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Le blog de Bertrand Ferrier, page 60

Fruits de la vigne – Sauvignon gris 2023 par les frères Paquereau

Photo : Bertrand Ferrier

 

14 variĂ©tĂ©s de raisins, 26 cuvĂ©es diffĂ©rentes et des Ă©tiquettes parfois plus design que claires pouvant nous inviter Ă  nous arracher un Å“il (quand on n’a pas la rĂ©f, il est heureux de trouver curieuse une telle invitation) : aux mains de Cyrille et Sylvain Paquereau, le domaine de l’Épinay – qui, Ă´ surprise ! a perdu son accent (alors que le « à » de « À la nantaise » s’est bien accrochĂ© au sien), dĂ©sormais une vilaine habitude sur les Ă©tiquettes de bouteille – revendique sa crĂ©ativitĂ©. Ici Ă  l’honneur, le fiĂ© gris est cultivĂ© en « biologique » et dĂ©livre en 2023 un jus affichant 12,5° au compteur.
La robe arbore une teinte très légère,

  • plus claire que crème,
  • plus crème que jaune et, on y revient,
  • plus translucide que crème.

Le nez, très doux, se révèle

  • Ă©quilibrĂ©,
  • constant et
  • lĂ©gèrement agrumĂ©, entre clĂ©mentine et pamplemousse.

La bouche est surprenante.

  • Son attaque est dĂ©licate mais prĂ©sente ;
  • sa consistance frisotte un enrobĂ© presque beurrĂ© ; et
  • sa persistance est notable avec une belle rĂ©sonance dans les naseaux.

Le mariage avec un Å“uf mollet accompagnĂ© d’une purĂ©e de homard et de quelque crevette (trop rare, hĂ©las, comme toujours) est particulièrement rĂ©ussi.

  • La rectitude du vin se rĂ©vèle plus nettement devant la rondeur du plat ;
  • la pointe acidulĂ©e du nectar dialogue joyeusement avec l’ambiance plutĂ´t sucrĂ©e du mets ; et
  • le beurre de la cuvĂ©e propose un liant propice au mĂ©lange des saveurs.

Un chouette moment, comme eût dit le petit Nicolas en espérant, plus tard, devenir multicaviste.

 

Elvin Hoxha Ganiyev joue les sonates pour violon d’Eugène YsaĂ¿e (Solo musica) – 1/6

Première du disque

 

Un jour, il faudra bien que les héritiers de Johann Sebastian Bach, selon une procédure bien connue des États soumis qui piochent dans les poches de leurs citoyens pour assouvir

  • leur inclination lacrymale,
  • leur goĂ»t pour la guimauve et
  • leur plaisir de satisfaire les wokistes intĂ©ressĂ©s et les historiens grassement payĂ©s pour refaire l’Histoire
    • (la France, c’est structurellement caca,
    • De Gaulle, c’est gĂ©nialement gentil,
    • les blancs, c’est ontologiquement esclavagisto-andropèto-masculiniste),

payent pour le trauma que leur aĂ¯eul a infligĂ© aux musiciens en gĂ©nĂ©ral et aux compositeurs en particulier. Ce jour-lĂ , les hĂ©ritiers d’Eugène YsaĂ¿e toucheront une part du pactole, puisque le violoniste belge a eu envie de fomenter une partition pour violon seul – son opus 27 publiĂ© en 1923 – en Ă©coutant Joseph Szigeti, dĂ©dicataire du premier numĂ©ro, jouer les sonates et partitas dudit JSB. D’autant que, sur les six numĂ©ros, quatre sont en mineur et les deux derniers en majeur, selon la nomenclature Bach. M’est avis que le dĂ©lit d’emprise est Ă©tabli.
Elvin Xhoxha Ganiyev, nĂ© en 1997, dotĂ© d’un Guarnieri et d’un archet d’Eugène Sartory, quoique soucieux de « diffuser la musique composĂ©e par des artistes issus des minoritĂ©s » (en Turquie, ça ne doit pas manquer, sauf si on est du bon cĂ´tĂ© de l’intolĂ©rance…), remet sur le devant de la scène cette problĂ©matique grĂ¢ce Ă  son intĂ©grale des six sonates publiĂ©e chez Solo musica. La première, en sol mineur et quatre mouvements, s’ouvre sur un « grave » ternaire floquĂ© « lento assai ». L’interprète en rend la tension insensĂ©e voire impossible, entre

  • graves, justement,
  • aigus et
  • dissonances.

La prise de son très proximale surroundolbyse, et hop, sans doute trop le projet – en soi spectaculaire – et la respiration du violoniste, mais ce choix technique ne rabat rien sur la virtuositĂ© gourmande de l’interprète. Entre secondes et tierces, celui-ci travaille l’expressivitĂ©

  • des intervalles,
  • des changements de registres et
  • des techniques d’attaques sollicitĂ©es.

Le fugato binaire joue sur le chromatisme frictionnant les doubles cordes, les logiques rythmiques sollicitant parfois les grognements de l’artiste (1’08).

  • Travail sur les micro intervalles,
  • expressivitĂ© des mutations d’intensitĂ©,
  • malice de la polyphonie univoque et
  • agilitĂ© spectaculaire

subliment la technicitĂ© impressionnante et nĂ©anmoins musicale du jeune interprète relevant les dĂ©fis semĂ©s par son lointain collègue. L’allegretto poco scherzoso se veut « amabile ». Il dĂ©fie

  • l’unicitĂ© rythmique,
  • la rigueur monodique mais pas le
  • brio technique propre aux doubles cordes confrontĂ©es Ă  la libertĂ© discursive qui alimente le dĂ©fi technique de la sonate.

Le finale con brio affiche

  • Ă©nergie du propos (« allegro fermo ») et tonicitĂ© du dĂ©veloppement,
  • science de l’agogique et
  • incroyable libertĂ© technique dans les sixtes.

C’est

  • très expressif,
  • très brillant,
  • très admirablement investi.

Pourtant, Ă  ce stade, il nous manque, as far as we’re concerned, le p’tit truc qui fait que l’on n’applaudirait pas le premier de la classe mais, aussi, le mec qui nous fait vibrer. Vivement la deuxième sonate, sans doute !

 

Ă€ suivre…


Pour dĂ©couvrir le disque, c’est ici.

À nos étés intérieurs

Jann Halexander Ă  l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Il pleut, mais nous avons la solution.

 

 

Irakly Avaliani joue « Un autre Mozart » (2006) – 1/5

Quatrième de couverture du disque

 

Un autre Mozart ? Tant mieux. Si, tant mieux car

  • le petit HPI qui Ă©crivait ses concerti Ă  trois ans pendant que ses compères de la crèche jouaient Ă  se fracasser le crĂ¢ne Ă  coups de hochets en bois,
  • le joli cÅ“ur qui remplissait des pages de bariolage Ă  cent sous la minute pour un rĂ©sultat Ă  peu près aussi passionnant que le monologue aux oiseaux du Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen,
  • le gĂ©nie malade qui meurt en Ă©crivant son propre requiem commandĂ© par la Faucheuse en personne,

tous ces clichĂ©s quasi sulpiciens et la cohorte de musique qui l’accompagne, censĂ©e Ăªtre gĂ©niale alors qu’elle est souvent presque aussi

  • navrante,
  • banale et
  • ennuyeuse

qu’une sonate pour flĂ»te alto de Georg Philip Telemann jouĂ©e sur instruments d’Ă©poque par un consort subventionnĂ© Ă  grands frais, jouant dans de petites chapelles sous l’Ă©clairage feutrĂ©, tamisĂ© et vacillant de bougies Ă©lectriques, on aura bien senti que ce n’est pas notre came. En revanche, quoi de plus stimulant que de mettre ses propres clichĂ©s Ă  l’Ă©preuve de la musique ?
VoilĂ  long de temps que nous avons observĂ© une bizarrerie Ă  la limite de la diablerie. Des pianistes que nous estimons – tels Jean Muller, Christian Chamorel et, en l’espèce, Irakly Avaliani – s’astreignent Ă  explorer l’immense catalogue mozartien pour clavier. Comment des musiciens douĂ©s et sensĂ©s peuvent-ils dĂ©penser leur Ă©nergie et leur temps Ă  jouer des fadaises ? La dissonance entre la gourmandise pour Mozart dont tĂ©moignent ces interprètes remarquables et notre peu d’appĂ©tence pour cette musique suscite notre curiositĂ©, sur l’air du : et si c’Ă©tait pas si nul que ça, en rĂ©alitĂ© ? Irakly Avaliani va très loin dans la provocation en Ă©crivant qu’

 

un seul accent au milieu de la phrase de Mozart peut provoquer plus de désarroi que toute la grosse machinerie romantique du dix-neuvième siècle.

