Vin de négociant, le B de Maucaillou version 2016 nous permet de renouer avec notre série « Que boire à Paris autour de dix euros ? », puisque tel est son prix aux Galeries Lafayette et sur Internet. Ce bordeaux rouge affiche 13° au compteur et mix’n’matche trois cépages : le cabernet franc (un peu), le cabernet sauvignon et le merlot. La robe est grave, sans « s », froufroutant une obscurité qui tend presque à éteindre le regard (et pourquoi pas ?). Heureusement, sur les bords, clapotent quelques lumières couleur coulis de framboise d’une belle densité. Le nez est entre tamisé et très discret. En insistant pour le principe, on peut éventuellement y distinguer un rien de cerise confite traînant ses guêtres (eh oui) avec quelque pain d’épice en goguette. La bouche est équilibrée. Il se peut qu’y baguenaude quelque chouïa de pain grillé avant qu’une once d’amertume ne pimpe cette quête de tempérance bien balancée. La note finale est à peine une triple croche, évoquant
une petite gare apeurée et silencieuse
[qui] court dans la nuit
à la rencontre d’une forêt qui marche
(Annie Le Brun, Ombre pour ombre, Gallimard [2004], « Poésie », 2024, p. 179).
Le flacon aura la politesse de ne pas voler la vedette même à des viandes blanches peu relevées. Dans un monde de malappris à l’egotrip envahissant, cet effacement peut être vu comme manière de qualité.
Il ne fait pas toujours chaud, en Gascogne, d’où le nom de Chiroulet, tiré du « chiroula », désignant un vent glaçant en patois gascon. Sous la houlette de Philippe Fezas (le site du domaine évoque son « parcours souligné d’ambition » ce qui, on en conviendra, n’est pas super, super clair et, pourtant, l’expression n’est pas de moi, c’est dire), le domaine propose une gamme large, dont l’entrée en rouge est ce « Terroir gascon », affiché à 13°, idéal pour relancer notre série « que boire à Paris pour quelque dix euros ? » puisque la quille se peut trouver à ce tarif aux Galeries Lafayette.
On notera l’effort marketing frappant la sémantique qui enveloppe cette IGP. Ainsi
de l’usage du mot « terroir » dont Jean Szlamowicz rappelait combien il « incarne la puissance d’évocation du rapport du vin au lieu » même si, ô euphémisme, il « ne va pas sans ambiguïtés » (Savoir parler du vin, Le Cerf, 2023, p. 203),
de l’ouverture à l’international avec l’inscription de « France », et
de la tentative de capitaliser sur une supposée proximité artisanale avec le recours au terme « famille ».
La robe de cet assemblage (50 % merlot, 30 % cabernet-franc, 20 % tanat) virevolte autour d’une teinte évoquant le coulis de framboise et hésite à fricoter avec une timide noirceur, peut-être héritée du grain quasi noir du tanat. Le nez, très discret, évoque à notre naseau quelque chose de pas très éloigné d’une écorce d’agrume évoluant vers des notes musicales de café en grain. La bouche attaque entre la framboise et le cassis. Rugueux comme un vent froid, le breuvage revendique une rigueur qui frise d’abord l’astringence avant d’évoluer vers une finale joliment compotée.
Ce nonobstant, nous mentirions en prétendant avoir été totalement ébaubi. Notre très grande faute, en sus d’une nouvelle illustration de notre inculture œnologique ? Peut-être. À l’évidence, le mariage que nous avons fomenté entre le « Terroir gascon » et un tartare de bœuf ne met pas en valeur cet aspect : une grillade ou un plat cuit, pourquoi pas quasi ragoûteux, éviterait cette sensation d’avoir en bouche deux saveurs qui s’évitent et refusent de fricoter de conserve. Bah, au grand jeu des alliances, quand on tâtonne pour ne pas se répéter avant d’être complètement gâteux, on ne peut pas gagner à tous les coups, ça s’saurait, et ce serait fâcheusement ennuyant. Continuons de tenter et, selon l’expression de Pierre Jean Jouve, que notre regard à la mer caresse les idées (Matière céleste [1964], in : Dans les années profondes…, Gallimard, « Poésie », 1995, p. 156), fût-ce pour constater la désunion entre le projet imaginé et la réalité vécue !
