contrĂ´le qu’implique la glissade, ainsi que, plus gĂ©nĂ©ralement,
  • la libertĂ© dans la rigueur.

EncouragĂ© par l’intervention d’Antoine Brocherioux qui, Ă  dĂ©faut de taper sur des bambous car ce serait numĂ©ro un, effleure la table de ping-pong, l’orchestre se mobilise en assumant aussi sa dimension fluide (les instruments pouvant Ăªtre utilisĂ©s de manière inhabituelle) et percussive, qui rĂ©sonne avec la passion du compositeur. Ainsi, sous et dans nos oreilles, avec l’arrivĂ©e des pongistes, se sculpte un rythme suscitĂ© moins par

  • le temps que par le contretemps,
  • la fusion collective que le dialogue entre pupitres,
  • la simultanĂ©itĂ© (identitĂ© du geste) que la synchronicitĂ© (identitĂ© d’intention).

 

Avec les instructions pour la bataille, le 23 novembre 2024 au stade de la Muette (Paris 16). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Après le solo du percussionniste en chef, l’outil percussif des pongistes Ă©volue :

  • raquette classique,
  • tambourin,
  • flĂ»te de champagne,
  • raquette en bois…

C’est qu’il s’agit moins de faire boum que chpoum et tchoc et badam, autrement dit

  • de transformer le choc en option,
  • de dĂ©finir le contact en tant que son, et
  • de mĂ©langer les possibles en pivotant autour d’une balle blanche.

Andy Akiho et ses serviteurs du jour travaillent le son comme

  • attaque,
  • rĂ©sonance,
  • coulissage et
  • mariage de timbres parfois poussĂ©s hors de leur zone habituelle de rĂ©fĂ©rencement.

Rythmique et ligne mĂ©lodique s’interpolent, les Ă©changes entre la phalange et les quatre solistes explorant l’ensemble

  • des hauteurs (suraigus compris),
  • des accentuations et
  • des hypothèses permises par le riche instrumentarium convoquĂ©.

Le premier mouvement se conclut par une accĂ©lĂ©ration tonique, incluant des projections volontaires de balles dans le public comme autant de postillons enthousiastes. Alors que les applauses retentissent et que saluent les vedettes, des gamins ravis s’empressent de ramasser des projectiles que leurs mamans trop chic trop genre leur intimeront tantĂ´t, ces criminelles ou ces imbĂ©ciles (je ne sais quel est le qualificatif le plus flatteur), de restituer avant de quitter la salle, suscitant un trauma incommensurable dans l’espoir foufou de ces bambins rĂªvant de conserver un p’tit souvenir de leur après-midi.

 

Soudes Alassani, balanceur togolais de SCUD ronds, en prĂ©sence d’un de ses projectiles, le 23 novembre 2024 au stade de la Muette (Paris 16). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Après que le rĂ©gisseur a installĂ©, sur un petit tapis visant Ă  protĂ©ger la table (une Smash 28/R, ça vaut quand mĂªme mille balluches) une super grosse caisse – pardon pour les termes techniques – sur le court de ping-pong, le match reprend entre violon et percussion.

  • ItĂ©rations,
  • frictions,
  • ruptures et
  • variation de sonoritĂ©s

animent la partition tandis que les pongistes, armĂ©s de cymbales, s’acharnent sur des percussions verticales, boisĂ©es ou mĂ©talliques, osant mĂªme affronter un gong pour sculpter

  • et l’attaque,
  • et le son,
  • et la prolongation rĂ©sonante du son.

Autour de nous, la course aux balles perdues s’intensifie. Des gamins viennent aussi dans les premiers rangs filmer des extraits sur l’iPhone de maman. Les pongistes se remettent au taping-tapong sur la table, quand un crescendo redoutable menace de tout emporter sur son passage. Heureusement, comme le stipule le musicologue Julien Clerc, ce n’est rien car la harpe ressuscite la musique. Pauline Klaus lui rĂ©pond. InspirĂ©s, les pongistes se mettent Ă  tour de rĂ´le Ă  viser la super grosse caisse. Les contrastes s’intensifient entre

  • silences et coups de tatane,
  • plic ploc de la balle et fracassages,
  • passes hautes et cogne,
  • part mĂ©lodique confiĂ©e Ă  l’orchestre et pulsation virulente.