 

Pour l’instant, j’aurais tendance Ă  pouffer ; alors au travail, mon colon ! Et le disque, prĂ©sentĂ© par Tzvetan Todorov, rien que ça, de commencer par le troisième rondo de WAM, un andante en la mineur Ă©crit en 1787 et mesurĂ© Ă  six croches par mesure. Le pianiste en cisèle l’incipit volontiers chromatisant par l’association entre

  • une nuance piano,
  • un phrasĂ© prĂ©cis et
  • un sens dĂ©licat de l’attaque.

Sans alourdir par une agogique excessivement souple les respirations mĂ©nagĂ©es entre les diffĂ©rents segments qu’accole (avec un seul « l ») le compositeur, l’interprète fait cliqueter les Ă©lĂ©ments dynamisant la sage pulsation de la main gauche, notamment

  • les anacrouses,
  • les appogiatures,
  • les trilles et, plus gĂ©nĂ©ralement, les nombreux ornements.

 

 

On goûte

  • la lĂ©gèretĂ© de la pĂ©dalisation,
  • l’Ă©tagement des voix quand elles se retrouvent trois Ă  discuter, et
  • les contrastes d’intensitĂ©.

MalgrĂ© une interfĂ©rence grave qui surprend l’auditeur (3’11-3’17), l’oreille se concentre sur la veine

  • modulante,
  • chromatique et
  • alternante (tantĂ´t le travail sur la mĂ©lodie est premier, tantĂ´t le travail sur l’harmonie prend le lead)

de la partition. Un segment central,

  • en mode majeur,
  • largement staccato et
  • volontiers doublement ternaire

ravive l’intĂ©rĂªt de la proposition. Le compositeur et son porte-voix jouent Ă  la fois sur

  • la fragmentation d’un discours changeant,
  • le plaisir du dĂ©veloppement et
  • l’agencement entre ruptures et continuitĂ© dont tĂ©moignent les oscillations tonale et modale.

En effet, le moment solaire en majeur s’effrite soudain pour laisser place Ă  la rĂ©exposition du premier sujet – mineur – du rondeau,

  • rĂ©investi,
  • enrichi et
  • devant presque obsessionnel.

Une dernière pĂ©roraison partagĂ©e par dextre et senestre permet d’apprĂ©cier l’art du toucher cher Ă  Irakly Avaliani et achève de nous convaincre que, va, bien que ce soit du Mozart, il semblerait bien que nous eussions hĂ¢te d’ouĂ¯r la suite. Ă€ suivre, donc !


Pour Ă©couter gracieusement le disque en intĂ©grale, c’est, par ex., ici.
Pour rĂ©server en vue du concert Beethoven avec lequel Irakly Avaliani fĂªtera ses 75 ans dont 65 de carrière, c’est, par ex., lĂ .

 

L’autre vol du bourdon

Pierre-Marie Bonafos le 26 juin 2024 au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Peut-on Ăªtre cool et avoir le bourdon ? C’est ce genre de question presque aussi mĂ©taphysique que philosophique, et vice et versa, que Pierre-Marie Bonafos et moi avons affrontĂ© en Ă©laborant le menu du concert intitulĂ© Une histoire du cool, donnĂ© en la prestigieuse chapelle du Val-de-GrĂ¢ce le 3 novembre 2024. La rĂ©ponse Ă  la question ayant rapidement Ă©tĂ© trouvĂ©e (« oui »), voici un extrait du rĂ©cital, via un standard de Pierre-Marie.
Ceux qui se creusent la tĂªte pour trouver une idĂ©e de beau cadeau musical Ă  glisser sous le sapin peuvent d’ailleurs doublement se rĂ©jouir, puisque quelques exemplaires de son disque autour des Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky sont encore disponibles ici, et le disque est super (suivez-moi pour plus de critiques parfois concises).

 

 

Ex-Norma, « Au Vivat 30 ans après » (Le grand grabuge) – 2

François Marzynski, le 22 dĂ©cembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’Ă©cran tirĂ©e du film de Jean-François Devos Ă©ditĂ© par Jean-Marc BoĂ«l.

 

Nous avons quittĂ© les foufous d’Ex-Norma en train de danser avec les macchabĂ©es, macchabĂ©es, macchabĂ©es. Nous les retrouvons avec « La mĂ©tamorphose du chef sioux », une chanson signĂ©e François Marzynski et Yann Allano. On s’amuse d’Ă©couter cet air blanchi sous le harnais, avec des jeux de mots dignes de Bertrand Ferrier (« je n’ai plus de Sioux ») et un exotisme topique alla Disney Ă  faire frĂ©mir un woke, et le « e » final indique que je ne parle pas d’un ustensile pour cuire des lĂ©gumes Ă  la chinoise. Le visionnage en continu du concert permet d’apprĂ©cier le soin apportĂ© aux transitions, qu’elle soient

  • tuilĂ©es,
  • parlĂ©es ou
  • contrastantes.

Deux chansons de Jean-Marc Fontaine suivent et nous obligent Ă  avouer notre insensibilitĂ© aux paroles et aux mĂ©lodies du guitariste. Les interprètes tentent d’habiller « Drapeau blanc » d’une aura acoustique qui s’Ă©lectrise un chouĂ¯a grĂ¢ce au solo de gratte, puis le miracle advient. Jean-Claude Hujeux, prodigieux bassiste-paysan (c’est lui qui se dĂ©finit ainsi) croisĂ© dans L’Intermittent (titre provisoire), confirme son excellence enthousiasmante avec une modestie scĂ©nique qui lui sied bien. Il est aussi de service dans « L’Ă©pave », la seconde chanson de JMF qui nourrit notre scepticisme quant Ă  notre compatibilitĂ© avec les crĂ©ations du gratteux. Le formidable bassiste s’impose par un solo planant au-dessus du vide stĂ©rĂ©otypĂ© des paroles. Ce n’est pas juste une question de technique, bien que celle-ci soit Ă©poustouflante : c’est de musique qu’il s’agit, avec

  • du souffle,
  • de la prĂ©sence et
  • de l’attention
    • Ă  l’harmonie,
    • Ă  la note et
    • Ă  la pulsation.

Magistral ! « Le train », de François Marzynski et Christophe Patte, se prĂ©sente alors comme une chanson atmosphĂ©rique et persiste dans le mid-tempo Ă©vocateur qui a dĂ©sembrasĂ© – et hop – la scène. Un solo de guitare sans excès dĂ©monstratif prĂ©cède un joli break. Avec mĂ©tier, le chanteur crĂ©e du liant entre les musiciens : c’est aussi son rĂ´le ! « Bonne santĂ© pour intĂ©rim » renoue avec la veine Jean-Marc Fontaine, oĂ¹ nous Ă©chouons Ă  nouveau Ă  nous enthousiasmer devant

  • un texte sans aspĂ©ritĂ©,
  • une mĂ©lodie qui se dĂ©robe,
  • des trouvailles harmoniques qui se font attendre et
  • un beat dont nous peinons Ă  sentir le groove.