On l’avait susurré pour le Pomerol, ça fonctionne pour le Saint-Émilion. Moult sont les appellations à flonflon putréfiées par les produits de qualité dubitante, eh oui, quoique abritées sous une appellation froufrouteuse. Ce vin, commercialisé pour plus de 13 € (quelque 11 € sur Internet) chez Monoprix, est une pertinente illustration de l’arnaque au label. La robe est rouge griotte. Clarté sur les bords, ombres sur les fonds, rien de choquant, l’espoir est de mise. Le nez ose la légèreté. La fraîcheur du cassis s’efface rapidement devant un projet de café qui s’efface rapidement lui-même. On essaye donc de retrouver le cassis, mais le chasse-patate s’engrène vite. On veut admirer et, malgré que l’on en ait, on peine à s’ébaubir. La bouche revendique et assume l’uniformité d’emblée. De l’attaque à la finale, le vin refuse de s’épanouir. Confronté à une saucisse de Montbéliard aux épinards, la quille ne dialogue pas plus. As far as we’re concerned, voilà hélas une déception que, le lendemain, la dégustation a confirmée. Cependant, comme le stipulerait Robert Desnos, cet avis s’établit d’après « l’angle sous lequel… »
Et d’abord quel angle ?
Je n’en veux pas connaître d’autre
Que celui où j’appuie ma tête
Quand je m’y colle à cache-cache.
(« La géométrie de Daniel » in : Destinée arbitraire [1930-1939] pour « La géométrie de Daniel », Gallimard, « Poésie » [1975], 2020, p. 149)
On l’assume : de notre angle, même si c’est un cadeau et que ça nous chiffonne par le fait même, c’est pas délectable.
Disponible en trois couleurs, comme la fleur sud-africaine dont il porte le nom, le Freesia est un assemblage fomenté par le mas d’Espanet, où les mots d’ordre affichés sont biodynamie et respect de la nature. Le Freesia rouge, un chouïa plus rare que le blanc (il n’est pas proposé sur le bon de commande du producteur), se trouve néanmoins sur Internet pour env. 9 € hors frais de port et chez les cavistes de bon goût, tel notre dealer coutumier Mes accords mets vins (Paris 17). À une dominante de cinsault (70 %), il associe des cépages que seuls les spécialistes experts qui connaissent le savoir ou feignent ont l’habitude de titiller :
ribeyrenc,
aubun,
counoise et
grand noir de la Calmette
pimentent cette proposition cévenole. La robe de ce mélange unique semble contredire la promesse d’un vin à boire avec la même insouciance qu’un rosé. Il réunit
du rouge joliment lourd,
du violine hautement suggestif et
quelques obscures clartés qui, à défaut de tomber des étoiles, froufroutent agréablement dans le godet.
Le nez s’aventure dans un verger de fruits rouges, mais difficile à nos naseaux patauds de définir si
ça taquine la framboise davantage que
ça ne trousse le cassis ou
ça ne lutine la mûre.
En insistant, on y croit aussi déceler en sus une note tantôt florale, tantôt épicée. Rien d’intimidant, rien de trop lisse non plus : l’équilibre est astucieux. La bouche butine les pistils des papilles, justifiant cette fois l’aspect « festif » du jus mis en avant par ses créateurs. Les fomenteurs n’ont donc pas vraiment menti ! Le nectar
propulse la framboise,
freine l’urgence par une certaine astringence,
glisse le cassis pour relancer le vin dans le toboggan de la dégustation,
évite la rondeur d’apparat avec ses flonflons et ses dorures souvent tocs, et
ose la persistance chez le convive qui n’a pas aussitôt repris une deuxième glouglouterie pour faire coulisser la première – que voulez-vous ? il en faut, des prétextes, pour boire.
Le mariage avec une bavette d’aloyau, son écrasé de patate et ses haricots de la bonne conscience prouve que la quille est assez bien conçue pour pouvoir nous la jouer à la bonne franquette sans s’écrouler quand un mets la challenge un tantinet. Aurait-on dû envisager une proposition plus tonique ? C’est possible, et cependant ce n’est pas certain tant cette découverte interpelle. Entre l’élégance raffinée des hautes sphères et le coulisse-bouchée planplan se déplie un vaste éventail de possibles.
Accessible mais non déboutonné,
original mais non clinquant,
rugueux mais non dénué de légèreté,
le Freesia et ses modestes 12,5° sont une illustration fort louable que le clinquant est superfétatoire quand l’habileté artisanale sait associer simplicité apparente et malicieuse gourmandise, tatataaaa.
