
Au plaisir de ! Rens. ici.

Pour le mariage d’un ami, un moment cabaret est prévu lors de la soirée de noces. Chacun est invité à propulser quelque chose. J’ai proposé un hommage animal à l’amour entre deux êtres. Retoqué : cela risquerait de choquer le public. « Mais tu peux proposer autre chose, si tu veux. / – Je sais pas. Un striptize ? Aïe, je sens que je suis re-allé trop loin. Au moins, cette fois, je comprends pourquoi. »

Je suis fort persuadé que la chanson avec de la musique et du texte dedans doit parler des choses qu’elles sont extrêmement très sérieuses. Par exemple, sur une planète en surchauffe, évoquer l’exigence de l’hydratation est un devoir citoyen. Jean Dubois a accepté de se joindre à moi pour rappeler cette urgence structurelle qui ne souffre aucun compromis politicien. Il est temps de le rappeler : peu ou prou importe le reste, on veut à boire !

Il est une catégorie très importante et pourtant souvent ignorée de la chanson que l’on pourrait intituler les « fredonneries ferroviaires ». J’ai moi-même abondé ce catalogue avec nombre de titres, chantant ici l’arrivée du RER B à Venise, çà les enjeux syndicaux du trajet Nanterre-Paris, là le changement d’univers qui s’opère entre Domont et Gare du Nord. En conclusion avant bis du premier concert inclus dans le projet D’une pierre deux coups, j’entonnais un hymne aux gares du Nord, à ras de silence, et ça donnait ça.

Le capitalisme, c’est « l’expropriation de la masse du peuple par quelques usurpateurs » ; la révolution, c’est « l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse du peuple », cinglait Karl Marx à la fin du premier livre du Capital. Force est toutefois de constater que, dans la masse du peuple, certains, à l’instar de tel comique chouchou marocain ou de tel blanc-bec arriviste élu député européen, envisagent de s’exproprier eux-mêmes de leur condition en s’acoquinant avec quelque usurpatrice de l’autoproclamée haute société.
Spoiler : c’est rare que ça finisse bien. Faut éviter trop de regrets au pas autoproclamé petit peuple… d’autant que c’est, à quelques chèvres près, le sujet d’cette chanson.

Anne Sylvestre cinglait :
Y en a qui voudraient que je chante
Des grands sujets, des grands machins
Mais, pour la chanson méritante,
J’ai pas le souffle et pas l’entrain.
Même de son vivant, je n’avais de cesse de prévenir : « Anne, tiens-toé ben, j’arrive ! » Car, quand je fredonne, les grands sujets, les grands machins, ça m’fait pas peur. La preuve. Enfin, je crois.

La chanson autobiographique est le masque préféré de Jann Halexander, comme artiste et personnage public. Lui qui n’a pourtant pas manifesté un grand enthousiasme devant la mascarade organisée par le gouvernement lors de la pandémie covidique s’empare à nouveau de cet outil dans son nouveau projet difficile à définir : c’est un disque mais il est digital ; c’est un nouvel album mais il inclut d’anciennes chansons réarrangées, au côté d’une nouveauté et de textes lus. Cette forme atypique, disons : hybridée, sied probablement à celui qui revendique ses tiraillements et en fait matière à chanson :
Le cœur de son projet créatif semble précisément dans ce « et » qui met hors jeu la conjonction de coordination d’opposition « mais ». Nul oxymoron, pour l’artiste, peut-être pas même de contradiction ; en revanche, un défi stimulant quoique sans doute parfois épuisant pour tenir les deux bouts de ces fils de vie et transformer une telle problématique en chansons à partager. La question de l’identité, ontologique ou artistique, semble ainsi s’imposer comme la source d’où jaillit l’énergie actuelle du saltimbanque – il n’est pas sûr qu’il se soit toujours abreuvé avec une telle soif à ce cours d’eau. « Itonda » l’illustre : on y entend la voix de son père réciter un texte en myéné sur une guirlande pianistique assumant son ambiguïté entre
Jann Halexander joue sur l’ambiguïté (chanson, slam, récit ?) et l’indécryptable (langue locale sans sous-titre) pour se définir de manière spéculaire et utiliser le texte comme une musique dont les inflexions ne se substituent pas à la mélodie : elles la deviennent. Si. « Rester par habitude », une des chansons qu’il entonne le plus souvent en récital, revient alors défiler dans nos esgourdes sous de nouveaux habits sobrement cousus par Sébastyén Defiolle. Après un début acoustique, un frisson plus rythmique secoue sans univocité cet éloge de la durée.
Nouvelle version aussi pour « Les poèmes de l’amour sont ceux que l’on écrit » avec une introduction qui frisotte doucement des sons alla générique d’X-Files – logique pour un artiste se revendiquant aussi comme abducté et cherchant, en passionné de transcendance, des vérités extraterrestres au milieu des réalités terrestres. Là aussi, la mélopée se dérobe à l’évidence :
distendent les certitudes harmoniques et syntaxiques, ouvrant un espace insoupçonné dans le flot du verbe et des sons. La mélancolie des paroles qui se répètent et transforment l’affirmation que « ce n’est pas grave » en mantra dont on ne sait s’il est
Le parcours halexandérien se poursuit avec le texte intitulé « L’homme gabonais ne parle pas ». Son incipit in medias res, aux allures de reportage ornithologique pour le moins inattendu (c’est un compliment, ça m’arrive), laisse penser qu’il s’agit d’une introduction à la seule chanson nouvelle du disque. La méditation, envoyée sur un débit fort prompt puisque méditer n’est pas forcément chougnasser, part du « petit cœur du canari » pour se muer en confession sur
« Cœur canari » apparaît alors comme le prolongement de cette promenade confidentielle dans un Libreville intérieur où il n’y a pas de place pour
Piano, basse et clarinette grave dessinent un paysage tourmenté derrière une ritournelle posée et un texte qui s’échappe de la référence voulzyenne. L’idiolecte ose des embardées façon Anne Sylvestre employant « des mots étonnants » comme « rémige » en évoquant
Un pont tente de relier les deux rives de l’artiste – celle de l’hypersensibilité et celle de la carapace souvent protectrice, parfois limitatrice voire castratrice – en laissant la voix s’envoler pour « ouvrir la cage »… sans, évidemment, permettre à l’homme-canari de se libérer. Une coda instrumentale remâche ce qui vient d’être joué et ce qui se rejoue chaque jour dans l’âme et le corps – si la distinction a un sens – de Jann Halexander. La tierce picarde qui éclaire la fin de la chanson laisse entendre que la musique a peut-être cette vertu, fût-elle encore plus fugace qu’éphémère,
Au reste, le climax du disque est suivi d’une péroraison d’une minute intitulée « Je reviendrai ». On pense à Anne Sylvestre glissant :
Quand mon âme en partanc’ depuis toujours saura
Qu’on y va sans bagage à ce rendez-vous-là,
Croyez-moi, ell’ reviendra !
Mais Jann n’est pas mort – contrairement aux bons chanteurs, stipulerait-il – et, quoique ayant vécu au Canada, il ne promet pas de revenir à Montréal dans un grand Boeing bleu de mer. C’est à Libreville qu’il reviendra. Il y a ouvert un compte en banque. Rêve d’aller s’asseoir au bistro d’Audrey pour y boire un soda. Laisse Josephine Baker chanter pour lui. Avec elle, il veut ne pas choisir et compte avancer vers une libre ville intérieure. La route escarpée qui y mène pourrait bien nous valoir quelques autres aventures artistiques…
Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.