Les jeunes membres de l’orchestre jouent ce concerto Ă  la fois

  • malin,
  • amusant et
  • interrogeant

comme s’il devait Ăªtre leur dernier. Après que Pauline Klaus a tout renversĂ© sur la table pour conclure le concerto, la ferveur du public, mĂªme pour une gĂ©nĂ©rale, laisse penser qu’ils devraient y prendre goĂ»t et trouver d’autres occasions de vibrer collectivement.

 

Après la bataille, le 23 novembre 2024 au stade de la Muette (Paris 16). Photo : Bertrand Ferrier.

 


Pour voir la crĂ©ation de Ricochet, c’est ici.

 

L’improbable reste un possible

Jann Halexander au thĂ©Ă¢tre-atelier du Verbe (Paris 14), le 2 novembre 2024. Photo : Rozenn Douerin.

 

C’Ă©tait une conjonction d’improbables, et hop.
Il y a le projet, une confĂ©rence sur la mort d’1 h 15, sorte d’Ă©cho partiel et partial du livre Ă©crit tantĂ´t, devenu un pdf disponible ici et rĂ©gulièrement mis Ă  jour.
Il y a le lieu, un « thĂ©Ă¢tre-atelier » qui donne sur la rue, vibre de sa singularitĂ© et permet des expĂ©rimentations singulières.
Il y a la forme, une lecture animée que trouent quelques chansons autour de la mort.
Il y a un clavier qui dĂ©cide d’imploser la veille de la prestation et se retrouve mĂ©tamorphosĂ© en guitare sèche.
Il y a ce souvenir de Ricet Barrier qui, avant de chanter « Tu es venue Ă  mon enterrement », sous-titrait sa chanson en tapant sur sa guitare pour expliquer : « Le glas, c’est le swing de l’enterrement. »
Et il y a Jann Halexander, reprenant dans ce contexte Ă©trange, le jour des morts, une chanson magistrale et nĂ©anmoins yourcernarique narrant les curieuses tentatives humaines d’apprivoiser la mort, cette indomptable sauvagerie.
Ç’a donnĂ© ça.

 

 

Etsuko Hirose, « Schéhérazade » (Danacord) – 3/3

Quatrième de couverture

 

Habile est le couplage inventĂ© par Etsuko Hirose pour complĂ©ter sa transcription de SchĂ©hĂ©razade. Elle a optĂ© pour la suite de ballet Mille et une nuits, l’opus 37 de SergueĂ¯ Bortkiewicz, laquelle se dĂ©capsule avec « Le calife Haroun-al-Rachid », un allegro vivace en Mi bĂ©mol et Ă  trois temps. La pianiste en rend d’emblĂ©e l’Ă©nergie pĂ©tillante diffusĂ©e notamment par

  • les arpèges-tremplins,
  • les appogiatures-catapultes,
  • la bascule des rythme pointĂ©s,
  • l’ajout du triolet au ternaire de la mesure,
  • la variation des touchers entre staccati et tenues…

Le passage mineur, plus calme, frisote avec des harmonies arabisantes et s’intĂ©resse aux registres graves, avant que le retour du majeur initial ne conclue efficacement le mouvement sur une dernière pirouette. L’« histoire du pauvre pĂªcheur » persiste, allegretto, en 3/4 mais en mi mineur, cette fois. LĂ  encore, le rythme est au cÅ“ur du projet comme en tĂ©moignent, par exemple,

  • l’ostinato des quintes graves,
  • les contretemps et
  • l’hĂ©sitation entre arabesques par trois doubles croches en triolet ou par groupe de quatre triples croches.

Les variations de registres esquissent une narration faisant écho au titre.

  • Les mutations d’intensitĂ©,
  • les itĂ©rations entĂªtantes,
  • l’agogique exigĂ©e par le compositeur (« animando » versus « a tempo »),
  • les diffĂ©rences de couleurs faisant scintiller le motif obsĂ©dant (« espressivo », « con passione »)

telles que les articule l’interprète contribuent Ă  l’intĂ©rĂªt de l’Ă©coute, par-delĂ  la dimension programmatique annoncĂ©e par le nom du mouvement.

