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Chanson

Thomas Fersen, « Comme on quitte son imperméable », La Scala (Paris 10), 14 octobre 2026 – 2/2

Au revoir de Thomas Fersen à La Scala Paris (Paris 10), le 14 octobre 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Entouré de Cécile Bourcier (violon), Miguel Filipe (vibraphone, percussions et, hélas, voix) et Christophe Cravero (piano), dans une mise en scène de Samuel Achache et sur des arrangements de Florent Hubert, Thomas Fersen traînait tantôt sa silhouette sur la scène de La Scala Paris pour y narrer les aventures mexicaines d’un grand dadais dégingandé. Avec, soudain, une question…

À quoi servent des musiciens
S’ils ne jouent pas leur instrument ?
À accrocher (et c’est fort bien)
En rythme et rigoureusement
Cravates, chapeau et lunettes
Sur l’escogriffe de service
Qui ressemble à une vedette.

L’homme n’est pas fait que de vices.
Celui-ci aime à écouter
En forêt les cris des aras ;
Et puis, va, tant qu’à visiter,
Il explore, abandonné là,
Le fantôme d’un vieil hôtel
(Moins pour le lieu, nous semble-t-il
Que pour employer « haridelles »).
Dans la piscine, un crocodile
Ne paraît point être en plastique.
Le héros s’en méfie à temps
Pour éviter à ce loustic
De roter en le dégustant.

Après quoi, ça s’agite un brin.
On prend un micro, on le jette.
Dans un strip-tease presque coquin,
Tout en enlevant ses lunettes,
On se déplume des cravates
Et on fait ce que fait tout homme
Quand il fantasme et qu’il se tâte :
On rêve de Cuba, de rhum
Et de filles conséquemment.

Chorégraphier la pachanga,
Tous aiment ça, hormis qui ment.
Comme un légionnaire bon gars,
Ça sent le sable chaud, ici,
Les mojitos, les souvenirs
D’Hemingway ou de ses sosies.
Après, laissant là les nadirs
Qui nous enfoncent dans les landes
Des échecs et des dépressions,
On passe une, deux, trois guirlandes
De fleurs, on boit une pression
(Au moins pour la rime), et c’est marre.
Dans une Chevrolet pour douze
Qui ressemble à un corbillard,
On chante et on entend le blues
Joyeux des papillons jolis.

Ce qui doit arriver arrive :
On croise un mollet, on y lit
L’âme de l’amour. On dérive
Entre très, très peu d’espagnol
Et un petit peu d’italien.
C’est comme dièses et bémols,
Les langues, ça ne sert à rien
Sinon à se parler d’amour
Tandis que, pour créer du lien,
Le faire nous suffit toujours.

Quand le reptile devient mule
Et que le beau chat est botté,
On prend quelques pas de recul
Pour se juger, un brin flatté,
Digne d’un grand esprit de France.
N’a-t-on pas eu onze en philo
Quand on a passé le bac ? Chance
Que ce si lumineux halo
Laissé derrière nous par les
Exploits qu’on a su accomplir !

Las, pour notre flasque dadais,
L’hésitation est bien le pire
Des sujets de dissertation
Quand, au fond, le cœur du débat,
Est – allons, allons, simplifions :
J’y va-t-y ou j’y va-t-y pas ?

Le paradis au clair de lune
Alterne avec des moments noirs
Comme on se finit à la prune
Quand on est dans les territoires
Et qu’il n’y a trop rien à faire
À part, si, se saouler d’ennui.

Alors va pour le jus d’enfer
Qui fait un peu baisser la nuit
Comme un cachet de dépressif.
Il faut abandonner Cuba.
Tant pis s’il s’agit d’un poncif :
La vie, c’est des hauts et des bas.

Quand on s’ennuie, tout se dégrade.
On laisse pendre ses bretelles.
On ouvre les cadeaux en rade.
On se souvient qu’on est mortel
En allant au zoo local
Voir un jaguar qui dépérit.
Bref, quand le cafard est total,
Autant revenir à Paris.

Faut-il ressusciter un mort ?
Ranimer du canard confit ?
C’est que s’est cassé un ressort.
Aussi, pour réparer la vie,
De maman mange-t-on les frites,
Les tartines qu’elle a beurrées,
La poire qu’elle pèle – et, vite,
On se consterne, on est navré.

Et, là, on s’imagine un double
Pour vivre une autre vie en prime.
Quand ta vie ne vaut pas un rouble,
Fonce et t’en remets à Didyme.
Va pour Thomas, va pour la gloire
Et pour les Louis’ qui vont avec.
Quand t’es paresseux comme un loir,
Mieux vaut avoir quelques kopecks
Car « la vie semble plus facile
Quand on est quelqu’un de connu.
Reste à prier sainte Cécile. »
Il semble qu’elle ait entendu.