 

Jean-Claude Hujeux, le 22 dĂ©cembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’Ă©cran tirĂ©e du film de Jean-François Devos Ă©ditĂ© par Jean-Marc BoĂ«l.

 

NĂ©anmoins, la fin, joliment synchronisĂ©e, montre que le groupe (feat. JMF) n’omet pas d’essayer de pulser afin de raviver la flamme avant « Allegro Jo », une chanson Ă©crite en 1986 par François Marzynski et Michel Hujeux. La fredonnerie rappelle l’essence de la musique pop et la conviction de tant de chanteurs qui veulent d’l’amour au moment qu’ils le disent et Ă  la place qu’ils le disent. Version Marzynski, ça donne : « Tu n’as personne dans ta vie / Rejoins la chanson / Ça va te changer. » Soli guitare et voix permettent au public de taper dans les mimines avant une nouvelle jolie synchro finale, qui rappelle que ceci n’est pas un spectacle de MJC mais bien un truc de gens qui ont failli Ăªtre les Oasis de la chanson en français. « Tous les interdits », le tube espĂ©rĂ© Ă©crit par Michel Hujeux, le claviĂ©riste, s’agrĂ©mente d’effets spĂ©ciaux dans le DVD Ă©ditĂ© par Jean-Marc BoĂ«l.

  • Ambiance slow,
  • vintage assumĂ©,
  • dĂ©sir inchangĂ© de musiquer pour « faire l’amour » :

les critères de la chanson d’Ă©poque sont lĂ  et s’enhardissent encore dans les « Nuits parallèles » dont rĂªvait François Marzynski en 1988. Avec son bagout de camelot pas dupe de lui-mĂªme, constitutif du personnage scĂ©nique qu’il s’est créé, il prĂ©lude Ă  sa chanson en la prĂ©sentant comme un titre qui « aurait pu Ăªtre le gĂ©nĂ©rique d’un feuilleton de campus amĂ©ricain ». En tout cas, l’auteur-compositeur-interprète est formel : avec cette bombe, il compte « enterrer Elton John et Billy Joel » pour rĂ©cupĂ©rer leur public et (ou donc) la belle qui l’a quittĂ©. Sans Ăªtre un tube caricatural, le titre est un slow qui assume et son efficacitĂ©, et sa singularitĂ©, et oĂ¹

  • le batteur et son fiston travaillent leurs combinaisons sonores ;
  • les guitaristes adaptent leurs sonoritĂ©s au style du morceau ;
  • le second degrĂ© est justement ostracisĂ©, mĂªme si l’indispensable solo de gratte post-coda fait forcĂ©ment sourire ; et
  • le texte est interprĂ©tĂ© avec l’intensitĂ© sans relĂ¢che qui caractĂ©rise le chanteur.

C’est la force proprement jubilatoire de ce concert que de jouer sur la tension et non la contradiction entre musique Ă  consommation immĂ©diate d’antan et pĂ©rennitĂ© de la date limite de consommation. « Batida de Coco », de François Marzynski et Yann Allano, le confirme en marquant l’arrivĂ©e du vaillant grand-père du percussionniste (et donc père du batteur). Pas de chougne sur ce combo trigĂ©nĂ©rationnel, juste une idĂ©e

  • judicieuse,
  • intime,
  • efficace :

bien jouĂ©. Les ex-futures stars sont comme tous les fredonneurs en particulier et tous les zicos en gĂ©nĂ©ral : elles veulent du soleil sur quatre accords. Dans le public, les femmes s’approchent pour danser (un couple aussi, de sorte que l’on devine qui tient le lead dans ce duo). La froideur de la fin dĂ©cembre et la tendance au gris d’Armentières s’Ă©clairent Ă  la chaleur de l’ambiance tube de l’Ă©tĂ© qui rĂ©sonne au Vivat. Certes, le solo de clavier est mal valorisĂ© par le mix, mais Michel H. y dĂ©montre

  • une tĂ©nacitĂ©,
  • une tonicitĂ© et
  • une crĂ©ativitĂ© tranquille

qui vibrent bien.

 

Michel Hujeux et les fourneaux du temps qu’ils Ă©taient jeunes, le 22 dĂ©cembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’Ă©cran tirĂ©e du film de Jean-François Devos Ă©ditĂ© par Jean-Marc BoĂ«l.

 

Ensuite,

  • le triple solo mauricien des percussionnistes « le fait grave », ainsi que l’on eĂ»t dit jadis ;
  • le break dĂ©chaĂ®nĂ© et dialoguĂ© qui les foudroie rayonne d’efficacitĂ©, eh oui ;
  • le chanteur endosse Ă  nouveau avec pertinence son rĂ´le chĂ©ri de musicien-rĂ©alisateur ;
  • le bassiste et le claviĂ©riste expriment leur plaisir d’Ăªtre sur scène par la musique ou par la voix.

C’est ça, mĂªme, c’est ça ! Souvenance d’antan, deux titres anglophones surgissent soudain. D’abord le « Evil Ways » popularisĂ© par Santana (l’origine du titre n’est pas Ă  100 % attribuĂ©e Ă  Carlos), avec Éric Brousse Ă  la guitare solo : quelle intervention

  • puissante,
  • juste,
  • percutante

du musicien en intro ! Trois notes suffisent quand

  • le son,
  • le rythme et
  • l’esprit

surgissent comme inopinĂ©ment. Le texte narre l’histoire d’un type trompĂ© qui, en rentrant chez lui, se sent « like a clown ». NĂ©anmoins, l’ambiance est festive, ce qui pourrait surprendre si l’on oubliait que, longtemps, l’hymne des mariages fut « I will survive », Ă©loge fougueux du cĂ©libat retrouvĂ©. Les percussionnistes assurent la pulse, et le clavier s’offre un solo Ă  nouveau sous-produit, propre donc un peu sage Ă  nos esgourdes (on aurait bien aimĂ© qu’il devĂ®nt foufou vers le finale, boudu !). « Long train running », Ă©crit par Tom Johnson – pas le compositeur minimaliste, Ă©videmment – a Ă©tĂ© popularisĂ© par les Doobie Brothers – une rĂ©fĂ©rence pour les Ex-Norma d’alors – après son remix par Bananarama en 1991. L’incroyable Jean-Claude Hujeux revient pour offrir au titre un groove

  • puissant,
  • lourd et
  • aĂ©rien Ă  la fois.

Pas du tout au sens husserlien, il faut se rendre Ă  l’Ă©vidence : il est vraiment, il est vraiment phĂ©nomĂ©nal, ce zicos !

 

Jim Bachun, le 22 dĂ©cembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’Ă©cran tirĂ©e du film de Jean-François Devos Ă©ditĂ© par Jean-Marc BoĂ«l.

 

Se joignant Ă  la danse, un Ă©tranger investit la scène. David KrĂ¼ger, le photographe, clique Ă  tout-va et fait les chÅ“urs – pas toujours pile poil très justes mais, dorĂ©navant, qu’importe !

  • Le clavier opte pour un solo vintage ;
  • LoĂ¯c Bachun enflamme la salle ;
  • avant le guitariste, Jean-Claude Hujeux dĂ©fonce tout : il y a
    • du son maĂ®trisĂ©,
    • de la virtuositĂ© joyeuse et
    • de la perfection dans la construction du solo.