 

 

La « danse des jeunes filles » prolonge le plaisir du ternaire, mais en 9/8 cette fois, soit trois fois trois croches par mesure. La jolie ambiguĂ¯tĂ© tonale, entre RĂ© et Sol7M, qui induit la tentation du si mineur, donne une agrĂ©able pointe acidulĂ©e au goĂ»t sucrĂ© de cette aquarelle. Etsuko Hirose excelle Ă  rendre

  • le swing du balancement,
  • le mĂ©lange entre langueur tranquille (renforcĂ©e par une juste pĂ©dalisation) et sereine ritournelle, ainsi que
  • cette exquise fatalitĂ© du jeu enfantin s’Ă©puisant de lui-mĂªme jusqu’Ă  mourir sur un triple piano, majeur mais grave.

La « danse orientale » en fa dièse mineur oscille entre 9/8 et 12/8, ce que prĂ©figurait discrètement la fin du mouvement prĂ©cĂ©dent. L’interprète paraĂ®t explorer l’Ă©trange lĂ©gèretĂ© qui peut sourdre des petits marteaux qu’elle actionne.

  • Le tempo enlevĂ© qu’elle choisit (prompt sans Ăªtre prĂ©cipitĂ©),
  • l’art du staccato que requièrent les notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • les lĂ©gères respirations qui font battre la musique par-delĂ  les notes

charment l’oreille dans un premier temps, et, dans un second, renforcent habilement le contraste avec la partie centrale qui tourne autour de deux axes : un sol mineur avec sa septième majeure, et un Mi pourvu du mĂªme fa # (rappelant la tonalitĂ© principale) en guise de neuvième majeure. Cette savante intranquillitĂ©, rythmĂ©e par le tambourin, se rĂ©sout dans l’attendue reprise de la première partie oĂ¹ la vivacitĂ© digitale reprend ses droits.

 

 

« Le chĂ¢teau enchanté », un agitato toujours ternaire, tente d’Ă©merger d’octaves graves Ă©noncĂ©es en doubles croches et irrĂ©gulièrement suspendues. En Ă©vitant toute nuance extrĂªme, y compris quand les fortissimi s’imposent, Estuko Hirose distille

  • un suspense plus intĂ©rieur,
  • une inquiĂ©tude plus sourde, et
  • un rĂ©cit plus mystĂ©rieux dont le compositeur prend judicieusement le soin de ne pas dĂ©nouer le fil.

Après un mouvement en mi mineur, « ZobeĂ¯de », toujours en 3/4, poursuit en Mi majeur. Andante Ă©lĂ©gant, la partition commence avec un prĂ©lude « pianissimo quasi violino ».

  • Arabesques,
  • trilles et
  • septolets de doubles croches

dessinent avec grĂ¢ce comme une quĂªte d’inspiration dĂ©bouchant sur un croisement sĂ©duisant entre une habanera et une barcarolle.

  • Trouvailles modulantes,
  • fluiditĂ© du rythme
    • (grupetti de doubles ou triples croches,
    • changement de mesure,
    • contretemps permis par le croisement des mains quand la main droite vient poser une basse sur le deuxième temps) et
  • construction du son
    • (tremblements,
    • trilles,
    • octaves renforçant sporadiquement la mĂ©lodie)

sont ici prĂ©sentĂ©es avec un soin prĂ©cieux. Une cadence marquĂ©e « quasi arpa » aboutit Ă  un finale oĂ¹ tintement suraigu et arpèges font excellent mĂ©nage.

 

 

La « danse triste », en rĂ© mineur et Ă  trois temps, claudique volontiers en se laissant tenter par des mesures Ă  deux temps. Grave, dans les hauteurs comme dans l’Ă©noncĂ©, le mouvement tente de s’enflammer autour d’intervalles arabisants, mais c’est surtout la mĂ©lancolie qui sourd

  • des litanies chromatiques,
  • des rĂ©sonances pĂ©dalisĂ©es et
  • d’un finale comme aspirĂ© par les abysses du clavier.