Pour trouver une autre recension versifiée, c’est ici ;
pour se souvenir d’un concert fersénien de 2013, c’est là
alors que sur ce là là, on se pourra souvenir d’un concert de 2017.

Thomas Fersen, « Comme on quitte son imperméable », La Scala (Paris 10), 14 octobre 2026 – 1/2

Thomas Fersen à La Scala Paris (Paris 10), le 14 octobre 2026. Photo : Rozenn Douerin.

L’autobiographie versifiée est une tradition bien ancrée dans le paysage littéraire. Au vingtième siècle, Raymond Queneau réactive le genre avec Chêne et chien. Trente ans plus tard, avec Une vie ordinaire, le trop sous-estimé Georges Perros, se sentant « comme envahi, sous le coup d’une vermine, d’un pullulement qu’un rythme octosyllabique sollicitait », crée le sous-genre de l’autobiographie octosyllabique. Depuis 2023 et Dieu sur Terre, un homme a renoué avec cette déviance gourmande, où l’autodérision et l’incise philosophique, souvent saugrenue et pas si con, sont des ingrédients consubstantiels à l’exercice.
Bousculé par la baisse de ses ventes de disques, Thomas Fersen qui, dans ses tours de chant, intégrait déjà des séquences octosyllabiques ou alexandrines parlées (on se souvient par exemple de sa méthode pour retrouver son derche grâce à une coccinelle), s’est recyclé en écrivain-comédien, tirant de ses livres à huit pieds des spectacles théâtraux avec de la musique dedans. Preuve en est ce Comme on quitte son imperméable testé à Avignon, dans une salle appartenant aux mêmes propriétaires que celle de ce 14 octobre, bestofisant le livre du même nom et l’ornementant de musique et de chansons.
Alors que le rideau est encore fermé, l’hurluberlu se dévoile en racontant sa jeunesse et l’invention, au sens archéologique du terme, de son personnage de scène. Oui, c’est comme un making of mais en français.

On apprend qu’il voulait un rat.

Il git dans un lit, à moitié.
Autour de lui, y a un vibra-
-phone, un violon et des claviers.

(En vrai, il git complètement
Mais vous savez ce qu’il advient :
Pour une rime, un homme ment,
Et tant pis si ça n’est pas bien.)

Cet asticot était câbleur
Quand il a été licencié.
Il est envoyé voir ailleurs
Afin qu’il y reprenne pied.

Il quitte son ancienne vie
Comme on quitte un imperméable.
Le Mexique est un bon pays
Pour éviter d’péter un câble.
Sa nonchalance lui fait dire
Qu’il y piochera quelque chose
À raconter à l’avenir
Peut-être en vers, sinon en prose.

Autour de lui, les musiciens
Font un peu de bruit à nos ouïes.
Le texte est suffisamment bien
Pour qu’ils soient plus discrets. Mais lui
Est déjà parti dans ses rêves
Où l’hippocampe est érotisme
Et où pointe une nouvelle Ève,
Argument fort pour le tourisme.

Si l’argent pervertit l’amour,
Il le permet aussi parfois.
Certes, ce n’est plus de l’amour,
Mais ça fait la job, par ma foi.

Passent alors des animaux,
Un iguane, un iguanodon,
Un grand calamar et des mots
Tels « colombo », « visqueux ». Pardon
Si, fautif,  j’en oublie en route,
Je suis un peu escagassé
Par mes voisins qui rient sans doute
Pour se donner l’air de penser.

Au Mexique, cet échalas
Croise des Ardéchois dont les
Cheveux ne surfréquentent pas
Souvent l’eau pour s’y champouigner.
En revanche, ils savent un truc
Que le héros découvre, amer :
Comment prendre pour un trouduc
Un gusse en quête d’un Uber.

C’est cette fois une mygale
Qui passe sur scène en chanson.
Son rititi est un régal ;
Son ratata fait un beau son.
Car le spectacle ajoute au texte
Des chansons ou des extraits brefs,
Private jokes ou bien prétextes
Pour tous les fans qui ont la réf.

Dans la tête du personnage,
Ça se bouscule : il est souffrant.
Guéri par des œufs et un sage
Pesant bien quatre-vingt-dix ans,
Il songe à des blondes chicos
Et à la piscine où il mange-
rait beaucoup, beaucoup de tacos
Plutôt qu’en compagnie des anges
Des pissenlits par la racine.

C’est un très bon signe, je crois,
De revenir de la piscine
Loin des cercueils et de la Croix.
Prenez ceci comme une piste :
On fait le savant et l’expert,
Le connaisseur, le spécialiste
Mais on n’est qu’un hâbleur hors pair.