C’est euphorisant. Pour terminer fort le concert, Ex-Norma envoie « Autour de la Terre » de François Marzynski et Michel Hujeux. Le titre ouvrait l’album enregistrĂ© en mars 1993. C’est donc une façon symbolique de boucler un voyage forcĂ©ment circulaire puisque « tout commence Ă  Armentières et tout finit Ă  Armentières », du moins pour ces ex-jeunes-lĂ .
AspirĂ©s par une ambiance reggae de belle facture, les enfants se rapprochent pour danser mĂªme si les gamines moovent moins leur booty que les vieux venus s’enjailler. Sans perdre en rigueur, les artistes finissent de se dĂ©tendre. François Marzynski profite des instrus pour se muer une dernière fois en cadreur sauvage. Comme chez les stars du rock, la gratte rythmique se rapproche de la six-cordes lead pour le solo. Ados et prĂ©ados gagnent la piste de danse improvisĂ©e.
Les enfants se laissent contaminer par le souffle chorĂ©graphique qu’activent les musiciens. De part et d’autre de la scène, ça s’Ă©clate. Un « Je t’aime » mutuel conclut la fusion entre groupe et public, couronnant ainsi une performance de haute volĂ©e, qui

  • chasse la naphtaline Ă  coups de dĂ©cibels,
  • accepte le temps qui passe sans se rĂ©fugier dans le regret ce qui ne fut pas, et
  • rappelle que c’est parfois dans les vieux pots qu’on fait les meilleurs punchs.

Le rĂ©sultat suscite le respect du spectateur et l’envie de parler de cet Ă©vĂ©nement Ă©tonnant, presque au sens Ă©tymologique du terme. D’oĂ¹ cette double chronique !


Contact : le grandgrabuge@laposte.net

 

Fruits de la vigne – Le vieux mĂ»rier 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Trop souvent, la dichotomie aristotĂ©licienne suffit Ă  comprendre le monde. Par exemple, l’on peut distinguer sans coup fĂ©rir

  • le bon grain de l’ivraie,
  • les macronocompatibles des gens frĂ©quentables, et
  • ceux qui aiment ce site des butors.

Heureusement, il arrive que la réalité se dérobe au rythme binaire de la partition et oppose au beat disco une oscillation plus stimulante pour la boîte à neurones qui est censée couronner notre corporéité. Ainsi de ce crozes-hermitage conçu par Florian Buit, qui

  • s’est occupĂ© des vignes,
  • a supervisĂ© les vendanges mais
  • n’a pas embouteillĂ© lui-mĂªme ce vin de prestige.

Et pour cause : en attendant la construction d’un chais perso, son jus est hĂ©bergĂ© dans la cave de Jean-Louis Chave, mentor et voisin dudit Florian. Or, cette opĂ©ration, d’apparence anodine, s’accompagne, sinon d’une transsubstantation, du moins d’un changement de nature : le vin de rĂ©coltant devient vin de nĂ©gociant.
La nouvelle terminologie est a priori moins prisĂ©e des fines bouches car le statut de nĂ©gociant permet aux aigrefins de tripatouiller fonds de cuve et invendus pour crĂ©er une vinasse presque aussi honnĂªte qu’un gouvernement associant une ministre de la transition Ă©cologique Ă  une ministre de l’agriculture se dĂ©menant pour dĂ©velopper tout azimut des intrants phytosanitaires (quel dommage que cette dangereuse fumisterie barniĂ©rique ait Ă©tĂ© victime d’une motion de censure !). Cependant, et nous l’avons constatĂ© dans cette rubrique, la prĂ©vention que la dĂ©nomination de « vin de nĂ©gociant » entraĂ®ne est parfois totalement injustifiĂ©e. Il arrive frĂ©quemment que tel vin de nĂ©gociant bien intentionnĂ© ne se rĂ©vèle pas moins sapide et singulier que certains de ses concurrents, compères et collègues aux Ă©tiquettes plus prisĂ©es.
L’Ă©tiquette est d’ailleurs le point faible de la bouteille, en dĂ©pit de sa sobriĂ©tĂ© Ă©lĂ©gante. En effet, le cinquième millĂ©sime du « Vieux mĂ»rier » a oubliĂ© son accent circonflexe. Partant, il remet un coin dans notre juke-box inaugurĂ© tantĂ´t : comment peut-on faire des trucs aussi compliquĂ©s qu’un vin et omettre de faire relire son Ă©tiquette par des gens qui,

  • nuls en fermentation alcoolique ou malolactique,
  • incompĂ©tents en piĂ©geage ou soutirage,
  • dĂ©munis face Ă  tout projet d’Ă©raflage ou d’entonnage,

sauraient nĂ©anmoins Ă©viter cette cagade pour, finalement, pas super cher ? Certes, l’essentiel est ailleurs, comme on disait dans le Sentier, et un petit chapeau pointu n’est peut-Ăªtre qu’un dĂ©tail ; ce nonobstant, pour reprendre l’analyse de Muriel Robin quand elle Ă©tait chef de chantier plutĂ´t que

  • collectionneuse de subventions publiques,
  • pleurnicheuse en chef,
  • madone grassement rĂ©munĂ©rĂ©e des causes consensuelles, et
  • lĂ¢cheuse d’Ă©lite sortie première nommĂ©e d’une promotion oĂ¹, pourtant, la concurrence Ă©tait fĂ©roce,

« votre chemise a des boutons, c’est un dĂ©tail, mais avouez que, pour la fermer, c’est quand mĂªme plus pratique ». Enfin, donc, après ces considĂ©rations de dĂ©nomination et d’orthographe, apparaĂ®t le vin, un monocĂ©page Ă  la gloire de la syrah. Sa robe est marquĂ©e par

  • l’unitĂ©,
  • la densitĂ© et
  • l’opacitĂ©

du produit. Peu d’Ă©clats rougeoyants. Ă€ la place, une belle densitĂ© qui augure d’un vin solide et charpentĂ©. Le nez confirme ces auspices. On note

  • sa puissance,
  • ses notes de fruit confit et
  • sa finale de girofle

qui ajoute Ă  la fermetĂ© une petite pirouette Ă  la fois gracieuse et appĂ©tissante. La bouche Ă©tonne. Partant sur une lĂ©gèretĂ© oĂ¹ le fruit semble se dissimuler derrière le gingembre, elle revendique

  • moins la rondeur chromatique qu’un Ă -plat de couleurs,
  • moins l’Ă©tagement des saveurs que leur confrontation synchronique, et
  • moins l’explosivitĂ© propre Ă  certains monocĂ©pages syrah qu’une forme de stabilitĂ© gustative se prolongeant en fade out.

Peut-Ăªtre la dĂ©gustation est-elle perturbĂ©e (ou rendue spĂ©cifique) par certaines interfĂ©rences. D’une part, il est Ă©videmment envisageable que la quille aurait gagnĂ© Ă  rester en cave quelques annĂ©es de plus, d’oĂ¹ la sensation d’un potentiel profond associĂ© Ă  une linĂ©aritĂ© gustative, au lieu de la perspective 3 voire 4D que l’on attendait. C’est entendu, mais l’impatience, si elle peut Ăªtre saccage, est aussi hommage Ă  la dĂ©sirabilitĂ© des bouteilles ! D’autre part, son association avec de dĂ©licieuses pĂ¢tes fraĂ®ches au foie gras – merci Ă  la maison qui, ce soir-lĂ , n’avait reculĂ© devant presque aucun sacrifice – n’est sans doute pas la plus immĂ©diatement attendue. Pour autant, en bousculant les us et coutumes des logiques feutrĂ©es prĂ©sidant aux accords mets et vins, elle souligne le charme d’un vin – gĂ©nĂ©ralement commercialisĂ© aux alentours de 25 €, compter 5 € de plus chez les heureux cavistes qui ont obtenu un quota de cette cuvĂ©e annoncĂ©e comme confidentielle – qui sait Ăªtre

  • soyeux,
  • ferme et
  • assez direct pour s’adapter au palais du curieux sans perdre son identitĂ©.

De la sorte, la crĂ©ation de Florian Buit ajoute du mystère au plaisir et Ă©voque, Ă  son corps dĂ©fendant mais le siroteur a le droit de rĂ©sonner (oui, avec un « é ») comme juste lui semble, cette confession d’Alicia Galienne :

 

Plus je me regarde dans cette eau lourde et profonde,
Plus la nuit se masque et va rejoindre le jour.
(« Les nocturnes », in : L’Autre moitiĂ© du songe m’appartient, Gallimard, « PoĂ©sie », 2020, p. 69.)