Pomerol est de ces appellations prestigieuses qui sont parfois massacrées. Certains remplisseurs de quilles, notamment disponibles en supermarché, partent du principe qu’une piquette habillée d’une étiquette flatteuse sera forcément jugée gouleyante et subliiime par le convive en retard qui l’achètera avant de gagner quelque repas où l’on n’ose arriver les mains vides – et l’entourloupe peut fonctionner comme prévu,
que ledit urgentiste du cadeau trouve effectivement ce jus de chaussette délectable,
qu’il s’oblige à s’en pourlécher les babines dans la mesure où un Pomerol, c’est forcément sublime, ou
qu’il essaye de s’en convaincre pour ne pas admettre que le marketing lui a, une fois de plus, joué un fort vilain tour.
C’est dire si l’on aborde avec précaution ce Seuil de Mazeyres 2016, mélange de merlot (2/3) et de cabernet-franc (1/3) que l’on peut trouver sur certains sites entre 20 et 25 € hors frais de port. La robe assume l’ambiguïté du rubis bien préparé. Elle n’est pas que rouge, pas que noir. Entre
lumière et obscurité,
couleur et effacement de la couleur,
unité solennelle et ambiguïté troublante,
elle aguiche et promet à la fois. Le nez nous évoque curieusement quelque chose qui s’apparenterait
à l’écorce de santal,
à une promenade en sous-bois agrémentée d’une pincée d’épices ou, peut-être,
à une fleur aux fragrances riches et mystérieuses.
La bouche offre une attaque rugueuse. Amateurs de douceur, passez votre chemin ! Ce nonobstant, après une ouverture déstabilisante, le nectar s’équilibre lentement et s’apprécie grâce à une longue note finale lorgnant vers le café fraîchement torréfié. Cette dichotomie devient complémentarité au deuxième test, quand le palais commence sinon à s’habituer du moins à apprivoiser la bête liquide qui le colore. Associée au combo tournedos – patates, la quille fait efficacement son travail et, sans ébaubir les papilles pour autant, n’a pas à faire rougir l’appellation dont elle est issue. Un instant, comme l’écrit Lionel Ray dans Comme un chateau défait [1993] suivi de Syllabes de sable (Gallimard, Poésie », 2004, p. 27),
le ciel sans pesanteur en toi
glisse, une fraîcheur s’en
vient, diffuse un infini,
le silence s’éloigne,
le temps se forme dans le fruit
et pour le reste, la guerre, l’argent, l’urgence, l’éternité éphémère des jours, la mort et ses grondements, franchement, on verra plus tard.
Depuis dix ans, les Traverses constitue le pilier du domaine de Courbissac. Brunnhilde Caux et Reinhard Brundig ont créé cette marque en cultivant une dizaine de parcelles où se développent des vignes de 15 à 45 ans. Y sont cultivés trois cépages complémentaires :
syrah,
mourvèdre et
grenache.
Le résultat peut être trouvé sur Internet autour de douze euros, hors frais de port. La robe est intrigante. Elle associe
le sombre et l’aguichant,
le mystérieux et le solennel,
la profondeur et l’appétissant.
Le nez est réjouissant. S’y mêlent
l’acidulé du cassis,
l’écho joyeusement dissonant d’autres baies qui auréole l’odeur prédominante, et
la convivialité d’une fragrance entre fumée et cour de ferme – dit comme ça, c’est peut-être pas super sexy alors que le mix’n’match de ces pistes est fort bien fondu.
Le résultat évoque non pas une richesse intimidante mais une convivialité de bonne tenue, comme ces repas où l’on
se tutoie,
rit fort,
dégaine le gros mot comme le maigre,
bref, où l’on ne rejette pas avec des cris d’orfraie l’éventualité de dire des choses concons ou quasiment intelligentes – si tant est que la dichotomie soit toujours applicable – ni d’employer le subjonctif imparfait ou l’apocope qui va bien quand l’occasion ad hoc se présente. La bouche se concentre avec une belle compacité sur le cassis. Ni agressive ni mystique, elle se caractérise par
son équilibre sans mollesse,
sa douceur harmonieuse sans fadeur, et
sa longueur persistante qui prolonge plus qu’elle ne surprend.
Le mariage avec des crépinettes de porc et des carottes au four est parfait pour profiter d’un dialogue convivial où mets et vin se complémentent voire se complimentent, et hop, en évitant de tirer la couverture à soi. La quille semble ainsi répondre à la question de Vénus Khoury-Ghata qui demandait : « Où va la lumière, la nuit ? » (in : Gens de l’eau [2018] suivi de Éloignez-vous de ma fenêtre, Gallimard, « Poésie », 2023, p. 96). Sans doute va-t-elle dans les bonnes bouteilles de rouges francs et cordiaux, afin que nous la buvions à de belles occasions et qu’elle nous éclaire
les boyaux,
la carcasse et
l’âme, pour ceux d’entre nous qui en possèdent une (sinon, c’est plus difficile, mieux vaut regarder sur le Bon coin s’il n’y en a pas une à vendre, même d’occasion).