À suivre dès demain !
En attendant, pour retrouver une autre recension versifiée, c’est ici ;
pour se souvenir d’un concert fersénien de 2013, c’est là
alors que sur ce là là, on se pourra souvenir d’un concert de 2017.

Anatomie du plaisir auditif

Affiche du concert du 18 mars 2026 (détail)

Je crois

  • à l’élégance (ô combien),
  • au doigté (si),
  • au tact, en somme.

Mais, parfois, quand on a un creux, il faut mettre les pieds dans le plat. Ce qui précède n’a aucun sens et, pourtant, c’est l’sujet de cette fredonnerie poussée lors du concert du 18 mars 2026…

 

D’un p’tit pays l’autre

Le 18 mars 2026 au théâtre du Gouvernail (Paris 19) lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Rozenn Douerin.

Chaque habitué sait que Jean Dubois est sans doute – avec notamment Barthélémy Saurel – le secret le mieux gardé de la chanson française à couper le souffle de ceux qui ont encore un ou deux neurones et battements de cœur à stimuler. Quand il accepte de se joindre à un mien projet de concert, c’est donc joie et fierté… et volonté de l’exploiter au maximum. Ben oui, on vit en France macroniste ; même sur un militant CGT, ça déteint.
Comme le zozo, initialement connu pour ses guitares folkorageuses, s’est reconverti à son cher piano, le double concert du 18 mars 2026, au théâtre du Gouvernail, était l’occasion de le pressurer jusqu’à la moelle. Après une chanson à la guitare que nous partagions pour finir le premier set, il a accepté de passer au piano pour m’accompagner dans une chanson nouvelle, « Emmène-moi », qui ouvrait le second set. Et là, je l’ai entourloupé de superbe manière, je crois.
Pour éviter qu’il ne m’accuse de lui avoir volé le thème d’une de ses chansons, « J’suis d’un p’tit pays », j’ai rusé : je lui ai suggéré de jouer un prélude improvisé à ma chanson en moi en évoquant instrumentalement sa chanson à lui. Comme ça, je reconnaissais que j’avais repris son idée à lui de « p’tit pays », mais, bon, c’était pas fait méchamment.
En réalité, les deux chansons

  • n’ont rien à voir,
  • ne parlent pas de la même chose,
  • ne sont pas construites de la même manière et
  • n’ont, hélas, pas le même retentissement – la mienne était alors inédite, la sienne est un standard de son répertoire pour ses milliers de fans, c’est loin d’être une hyperbole, ceci étant précisé pour les ignares qui se prendraient pour des sachants.

En tout cas, grâce aux manigances que j’ai fomentées, je suis hyperblindé au niveau juridictionnellistique, je crois. Enfin, j’espère. Du moins, je ne risque rien tant que Jean n’aura pas vent de ce fric-frac. Je compte sur vous. En échange, la magnifique chanson originale de Jean avec Jean est là ; et la chanson inédite, nuance, de moi avec Jean au piano, ben, elle est juste ci-d’ssous.

 

 


Pour retrouver des chroniques sur des concerts de Jean Dubois…
… le 2 décembre 2014, au feu Limonaire, lire ici…
… le 9 février 2017, au feu théâtre du Bonheur, lire ici…
… le 16 décembre 2017, encore au feu théâtre du Bonheur mais pour une occasion spéciale, lire ici…
… le 1er juin 2018, à l’ex forum Léo Ferré, lire ici…
… le 24 janvier 2019, à l’Ogresse, lire ici…
… le 8 novembre 2024, à l’ex forum Léo Ferré devenu PIC, lire ici…
… et le 17 octobre 2025, re-au PIC, c’est ici et là.

Pour retrouver la chronique de son dernier disque en date, c’est là.

Chronique d’un succès pas annoncé

Bertrand Ferrier et Jann Halexander au théâtre de l’île Saint-Louis (Paris 4), le 7 août 2026. Photo : Moïse Manoël-Florisse.

Ce n’était pas gagné, à supposer que quelque prise de risque artistique non subventionnée le fût.

  • Lui dit que ça le stressait, euphémisme ;
  • moi, je pense que ça l’excitait, litote ;
  • les deux versions sont évidemment complémentaires.