 

Bonnes nuits diurnes à tous, et belle joie aux patients pas malades qui dégusteront le jus quand il aura atteint maturité !

 

Bien accompagné 33 : basilique de Notre-Dame du Perpétuel Secours (Paris 11)

Manneken et Petit Ăªtre cĂ©leste lors de l’expertise du grand orgue de la basilique Notre-Dame du PerpĂ©tuel Secours (Paris 11), le 1er dĂ©cembre 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

VoilĂ  huit ans que je n’Ă©tais pas revenu Ă  « NDdPS », la majestueuse basilique mineure de Paris oĂ¹, quand j’Ă©tais organiste Ă  mi-temps, j’Ă©tais conviĂ© l’Ă©tĂ© Ă  jouer les messes dominicales. Profitant d’une coĂ¯ncidence improbable, associant concert annulĂ© mais remplacement non annulable (heureusement !) et proposition in extremis de Dominique Pasquier, j’ai tentĂ© un come-back sur le gros instrument, restaurĂ© depuis mon dernier passage. Impossible cependant de revenir seul car, depuis, l’entreprise d’expertise de granularitĂ© sonore de Sleepy  & Compagnie a dĂ©cidĂ© de me coller aux basques dès qu’il me revient de ploum-ploumer un monstre qu’elle n’a pas encore scannĂ©.

  • RespectĂ©e,
  • challengĂ©e (quoique jamais Ă©galĂ©e) et
  • parfois dĂ©noncĂ©e

par tel ou tel titulaire un peu plus que concon, faut bien le dire, la confrĂ©rie d’experts revendique plus d’une trentaine de hauts faits (hyperliens en fin de chronique) incluant une dĂ©licieuse polĂ©mique oĂ¹ un imbĂ©cile tenta d’impliquer l’Ă©vĂªchĂ© du 94 (avec un « v », l’Ă©vĂªchĂ©, pas un « m ») et le virtuose belgo-français dĂ©sormais suissisĂ© Jean-Luc Thellin. GrĂ¢ce Ă  la bĂªtise humaine, le tube de Sleppy & Partners reste donc curieusement l’expertise des tuyaux de Saint-Louis de Vincennes, mais la firme continue de tracer sa route depuis lors. En tĂ©moignait ce tout tantĂ´t l’examen minutieux de l’orgue de Notre-Dame du PerpĂ©tuel Secours.

 

Manneken lors de l’expertise du grand orgue de la basilique Notre-Dame du PerpĂ©tuel Secours, le 1er dĂ©cembre 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Soutenu par Petit Ăªtre cĂ©leste, son assistant du jour, Manneken, tout nouveau membre de la confrĂ©rie des experts en granularitĂ© sonore, n’a pas manquĂ© d’apprĂ©cier l’ambition de cet instrument de Dargassies mix’n’matchant des tuyaux de plusieurs instruments. MĂªme s’il lui est interdit de nous dĂ©voiler le rĂ©sultat prĂ©cis de ses observations, il nous a glissĂ© qu’il est

 

peu contestable que, en l’espèce, la ductilitĂ© de l’Ă©tagement sonore, fixe ou flottant, ressortit d’une picturalitĂ© chromatique englobante et ascensionnelle, d’autant que la franche libĂ©ralitĂ© de la proposition se dĂ©ploie dans une acoustique Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ© ciselĂ©e qu’il revient au musicien de modeler et de co-construire pour changer de logiciel en tant que tel avant d’en avoir gros. Tu n’sais pas dire autre chose, une fois.

 

Nous devons prĂ©ciser que, pas plus que nous, hĂ©las, l’individu n’avait, Ă  notre connaissance, ni bu ni fumĂ© avant son inspection minutieuse. Autant dire qu’il est probable que l’hurluberlu, puisqu’il a Ă©tĂ© envoyĂ© par la plus fine start-up perpĂ©tuelle du market, a dĂ» viser juste. Si personne n’a la moindre idĂ©e de ce qu’il a voulu dire, quelle importance ? C’est un expert, il expertise, point. Ă€ chacun de traduire selon sa sensibilitĂ©, comme pour une chanson du groupe ultramacroniste Indochine, ou de se laisser porter comme on le ferait sur les ailes d’un solo de free jazz de 25′ !

 

 


Retrouvez les aventures de Sleepy & Partners…

  1. … aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
  2. … à l’église Saint-Marcel (Paris 13).
  3. … à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Domont.
  4. … à l’église Saint-Martin de Groslay.
  5. … à l’église Saint-Louis de Vincennes.
  6. … à l’église Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains.
  7. … sur l’orgue provisoire loué par Notre-Dame de Vincennes.
  8. … aux grandes orgues de la cathédrale de Gap.
  9. … aux grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur puis de la cathédrale de Namur.
  10. … à l’église Notre-Dame de Beauchamp.
  11. … sur l’harmonium du temple protestant du Saint-Esprit (Paris 8).
  12. … à l’église de Taverny et à l’église de Bessancourt.
  13. … à l’église du Raincy.
  14. … à l’église de Notre-Dame du Rosaire.
  15. … aux grandes orgues de l’église Sainte-Marie des Batignolles (Paris 17).
  16. … aux grandes orgues de la chapelle du Val-de-GrĂ¢ce (Paris 5).
  17. … aux grandes orgues de la basilique d’Argenteuil.
  18. … sur l’orgue Cattin de Notre-Dame de Vincennes.
  19. … sur l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de Saint-Georges de la Villette (Paris 19).
  20. … sur l’orgue Merklin de Saint-Dominique (Paris 14), une fois ou deux.
  21. … sur l’orgue Delmotte de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8).
  22. … aux grandes orgues de la collĂ©giale Saint-Jean de PĂ©zenas.
  23. … aux orgues de l’ImmaculĂ©e Conception (Paris 12).
  24. … sur l’orgue de l’Ă©glise Sainte-Claire (Paris 19).
  25. … sur l’orgue de l’Ă©glise Saint-Denis de Gerstheim.
  26. … sur l’orgue de l’Ă©glise Saint-Saturnin de Nogent-sur-Marne.
  27. … sur l’orgue de BĂ©con-les-Bruyères.
  28. … sur l’orgue de Saint-Serge d’Angers.
  29. … sur l’orgue de la chapelle Ozanam (Paris 17).
  30. … sur l’orgue de la collĂ©giale Notre-Dame de Vernon.
  31. … sur l’orgue du temple du Saint-Esprit (Paris 8).
  32. … aux deux orgues de la Madeleine (Paris 8).

 

Estelle Revaz, concert-conférence, ambassade de Suisse, 27 novembre 2024 – 2 : les coulisses

Estelle Revaz le 27 novembre 2024, dans le salon de la tapisserie de l’ambassade de Suisse (Paris 7). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ce soir de fin novembre, après une sĂ©rie de caprices de Joseph ClĂ©ment Ferdinand Barone Dall’Abaco, objet de son dernier disque, Estelle Revaz offrait un making of sa vie d’artiste, sujet de son premier livre, La Saltimbanque, paru aux Ă©ditions Slatkine. Revenue s’asseoir sur sa chaise sans son violoncelle, l’instrumentiste avoue d’emblĂ©e ce qui a fait basculer sa vie : l’Ă©pidĂ©mie de Covid et ses consĂ©quences sociales. L’entrĂ©e dans les coulisses de l’art part de ce constat que, dans un pays riche et autoproclamĂ© civilisĂ©, il a pu Ăªtre dĂ©cidĂ© que la culture Ă©tait non-essentielle. Sans surprise, la violoncelliste, prompte Ă  prendre la parole lors de ses concerts, est Ă  l’aise pour s’exprimer tout en gardant cette double retenue propre aux Suisses de bonne Ă©ducation et aux socialistes invitĂ©s Ă  causer devant Roberto Balzaretti, aka monsieur l’ambassadeur de la Suisse en France. C’est sans doute ce que l’on appelle la politesse et qui, maniĂ©e avec cet art que nous ne possĂ©dons pas du tout, n’est peut-Ăªtre pas moins efficace pour passer un message que

  • l’enflammade,
  • l’emportement ou
  • la vitupĂ©ration Ă  tout crin.