La « danse des trois sÅ“urs », en sol mineur et (tiens donc) Ă  trois temps,

  • sautille Ă  dextre comme Ă  senestre,
  • s’amuse d’enchaĂ®nements harmoniques attendus, et
  • se trouble parfois avec
    • une mesure Ă  quatre temps,
    • des quintolets de doubles, ainsi que
    • des silences et des modifications de tempo prĂ©parant la fin de la fĂªte.

Sous les doigts d’Etsuko Hirose, tout paraĂ®t

  • simple,
  • Ă©vident et
  • profond,

en particulier ce mĂ©lange de joie staccato et d’ombre portĂ©e par le mode mineur.

 

 

La « bacchanale », un vivo en RĂ© et en 9/8, se pare çà et lĂ  de mesures Ă  six temps et frise parfois l’Ă©vocation d’un ragtime (si, si). Il joue sur l’itĂ©ration

  • des accords,
  • des reprises,
  • de la mĂ©lodie

jusqu’Ă  s’auto-exaspĂ©rer et briser lĂ . L’interprète parvient Ă  en rendre l’indispensable lourdeur en la mĂ©tissant d’une musicalitĂ© souriante, et hop.
Pour finir ce conte, tadaaaam, « le mĂ©chant sorcier sort de la bouteille ». L’allegro binaire qui raconte cet exploit fĂ¢cheux (sauf pour le mĂ©chant sorcier, ça va de soi) propose

  • un prĂ©lude malicieusement tendu,
  • des traits hypnotisants façon harpe et
  • une dramatisation que traduisent
    • nuances fluctuantes,
    • accords menaçants, et
    • descentes vers le gouffre des notes les plus graves.

Etsuko Hirose en rend avec maestria la puissance narrative quasi cinématographique, concluant ainsi un disque

  • maĂ®trisĂ©,
  • original et
  • rĂ©ussi.

Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour écouter le disque gracieusement, c’est par exemple là.
Pour voir l’artiste jouer Schéhérazade (et pas que) à Paris, c’est le 25 janvier 2025 à l’Espace Bernanos (réservations ici).

 

Fruits de la vigne – Saintayme 2013

Photo avec étiquette mutilée : Bertrand Ferrier.

 

Un peu comme les gewurztraminer, mais plus faciles Ă  Ă©peler, les saint-Ă©milion et leurs sous-appellations employant le syntagme censĂ©ment automatiquement dĂ©clencheur « grand cru » ont depuis longtemps dĂ©laissĂ© la magie du vin au profit du miracle de l’Ă©tiquette. Difficile – c’est un euphĂ©misme – de se repĂ©rer dans cette pagaille oĂ¹ les propositions mĂ©diocres cĂ´toient les produits de luxe en dĂ©crivant, entre ces deux pĂ´les, un large spectre de possibilitĂ©s intermĂ©diaires. Vedette des foires Lidl, un peu comme des baskets ou des voitures dĂ»ment brandĂ©es, l’appellation est souvent source de dĂ©sillusion Ă  la dĂ©gustation, Ă  moins de rĂ©ussir Ă  se laisser hypnotiser jusque dans la luette par  l’illusion marketing ou le devoir social sur l’air du mais-fallait-pas. Par consĂ©quent, la curiositĂ© le dispute Ă  l’excitation quand un flacon portant ce nom glorieux dĂ©baroule sur notre table. En termes binaires, le suspense consiste Ă  deviner si le vin ressortira de la rĂ©ussite ou de l’arnaque.
En dĂ©pit de son apocope pupute, le Saintayme laisse augurer d’un vin de qualitĂ©. C’est une marque sous laquelle feu Denis Durantou, multipropriĂ©taire de domaines dans le coin, commercialise des raisins qu’il nĂ©gocie avec un vigneron des alentours. MĂªme avant qu’il ne soit laminĂ© par un cancer dit « agressif » (il m’a rarement Ă©tĂ© narrĂ© des histoires de cancers tendres, mais bon), les commentaires laudatifs sur l’homme et sa maĂ®trise de la vigne Ă©taient diablement lĂ©gion. Attaquons donc positivement l’exploration d’un flacon prĂ©levĂ© dans le millĂ©sime 2013 et commercialisĂ© contre 14 € aux Galeries Lafayette.
La robe dĂ©ploie un joli tissu aux rouges sombres et multiples. On apprĂ©cie d’y deviner une densitĂ© de caractère qui n’est pas exclusive de reflets lumineux très aguicheurs.
Le nez, dont nous dĂ©clarerions avec pĂ©danterie qu’il s’enorgueillit de notes de cafĂ© et de sous-bois, et hop, associe trois qualitĂ©s : il paraĂ®t

  • Ă©quilibrĂ©,
  • riche et
  • satisfaisant.