Alors que Jann Halexander jouait au festival d’Avignon, une proposition débaroule sur son téléphone. L’équipe du théâtre de l’île Saint-Louis, précieuse bizarrerie au cœur du Paris instagrammable, lui propose de relever un défi : donner un récital estival, alors que la vie culturelle locale revendique – avec une once de fierté snobistique qui sent le bronzage excessif et le rail de début de soirée au bord du port – un électrocardiogramme plat, et que chacun sait que TOUS les Parisiens baguenaudent par monts, vaux, vaches, cochons, etc.
L’initiative un peu fofolle a été assez investie par le zozo pour que la partie de ses fans dispersée par les mois chauds (enfin, encore plus chauds que les autres) soit remplacée par des primo-spectateurs. Avec plus de quarante spectateurs, le théâtre a donc affiché complet pour ce one-shot piano-voix presque impromptu, témoignant du rayonnement « à bas bruit » d’un chanteur qui cultive

  • sa singularité,
  • son insaisissabilité et
  • son lien particulier avec un public qu’il réinvente donc qui se réinvente depuis plus de vingt ans.

L’ambiance était caliente et, je l’avoue sans barguigner, sur scène, en version intimiste piano-voix, on s’est bien amusés. À la fois

  • pied-de-nez aux habitudes parigotes,
  • joie de pouvoir travailler même à Paris en été,
  • plaisir de trouvailles et retrouvailles inattendues,

ce tour de chant, partagé entre

  • classiques de l’artiste (« À table », « C’était à Port-Gentil », « Un dimanche au Vieil-Baugé »),
  • raretés percutantes (« Fata Morgana ») ou dissonantes (« L’ombre mauve », qui a marqué moult oreilles),
  • reprises (Véronique Pestel, Anne Sylvestre, Léo Ferré parlé, lieu oblige, Paulette Jeanne Renée Michey dite Mick Micheyl) et
  • inédit (« Les prisonnières de la tour de Constance », tout fraîchement enregistré par les micros de Sébastyén Defiolle),

a percuté les foufous venus l’applaudir. Le petit Nicolas (pas l’ordure à talonnettes, hein) n’aurait pas dit mieux : c’était rien chouette.

 

Rendez-vous à Avignon !

L’affiche officielle

Au plaisir de ! Rens. ici.

Le choc animal

Au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Marcelle Martin.


Pour le mariage d’un ami, un moment cabaret est prévu lors de la soirée de noces. Chacun est invité à propulser quelque chose. J’ai proposé un hommage animal à l’amour entre deux êtres. Retoqué : cela risquerait de choquer le public. « Mais tu peux proposer autre chose, si tu veux. / – Je sais pas. Un striptize ? Aïe, je sens que je suis re-allé trop loin. Au moins, cette fois, je comprends pourquoi. »

 

L’hydratation, combat du siècle

Jean Dubois d’après Marcelle Martin, le 18 mars 2026 au théâtre du Gouvernail (Paris 19), à l’occasion du double concert « D’une pierre deux coups ».

Je suis fort persuadé que la chanson avec de la musique et du texte dedans doit parler des choses qu’elles sont extrêmement très sérieuses. Par exemple, sur une planète en surchauffe, évoquer l’exigence de l’hydratation est un devoir citoyen. Jean Dubois a accepté de se joindre à moi pour rappeler cette urgence structurelle qui ne souffre aucun compromis politicien. Il est temps de le rappeler : peu ou prou importe le reste, on veut à boire !

 

Une histoire de chemin de faire

Le 19 mai 2025 au théâtre du Gouvernail (Paris 19), pendant le tour de chant « Tout est un possible ». Photo : Rozenn Douerin.

Il est une catégorie très importante et pourtant souvent ignorée de la chanson que l’on pourrait intituler les « fredonneries ferroviaires ». J’ai moi-même abondé ce catalogue avec nombre de titres, chantant ici l’arrivée du RER B à Venise, çà les enjeux syndicaux du trajet Nanterre-Paris, là le changement d’univers qui s’opère entre Domont et Gare du Nord. En conclusion avant bis du premier concert inclus dans le projet D’une pierre deux coups, j’entonnais un hymne aux gares du Nord, à ras de silence, et ça donnait ça.

 

Le jour où je n’ai pas épousé une princesse

Au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Rozenn Douerin.

Le capitalisme, c’est « l’expropriation de la masse du peuple par quelques usurpateurs » ; la révolution, c’est « l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse du peuple », cinglait Karl Marx à la fin du premier livre du Capital. Force est toutefois de constater que, dans la masse du peuple, certains, à l’instar de tel comique chouchou marocain ou de tel blanc-bec arriviste élu député européen, envisagent de s’exproprier eux-mêmes de leur condition en s’acoquinant avec quelque usurpatrice de l’autoproclamée haute société.
Spoiler : c’est rare que ça finisse bien. Faut éviter trop de regrets au pas autoproclamé petit peuple… d’autant que c’est, à quelques chèvres près, le sujet d’cette chanson.