Comme la musique n’existe pas sans le silence, l’art oratoire n’existe pas sans les non-dits. Ils sont d’autant plus savoureux que, dans la bouche d’Estelle Revaz, ils cĂ´toient des dits sans impudeur ni faux-semblants. Dès lors, le tĂ©moignage profĂ©rĂ© peut prendre plusieurs pistes. La première piste est celle du fatalisme familial. Avec une maman cantatrice, « mes Barbie, c’Ă©taient les hĂ©roĂ¯nes d’opĂ©ra et, quand je me dĂ©guisais, c’Ă©tait en Fioridiligi » [personnage de Così fan tutte de Mozart]. Pour autant, son destin d’artiste Ă©tait-il dĂ©jĂ  Ă©crit ? Il y a, dans cette filiation, une puissante interrogation sociĂ©tale sur la rĂ©plication filiale et la libertĂ© individuelle qui va, par le dĂ©tail, au-delĂ  des perspectives bourdieusiennes. Car l’artiste rencontre le duo qui la construit : au-delĂ  de l’imprĂ©gnation culturelle, deux pĂ´les la structurent : la recherche de la rigueur (« c’est venu Ă  six-sept ans ») et l’exigence de crĂ©ativitĂ©.

 

Jouer avec des jeux tout faits, c’Ă©tait très mal vu, chez moi. MĂªme mes pog, je devais les fabriquer. J’en avais fait un très beau, il y avait de la fourrure dessus. Bon, Ă©videmment, personne n’en voulait, mais…

 

Sous son sourire et son humour, Estelle Revaz dĂ©voile les hiatus qui l’ont construite.

  • Rigueur et crĂ©ativitĂ©.
  • NĂ©e dans un village suisse de 900 habitants et plus tard Ă©tudiante au CNSM de Paris.
  • Très jeune, bonne Ă©lève et bonne musicienne, ce qui est contre-indiquĂ©… sauf Ă  Paris, oĂ¹ ses parents se sont tĂ©lĂ©portĂ©s.

La voici en classe Ă  horaires amĂ©nagĂ©s, concept non-helvĂ©tique, kiffant sa race en dĂ©couvrant les joies de l’orchestre et de la chorale. Jusqu’au drame : ses parents rentrent en Suisse. Elle dĂ©cide de rester en France. Ses parents lui louent une chambre de bonne « avec les toilettes Ă  l’Ă©tage, vous connaissez » dit-elle Ă  une assemblĂ©e entre crinoline et perruque, donc Ă  une assemblĂ©e qui acquiesce – elle connaĂ®t sans doute par locataire interposĂ©. La jeunette vit seule et en profite, in a way, pour dĂ©couvrir le sexisme voire, croit-on entendre Ă  demi-mots, manière de harcèlement. Dame, une jolie jeunette loin des siens, ça ne donne pas des idĂ©es qu’aux Ă¢mes presque pures… MalgrĂ© les goujats et les butors, la demoiselle trace sa voie jusqu’Ă  tenter ce qu’elle juge presque exotique : le concours du Conservatoire national de musique de Paris. « Cinq tours et l’affichage des rĂ©sultats, ça aussi, c’est très français ! » s’Ă©tonne-t-elle encore. Comme l’indomptable violoniste Pauline Klaus, la musicienne se sent Ă  l’Ă©troit dans l’expĂ©rience de la concurrence, une rĂ©alitĂ© qui la stimule mais menace de la sclĂ©roser. Et si, ailleurs, l’herbe Ă©tait plus verte ?
Après une classe de maĂ®tre engageante, Estelle Revaz tente sa chance auprès de Maria Kriegel Ă  Cologne. Ă€ l’heure de la mondialisation Ă©crasant censĂ©ment les spĂ©cificitĂ©s de sensibilitĂ© (et pas que), le choc est joyeux. L’Ă©tudiante dĂ©couvre la diffĂ©renciation esthĂ©tique d’une frontière l’autre. La notion de niveau sonore ou de juste interprĂ©tation (« en France, ça manque de saucisse pour jouer Brahms ») lui saute aux tympans. Plus tard, concours et dĂ©buts brillants de carrière engrangĂ©s all around the world, mĂªme conscience de la relativitĂ© de l’universel :

 

Si un public asiatique mange ses nouilles pendant que je joue, bah, qu’ils le fassent… mĂªme si j’ai l’impression qu’ils se foutent de ma gueule.

 

L’artiste semble placĂ©e sur orbite quand survient Sieur Covid. Ses concerts sont annulĂ©s.
Beaucoup de concerts.
Longtemps.
L’exotisme pousse la dame Ă  lĂ¢cher, de manière un rien Ă©tourdie : « En France, vous avez de la chance, vous avez l’intermittence. » C’est mignon, mĂªme s’il faut se rappeler que les premiers bĂ©nĂ©ficiaires de l’argent public sont ces cochonneries de pseudo-artistes tellement subventionnĂ©s qu’ils n’ont plus besoin de subventions (n’oublions pas que le dernier disque de Johnny Hallyday a Ă©tĂ© subventionnĂ© Ă  six chiffres au titre de « jeune artiste », bref). Quant Ă  l’intermittence, système salvateur et destructeur, l’ami François Marzynski, dont nous parlions tantĂ´t, a rĂ©sumĂ© ses charmes merveilleux et dĂ©lĂ©tères dans un film magistral qui, sans renverser la table, devrait secouer toute croyance Ă  ce sujet.

 

Estelle Revaz au Wepler (Paris 18), le 10 décembre 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Reste que, en Suisse, un artiste ne saurait Ăªtre artiste de façon intermittente. Il est ou salariĂ© s’il est dans un ensemble, ou indĂ©pendant s’il est, par exemple, soliste – on ne dira jamais assez combien le libĂ©ralisme a emphysiquĂ© les simples gens, fussent-ils artistes, en gĂ©nĂ©ralisant le « statut d’auto-entrepreneur », cette sublime attaque du patronat nĂ©olibĂ©ral, et ce, quel que soit la dĂ©nomination dudit « statut » round the world… mais comment parler de morale dans une France oĂ¹ vient d’Ăªtre Ă©lu immortel « au siège numĂ©ro un » de l’AcadĂ©mie des sciences morales – des sciences morales, nom d’un foutriquet – une ordure de milliardaire qui, en sus de son patrimoine amoral, a Ă©tĂ© mis en cause par la justice pour des faits extrĂªmement graves et a – ça, c’est incontestable – fracassĂ© tant de vies par

  • la pression au travail,
  • le licenciement massif et, souvent grĂ¢ce aux aides d’État,
  • les conditions indignes imposĂ©es aux sous-traitants

(on espère que ses nouveaux collègues en habit vert qui ont murmurĂ© contre son intronisation auront la dĂ©cence de dĂ©missionner, mais bon). Au moment oĂ¹ plus rien, la nana perd tout. Ses contrats, sa carrière, son plan de financement. Et elle dĂ©couvre, incrĂ©dule, que pas de projet de dĂ©dommagement. Elle dĂ©cide de fĂ©dĂ©rer les artistes car mĂªme la loi Covid exclut d’indemniser les artistes prĂ©-engagĂ©s.
La dame monte un festival pour faire bosser les copains : neuf spectateurs, un artiste, tandis que, Ă  Paris, on occupait les flics en faisant des manifs de dix artistes avec le Syndicat des artistes musiciens de Paris, affiliĂ© Ă  la CGT, ce qui faisait dĂ©placer plusieurs agents des renseignements, la BAC et plusieurs cars de CRS – une façon comme un autre d’offrir une sortie aux forces de l’ordre, avec une lĂ©gère prĂ©fĂ©rence pour les CRS, bref.
Estelle Revaz va plus loin. Elle envoie un mĂ©mo Ă  246 parlementaires et obtient, Ă´ miracle, deux rĂ©ponses. Bien qu’elle n’emploie sans doute pas ce verbe en permanence, le rĂ©sultat l’escagasse. Elle dĂ©couvre, elle qui ne votait pas, que, dans son pays, il y a deux chambres reprĂ©sentatives et un parlement Ă  Berne. Elle travaille sans rechigner pour que « tout le monde tire Ă  la mĂªme corde » et que change la loi. Contre toute attente, elle y parvient et commente :

 

Finalement, c’Ă©tait comme dans la musique de chambre. J’ai amenĂ© les parlementaires Ă  faire de la musique ensemble.