La bouche assume le paradoxe des bons monocĂ©pages merlot. On y devine une multiplicitĂ© de saveurs, mais l’on regrette de les deviner comme concassĂ©es, Ă©crasĂ©es les unes par et sur les autres. L’absence de rondeur tend, selon nos papilles, Ă  densifier plus qu’Ă  conjuguer (et re-hop) les notes que nous croyons apercevoir – des notes

  • d’Ă©pice (cumin ?),
  • de rĂ©sidu boisĂ© et
  • d’agrume (orange ?).

Le mariage avec un steak taillé dans la poire rend justice au jus. On y goûte davantage

  • de fruitĂ© (ananas ?),
  • d’Ă©quilibre et, inattendu,
  • d’un relief qui reste de basse altitude mais introduit la troisième dimension dans l’Ă -plat jusqu’alors examinĂ©.

En somme, un vin Ă  tiroirs qui, sans Ă©baubir, tĂ©moigne d’un savoir-faire digne qui n’entourloupe point le chaland. Certes, la bouteille de saint-Ă©milion est une mythologie quasi barthĂ©sienne. Ă€ ce titre, elle participe pleinement de la logique selon laquelle

 

on manipule toujours les objets (au sens le plus large) comme signes qui vous distinguent soit en vous affiliant à votre propre groupe pris comme référence idéale, soit en vous démarquant de votre groupe par référence à un groupe de statut supérieur
(Jean Baudrillard, La Société de consommation.Ses mythes, ses structures [1970], Gallimard, « Folio » [1986], 2002, p. 79).

 

Les saint-Ă©milion sont de ces objets. Leur diversitĂ© ajoute Ă  leur saveur… ou Ă  notre plaisir d’Ăªtre déçu en bien !

 

Enjott Schneider, « Bridges to infinity » (Solo musica) – 3/3

Première du disque

 

Ambitieuse, la huitième symphonie d’Enjott Schneider, intitulĂ©e « La cloche – Pont vers l’infini », l’est par sa durĂ©e (45′) et son instrumentarium (orchestre, chÅ“ur, soliste). InspirĂ©e par un livre Ă©voquant l’histoire de la cloche, elle est ponctuĂ©e par quatre poèmes bĂªtement non traduits ne serait-ce qu’en anglais, alors qu’il y avait typographiquement largement la place. Quelle faute du label ! Quand le compositeur est capable de produire un disque aussi ample, ne pas lui suggĂ©rer de traduire les textes de sa symphonie paraĂ®t aussi intelligent que de parler de dĂ©mocratie en Ă©voquant la nomination de Michel Barnier Ă  Matignon ou de musique en parlant d’Aya Nakamura. Devant ce faux pas Ă©ditorial, nous renonçons Ă  traduire ligne Ă  ligne grĂ¢ce Ă  quelque moteur de recherche ce que nous entendrons ; aussi nĂ©gligerons-nous  le sens des mots pour nous concentrer sur l’agencement des notes. Ce sera le mĂªme tarif pour les mouvements dont les titres sont rĂ©servĂ©s aux germanophones, ce qui adresse pas mal de mĂ©lomanes, certes, mais exclut davantage encore de curieux.
Pour le dire tout rond : franchement, c’est concon.
« Urklang us dem Reich des Morgens » est le premier et le plus long des six mouvements (plus de 10’40). Commençant dans les limbes de percussions sifflantes, sur une pĂ©dale de cordes qu’ornementent les bois, il associe

  • accents,
  • souffles et
  • irisations

aux sonoritĂ©s sinisantes qu’un chÅ“ur cristallise dans des glissendi fortissimi s’inspirant d’un poème de Zhang Ji pour lequel la soprano Julia Sophie Wagner ne va point tarder Ă  les rejoindre.