Chanter
projet. En duo avec Jann Halexander est un plus positif, comme on ne dirait jamais en musicologie appliquée – et pourtant…
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En 2025, Alain Chamfort expliquait ne plus vouloir « faire d’album », désormais, mais continuer à chanter. Jann Halexander, lui, qui, selon son idiolecte, considère Alain comme un collègue, veut continuer à chanter mais aussi à proposer des disques, que ceux-ci soient physiques ou digitaux, pour laisser battre en mots et en musique ce qu’il a sur le cœur. En témoigne ce Libreville confidentiel qu’il propose sur Bandcamp. Cette sortie digitale lui permet d’expérimenter une idée de la chanson en-deçà et au-delà de la chanson. On y trouve
le tout chapeauté par le réalisateur sonore et néanmoins musicien Sébastyén Defiolle. Au cœur du projet : le retour à Libreville d’un Franco-Gabonais, né sur place mais qui martèle qu’il a détesté ses années in situ, non point à cause du pays mais à cause du décalage entre sa personnalité de jeune « aimant les hommes, aimant les femmes, ayant des caprices de vieille dame » et la rigidité de la morale locale résolument homophobe. Malgré tout, il revient et assume ce « je t’aime moi non plus » dans « Je suis revenu », titre parlé qui ouvre le projet. Son dernier contact physique avec le pays datait de 2003. Pour verbaliser les retrouvailles, nulle note de musique.
Revendiquées. Dans son débit, le récitant Jann Halexander s’empare de son désarçonnement. Le mot n’existe pas, c’est dire s’il est important de l’employer pour expliquer que le phénomène, si. Face à la nuit
un homme est revenu et se souvient que « C’était à Port-Gentil » que sa vie tourbillonnante s’est nouée.
Aujourd’hui, l’ici et l’ailleurs se mêlent. Cette actualité autobiographique l’incite à revisiter son titre-phare. Cela a d’autant plus de sens que l’auteur-compositeur revisite son pays – et son répertoire, qui s’est toujours ancré dans un terreau très personnel, est peut-être son pays le plus intime. La chanson vient de loin et arrive dans une proximité dénue d’effets de pathos.
nul lamento, ici, mais une boucle à la fois festive et mélancolique. Dans ce contexte habité par les guitares métallique puis rythmique que Sébastyén Defiolle glisse en commentaire ou en complément de beat, les mots résonnent avec une intensité sachant percuter l’intime pour le proposer comme chambre d’écho à l’auditeur. « Les choses du pays », texte récité, évoque un autre thème structurellement halexandérien : la famille, car « la famille [déjà] élargie évoque l’organisation d’un mariage coutumier. » Le voici dans le tambour de ses fructueuses contradictions.
Comme le nouveau Gabon, il n’est pas univoque, monochrome, ni même biérovore ce qui, en Afrique francophone, doit être une particularité très particulière. « Papa mum », qui a déjà bénéficié de remixes dont certains excellentissimes pour qui aime mouver son body, fût-ce aux dépens de la bienséance ou de la mouvation dancefloor, se retrouve à nouveau relouqué.
projettent dans un creuset musical stimulant les contradictions du chanteur avec force. À suivre !
Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.

Un jour, je fus las de voir l’usage mortifère que les autoproclamés représentants des capitalistes faisaient des normes. Aussi me dis-je, en ma grande sapience, euphémisme : « Comment expliquer à l’humanité exhaustive que toute norme ou presque est l’anticipation d’une arnaque ? » Je pensai qu’une chanson ferait l’affaire. La voici.