 

Son succès improbable et sa mĂ©diatisation remarquĂ©e l’amènent Ă  Ăªtre remarquĂ©e par l’ensemble des partis politiques, qui lui proposent de s’engager. Pour elle, c’est hors de question. Sauf que le problème n’est pas rĂ©solu. Un exemple ? Le statut d’artiste suisse reste pendant. Aujourd’hui, celle qui a Ă©tĂ© Ă©lue en place VIP sur la liste du parti socialiste helvĂ©tique veut porter un message d’espoir sur la protection sociale des artistes et la lutte contre la pauvretĂ©. Sans mentionner les indemnitĂ©s parlementaires qu’elle perçoit pour douze semaines de session par an (rythme qui lui permet de conserver son activitĂ© d’artiste, contrairement Ă  ce que lui imposerait un ministère de la culture), elle aspire Ă  amener de l’humanitĂ© dans la politique et, mĂªme si c’est perdu d’avance, lutter contre la militarisation ultra coĂ»teuse – les dĂ©gueulasses lobbys des armes ne sont pas omnipotents que dans l’Hexagone.
Sa franchise tempĂ©rĂ©e dĂ»t-elle faire grincer monsieur l’ambadassadeur, Estelle Revaz revendique de faire le lien entre la puissance de transcendance que l’artiste offre Ă  ses clients et la nĂ©cessitĂ© pragmatique qui astreint au monde l’artiste et tout un chacun.

  • L’engagement est solide et feutrĂ©,
  • le dĂ©sir est patent et maĂ®trisĂ©,
  • la jonction entre la soliste internationale et la saltimbanque immigrĂ©e en politique est crĂ©pitante et fluide.

Bien joué, madame !

 

Ex-Norma, « Au Vivat 30 ans après » (Le grand grabuge) – 1

Yann Allano (guitare lead), Michel Hujeux (clavier), François Marzynski (chant, de dos), Christophe Patte (basse), Jean-Marc Fontaine (guitare rythmique) et Jim Bachun (batterie) en concert le 22 dĂ©cembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’Ă©cran tirĂ©e du film de Jean-François Devos Ă©ditĂ© par Jean-Marc BoĂ«l.

 

D’ex-jeunes fourneaux reprennent du service trente ans après. Ă€ l’instar des sÅ“urs Castagnette, ils ne sont pas devenus les stars françaises qu’ils Ă©taient certains de devenir. Leur aura a mĂªme difficilement dĂ©passĂ© le Ch’Nord, oĂ¹ la politique de soutien Ă  la culture live, quoique imparfaite, reste vivace, entretenant un maelström d’initiatives artistiques assez Ă©tonnant vu de Paris. Quant Ă  moi, qui ai eu l’heur de chanter longuement les louanges du chanteur François Marzynski lors de sa première renaissance, je n’avais jamais ouĂ¯ une note du quintette, composĂ© dudit François, de Michel Hujeux aux claviers, de Yann Allano Ă  la guitare, de Christophe Patte Ă  la basse, de Jean-Marc Fontaine Ă  la guitare rythmique et de Jim Bachun Ă  la batterie. Nulle nostalgie, donc (ce qui n’aurait pourtant rien de cracra), dans ce compte-rendu, plutĂ´t une envie de dĂ©couvrir une autre facette d’un formidable artiste capable, en 2023, de mener Ă  bon port un projet

  • facĂ©tieux,
  • ambitieux,
  • Ă©nergique et, par contamination,
  • Ă©nergisant.

D’autant que ce nouveau projet sur l’ancien n’a rien d’anodin dans la trajectoire artistique du monsieur. La première fois que François Marzynski est renĂ©, il avait dĂ©couvert que, Ă  force de courir après l’intermittence et le professionnalisme, il avait perdu la part artistique de sa vie et notamment sa fonction de chanteur. Il en avait tirĂ© deux perles, sans les lĂ¢cher :

  • d’une part, un projet de reprises en trio magnifiquement soutenu par David LainĂ© au clavier et au sax, et par l’incomparable Mike Rajamahendra Ă  la batterie, avec qui il formait le « VF trio » ;
  • d’autre part, un documentaire irrĂ©sistiblement percutant, drĂ´le et touchant sur, justement,
    • la chanson,
    • la professionnalisation,
    • l’intĂ©gritĂ©,
    • la lutte,
    • le dĂ©sir,
    • l’espoir et
    • la luciditĂ© qui est Ă  la fois nĂ©cessaire et dangereuse pour l’artiste.

Cependant, aussi autobiographique, choral et passionnant soit-il, L’Intermittent (titre provisoire) ne se rĂ©sumait pas Ă  un egotrip au demeurant très stimulant. Il rĂ©sonnait en chaque spectateur dont il interrogeait, Ă  la première personne,

  • les espĂ©rances tacites ou explicites,
  • les renoncements, indispensables Ă  la survie ou simplement paresseux, Ă  supposer que l’on puisse distinguer scientifiquement les deux espèces,
  • la ligne de vie, et
  • le rapport entre
    • fatalisme,
    • dĂ©ni et
    • rage de vibrer sinon plus, du moins mieux.

 

François Marzynski au dĂ©but du concert du 22 dĂ©cembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’Ă©cran tirĂ©e du film de Jean-François Devos Ă©ditĂ© par Jean-Marc BoĂ«l.

 

François Marzynski est le meilleur biographe de tout le monde que je connaisse car, presque sans le vouloir, comme chanterait Jann Halexander dans « Le mulĂ¢tre », quand il parle de lui, il parle de nous, et sans la barrière infatuĂ©e de l’artiste qui sait que, bon, quand mĂªme, il nous est bien supĂ©rieur. Non, humainement, François ne se revendique pas comme notre supĂ©rieur, bien qu’il risque de l’Ăªtre par sa capacitĂ© artistique Ă  faire rĂ©sonner en chaque spectateur, ce qui est le propre des artistes importants, quelle que soit leur notoriĂ©tĂ© encyclopĂ©dique voire, pire, francintĂ©rique,

  • ses espĂ©rances plus que ses ambitions,
  • ses orgasmes plus que ses petites satisfactions,
  • ses explosions plus que ses traumas, et
  • ses doutes plus que ses dĂ©ceptions quand, le soir venu, il faut bien peupler son imaginaire avec des regrets, aussi assertifs soient-ils, et, quelques degrĂ©s plus tard, des lamentations magnifiques.