  • Suspensions,
  • pointillĂ©s de la harpe,
  • tenues vocales et instrumentales,
  • exotisme des intervalles et des tuilages entre les notes

distillent une vision de la musique chinoise Ă  l’occidentale Ă  la fois

  • efficace,
  • Ă©vocatrice et, il faut bien l’admettre,
  • convenue donc proche d’un exercice de style qui peine Ă  nous saisir.

La jolie Ă©nigmaticitĂ© de la fin du mouvement, plus personnelle, ne nous permet pas de revenir entièrement sur nos prĂ©ventions, alors mĂªme que le projet du compositeur est clair : explorer l’imaginaire de la cloche Ă  travers plusieurs aires culturelles (en avoir conscience n’empĂªche pas le froncement de sourcils, hĂ©las). « Duft der Glöcken-Karawanen, Tanz und Rosen » nous embarquera-t-elle davantage dans la geste schneiderienne ? Elle s’inscrit cette fois dans une esthĂ©tique arabisante. En dĂ©pit de l’aspect disneyique de la chose, l’on doit saluer

  • la richesse,
  • l’habiletĂ© et
  • la rĂ©ussite

de l’orchestration. Gabriel Venzago veille Ă  rendre claire une mĂ©trique Ă  la fois stable et rebelle. Techniquement, on ne peut qu’applaudir la veine très amĂ©ricaine qui surgit soudain :

  • percussions nettes,
  • profondeur des graves,
  • explosion itĂ©rative des cuivres

rappellent le savoir-faire cinĂ©matographique d’Enjott Schneider, et cette remarque n’est Ă©videmment pas une dĂ©prĂ©ciation snob. En termes musicologiques d’expert, on aurait mĂªme ajoutĂ© : « C’est vachement hyperbien fait », mais il ne s’agit pas de perdre notre lectorat avec un idiolecte aussi pointu qu’un turlututu. Attentive, la Bodensee Philharmonie

  • contraste,
  • nuance et
  • suspend

pour prĂ©parer l’entrĂ©e de la soprano chantant le poème de Dschalaluddin Rumi dans sa version allemande de Friedrich RĂ¼ckert. Le projet se transforme soudain en lied straussien, dĂ©voilant un autre versant de l’artisanat brillant du compositeur, capable de se couler dans moult moules… mĂªme si la doublure de la soprano par les cors rabat le rĂ©sultat davantage vers d’habiles topoĂ¯ cinĂ©matographiques que vers une Ă©criture personnelle.
Le troisième mouvement, « Klang der Götter – Schrecken der Dämonen » est le plus bref.

  • Percussions toniques,
  • cordes graves,
  • cuivres inquiĂ©tants et
  • contretemps dĂ©sĂ©quilibrants

lancent une cavalcade menaçante que le ternaire rend sporadiquement encore plus énergique.

  • Dominante assumĂ©e,
  • changements de couleurs,
  • tintements de cloches tubulaires,
  • ruptures dramatisantes

esquissent un intermède qui n’a pas besoin d’images vidĂ©o pour stimuler l’imaginaire des auditeurs.

 

 

Le quatrième mouvement s’intitule « The Bells – Eine Hommage an William Byrd (1540-1623) » et est constituĂ© d’une sage orchestration de l’original pour clavecin. On y retrouve le mĂ©tier du compositeur Ă  dĂ©faut de se goberger d’une crĂ©ativitĂ© que l’on redoute

  • gainĂ©e,
  • calcifiĂ©e voire
  • Ă©trangement calcinĂ©e

par

  • la maĂ®trise thĂ©orique et pratique de l’orchestration,
  • la connaissance des astuces catchy et
  • le souci de profiter au mieux des diffĂ©rents pupitres d’un orchestre attentif.