Cette fois, l’ArmentiĂ©rois a collectivement dĂ©cidĂ©, grĂ¢ce Ă  des retrouvailles d’abord fortuites puis organisĂ©es, de sortir de la naphtaline Ex-Norma, nom final d’une aventure finie, oui, mais marquĂ©e par des concerts de prestige et un disque en 1993. Le 22 dĂ©cembre 2023, Ă©tait donc filmĂ©e simultanĂ©ment la fin de la rĂ©surrection d’un zombie – après une tournĂ©e prĂ©paratoire – et le dĂ©but de sa dissolution de première classe, dans une salle de six cents personnes blindĂ©e et incandescente. Ce soir-lĂ , c’Ă©tait leur dernier concert avant 2053. Si Dieu me prĂªte vie, j’aurai alors soixante-seize ans mais peut-Ăªtre essayerai-je de me tĂ©lĂ©porter Ă  l’Ehpad d’Armentières, ne serait-ce que pour chasser le spleen en faisant mourir l’hiver.
Dans son long discours introductif (il faut presque dix minutes avant que la première chanson ne retentisse), le chanteur ne masque pas la pression

  • des fausses notes,
  • des ratages et
  • des sorties de route,

d’autant qu’un DVD et un double CD sont gravĂ©s ce soir-lĂ  en one-shot. Lui qui maĂ®trise tant l’art de la scène semble pris par l’Ă©motion. En tĂ©moignent par exemple son triturage de lunettes et son jeu de veste (je l’enlève, la jette, la cherche, la remets) presque convulsif. Cette fĂ©brilitĂ© difficile Ă  masquer est joyeuse pour deux raisons : et d’une, elle illustre l’importance du moment en laissant l’artiste professionnel participer de la ferveur du public ; et de deux, elle n’impacte aucunement le travail scĂ©nique car

  • les paroles sont sues,
  • le chant est prĂ©sent,
  • le rĂ´le de go-between et de M. Loyal est assurĂ© avec le mĂ©tier requis.

Connaissant l’exigence de l’artiste, on est d’abord un rien surpris par la qualitĂ© des plans larges, pas vraiment au niveau des prĂ©cĂ©dents DVD. Cependant, on peut se demander si ce dĂ©faut n’est pas, en rĂ©alitĂ©, une touche vintage assumĂ©e pour la remise en scène de chansons vintage, interprĂ©tĂ©es avec des arrangements proches des originaux et des paroles inchangĂ©es. De plus, cette imperfection technique est largement subsumĂ©e sous une approche holistique :

  • les plans larges investissent une image parfois digne des annĂ©es d’antan (pas toujours, heureusement : les plans plus serrĂ©s sont correctement dĂ©finis), mais d’autres plans alternatifs travaillent les multiples qualitĂ©s et types d’images possibles
  • le montage aux petits oignons est menĂ© de main de maĂ®tre par le maĂ®tre-guitariste Jean-Marc BoĂ«l en personne, et
  • le son est excellent, mĂªme si le clavier semble souvent sous-produit, y compris pendant ses soli.

Pour combattre le stress, mieux vaut commencer par le « Trac », chanson « de fiotte » (entendez : susceptible de plaire Ă  tous, le Ch’Nord a son langage et sa cruditĂ© dĂ©boutonnĂ©e, ça nous change du corsetage des Ă©lĂ©ments de langage bien donc trop cadrĂ©s) de François Marzynski et Christophe Patte. On y apprĂ©cie

  • la libertĂ© de la versification alla Higelin (si, « et qui claque, CLAQUE ! », c’est du Higelin), dont le parolier-interprète tire brillamment le meilleur,
  • la bonne rythmique du groupe et
  • les bonnes synchros, et

ça l’fait grave.

 

Le public de zombies rassemblĂ© pour le concert des Ex-Norma, le 22 dĂ©cembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’Ă©cran tirĂ©e du film de Jean-François Devos Ă©ditĂ© par Jean-Marc BoĂ«l.

 

François Marzynski assume seul de « Tuer le sommeil » mĂªme si, Ă  force, il doit « tuer le soleil ». Le solo de guitare est assurĂ© par un bras ornĂ© d’un vieux tatouage yin et yang qui va bien. Ă€ son image, le solo de Korg reste

  • sage,
  • simple et
  • gentiment convenu (on apprĂ©cie ce souci de ne pas en faire des caisses…),

avant l’attendue – et bien menĂ©e – modulation au ton supĂ©rieur pour le dernier double refrain avant la coda. Il y a de la joie dans cette volontĂ© d’assumer une manière de chanson qui, grĂ¢ce Ă  la vitalitĂ© de la scène, n’a rien de has been ou de bof. Comme cette chanson en particulier, la chanson en gĂ©nĂ©ral porte

  • des espoirs,
  • des questions et
  • des dĂ©sirs d’envie d’avoir envie

disproportionnĂ©s par rapport aux humains qui la propulsent. C’est pour ça que l’aiment les humains qui l’Ă©coutent : elle

  • les inspire,
  • les apaise,
  • les met debout – c’est ça : en Ă©rection, avec la fragilitĂ© des sculptures d’un Giacometti.

Comme l’admet le mode d’emploi habilement glissĂ© par le chanteur Ă©galement prof de scène, l’ambitieuse « Danse des macchabĂ©es » dudit François Marzynski et de Yann Allano (plus de 9′ dans cette version, mais dĂ©jĂ  plus de 5’30 en version studio) vise Ă  « faire l’amour avec le public », c’est-Ă -dire Ă  enflammer son enthousiasme en mĂ©tissant les deux tubes en vogue au moment de sa composition par les membres de Delirium vitae : « Thriller » et « La salsa du dĂ©mon ». En gros plus qu’en gore, c’est l’histoire d’un gardien de cimetière qui retrouve sa Stratocaster, et les musiciens affluent pour l’accompagner. Après un coup dans le zig, un coup dans le zag, s’organise une danse des morts pas très saint-saĂ«nsienne. PortĂ© par le bon son de Jean-François Devos et la batterie sĂ©rieuse, aux cymbales parfois poĂ©tiques, orchestrĂ©e par Jim Bachun, le groupe paraĂ®t prendre la confiance. Aux claviers, Michel Hujeux affiche un sourire radieux qui ne le quitte guère. Ă€ la basse, Christophe Patte propose un solo de bon aloi qui ne va jamais chercher les effets waouh propres Ă  une virtuositĂ© dĂ©monstrative. L’instrumentiste ne semble pas possĂ©der

  • la palette technique,
  • la cĂ©lĂ©ritĂ© digitale et
  • la crĂ©ativitĂ© musicale du stratosphĂ©rique Nicolas Marsol

mais, bonne nouvelle, il le sait ou l’intuitionne, et hop. Par consĂ©quent, il assume sa relative simplicitĂ© en dessinant

  • ses boucles entĂªtantes,
  • son rythme serein,
  • ses volutes inspirĂ©es

avec une gravitĂ© festive qui rĂ©sonne joyeusement dans le cimetière local. Le bien fait n’est pas l’ennemi de l’efficace ! Un break transformĂ© en mi-temps permet Ă  ceux qui sont devenus de vieux fourneaux de

  • respirer,
  • s’hydrater (les vieux boivent de l’eau, incroyable !) et, pour le chanteur, de
  • dĂ©tendre les cordes vocales que froisse, confie-t-il, le choix de reprendre les chansons dans leur tonalitĂ© originelle.

L’habile appel Ă  la participation du public pour l’effet spĂ©cial visuel – dont le making of est dĂ©taillĂ© dans le bref bonus du DVD – ouvre la voie Ă  un mid-tempo bientĂ´t Ă©lectrisĂ© par LoĂ¯c Bachun, le fils de Jim, aux percussions, en solo puis en duo avec son papounet. François Marzynski, possĂ©dĂ©, dĂ©ploie une chorĂ©graphie macabre et dĂ©gingandĂ©e, parfaitement adaptĂ©e Ă  son physique de grand escogriffe. L’ambiance est Ă©lectrique. Comme on disait peut-Ăªtre dans les nineties, c’est mortel – au point que nous allons faire comme les ressuscitĂ©s du rock’n’roll alla francese : souffler dès Ă  prĂ©sent, et repartir en goguette avec le quintette Ă©largi dans une prochaine notule !

 

Ă€ suivre…


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