Une fois de plus, ce patchwork de sonoritĂ©s propres Ă  chaque mouvement est la particularitĂ© de cette symphonie. Partant, d’autres auditeurs s’Ă©baubiront devant les mĂ©tamorphoses orchestrales que rĂ©ussit Enjott Schneider. Ils auront amplement raison et, cependant, devant une telle maestria, nous ne pouvons nous empĂªcher de regretter que la virtuositĂ© technique nous paraisse l’emporter sur la singularitĂ© de l’Ă©criture. Ă€ nos esgourdes, tout se passe comme si, parce qu’il sait si bien Ă©crire, le compositeur oubliait d’Ă©crire sa musique… et cela nous frustre car, Ă  coup sĂ»r, il saurait parfaitement l’Ă©crire, ainsi que l’ont montrĂ© maints passages des deux concerti proposĂ©s en brillante ouverture de programme.
Le cinquième mouvement, « Sehnsucht – Gedicht von Otto Julius Bierbaum (1856-1910) ». L’introduction dramatique des cordes graves teinte de gravitĂ© le dĂ©sir vu par ledit Otto Julius, un Ă©crivain qui, avant Enjott Schneider, a aussi Ă©tĂ© musiquĂ© par Strauss, excusez du peu. On sent la belle vision opĂ©ratique du compositeur qui introduit la voix par des deux en deux inspirants. Le chÅ“ur

  • fait Ă©cho,
  • dialogue, et
  • habille par son silence le propos de la soliste.

Si la puissance grave de l’orchestre, rythmĂ©e par les cloches, frise parfois l’excès de stabylotage, il faut s’incliner devant

  • l’expressivitĂ© de l’orchestrateur,
  • la richesse de l’utilisation du chÅ“ur dans ses diffĂ©rents registres,
  • la justesse de Julia Sophie Wagner,
  • l’efficacitĂ© de la direction donc de l’orchestre (dont la harpe et la clarinette basse, très importantes !),
  • et la cohĂ©rence de l’atmosphère ainsi créée.

Le dernier mouvement, « « Finale : dona nobis pacem », inclut un poème de Friedrich Schiller.

  • Coup de timbale,
  • glissendo de cuivre,
  • grands accents des cordes portĂ©s par les cloches et
  • insertion d’un rythme trĂ©pidant

augurent d’un moment palpitant. Enjott Schneider excelle dans l’installation d’une atmosphère qu’il modifie ensuite avec un talent qui force l’admiration, façon dessin animĂ© d’antan lĂ©gèrement pimpĂ© d’incongruitĂ©s catchy

  • (harmonie surprenante,
  • grincement inattendu,
  • entrĂ©e du chÅ“ur pour le « Dona nobis pacem » d’oĂ¹ Ă©merge Julia Sophie Wagner en duo avec les cloches).

Dans cette symphonie composite, les mutations d’atmosphère ne manquent jamais de cachet. Certes, le combo fortissimi de l’orchestre puis rĂ©tractation pour l’arrivĂ©e du chant finit par ne plus surprendre ; reste que sĂ©duisent notamment

  • la maĂ®trise des transitions,
  • la qualitĂ© de chaque caractĂ©risation,
  • l’art du dialogue entre orchestre et soprano qui porte le poème de Friedrich Schiller, ainsi que
  • l’investissement de la cantatrice (piani sur les notes suraiguĂ«s de « schwebt »).

Le finale du finale confirme le choix d’une forme en arche (retour du « Dona nobis pacem »), qui se termine par un piano du chÅ“ur avec clarinette et l’inĂ©vitable crescendo montant au tutti jusqu’aux deux coups de timbale conclusifs. De sorte que, s’il est parfois difficile de distinguer la voix personnelle d’Enjott Schneider derrière les conventions d’une Ă©criture spectaculaire très balisĂ©e, l’Ă©coute de cette partition monumentale est nĂ©anmoins enflammĂ©e par

  • l’artisanat du compositeur,
  • l’art du musicien et
  • l’ambition de la rĂ©alisation.

Dans un monde artistique qui joue souvent petits bras, voilà un pavé dans la mare du fatalisme gnangnan, pavé sous lequel apparaît une plage

  • de volontĂ©,
  • de dĂ©sir et
  • d’envie

de partager les joies de la musique bien troussĂ©e oĂ¹ l’auditeur ne peut qu’avoir plaisir Ă  se prĂ©lasser !