En œnologie, surtout quand on n’y connaît rien, le pire est parfois l’étiquette.
Tantôt, elle est markettée si finement – subodorent les commerciaux – qu’un iPhone 18 semble celer dans la quille, un iPhone plutôt qu’un fruit de la vigne ;
tantôt, elle est bazardée pour montrer non moins subtilement que l’important, c’est la rose et le jus, pas les flonflons de l’extérieur
tantôt, elle peut aussi être un mix’n’match de négligences coupables (traits d’union manquant dans le toponyme, comme dans Coulanges-la-Vineuse – comme l’aurait stipulé Muriel Robin quand elle avait du talent en frayant avec Pierre Palmade, car les traits d’union, « c’est un détail, cependant votre veste a des boutons, c’est un détail mais avouez que, pour la fermer, c’est plus pratique, non ? ») et de bêtes croyances sur le consommateur (même si ça n’a aucun sens, il faut mettre « grand vin », ça wow les cons).
Dans Le Monde, 22 décembre 2023, p. 18, le magnat Gérard Bertrand n’affirmait-il pas tantôt que la marque presque bientôt interdite « Sud de France », créée par la région Occitanie, faisait « vendre des milliards de bouteilles » ? Que l’appréciation des non-spécialistes – dont nous revendiquons d’être, pas par fierté mais par objectivité – soit orientée par la scénographie, la sémantique et le storytelling lié à des hashtags, que ce soient des appellations dites contrôlées ou des attrape-couillons, c’est incontestable. Reste qu’être ouvertement pris pour un benêt n’est jamais une « expérience de partage de biens » totalement positive.
Aujourd’hui, nous dégustons – peut-être un peu tôt, mais conseil de caviste fait foi – un Bourgogne rouge du domaine Houblin-Vernin qui affiche 11 € hors frais de port sur le site officiel. Valentin Vernin a repris les rênes du domaine après la retraite de Jean-Luc Houblin pour proposer une vaste gamme de produits dont ce pinot noir est le fondement de Coulanges-la-Vineuse. C’est l’objet de cette notule. La robe affiche une clarté rouge unie. Le cépage l’empêche de froufouter avec la pénombre. Le nez est léger, Télérama et France Inter diraient « presque impalpable » et l’on serait émus. En l’espèce, on palpe des naseaux quelques fruits rouges à dominante de cassis et, pour compléter l’affaire, on suppute déceler des notes de café ou d’épices. C’est dire si la fragrance invite à l’imagination du niaiseux, ce qui n’est pas sa moindre qualité. La bouche revendique petit à petit une qualité louable qui nous a toujours échappé : l’équilibre. Officiellement, à cette heure, l’équilibre est très fruité. Dans notre partie buccale personnelle rien qu’à nous, il explore le boisé en s’aventurant, en effet, dans des notes tombées des arbres. Appellent l’attention sa persistance, son indécidabilité et la belle cohérence qu’il offre entre attaque et finale. Petit à petit,
c’est le jour qui baisse
un peu de sa nuque encore
(Ariane Dreyfus, Nous nous attendons précédé de Iris, c’est votre bleu [2008-2012], Gallimard, « Poésie », 2023, p. 129)
Depuis que les « vins de pays » ont disparu, peut-être parce que l’étiquette paraissait infamante ou parce que parler de « pays » est devenu honteux à l’ère où devrait s’imposer la circulation mondiale du capital et des esclaves qui le font fructifier (disons que, à notre ère, l’aire n’est plus dans l’air du temps), l’IGP – sigle qui fleure bon le jargon technocratique – s’est imposé. Il couvre à la fois
des vins GPS – selon le syntagme forgé par les Philosophes du Fiel – permettant au malheureux qui les ingurgite de suivre la progression du poison dans le labyrinthe de ses boyaux avec une précision chirurgicale, hélas, et
des produits revendiqués comme des « vins d’auteur » (voire, plus chic, « d’autrice »), à la fois sis sur un terroir mais libérés de pas mal de contraintes liées à l’AOC.
On sait combien cette idée que les contraintes brident la créativité (j’ai écrit une thèse pour prouver que, en littérature pour la jeunesse, elles bridaient surtout la créativité des béni-oui-oui et des nuls, mais ce n’est presque pas le sujet) et pèsent sur les entrepreneurs est chérie des néolibéraux, et pas qu’en Argentine. Du reste, ils ont raison ! Sans droit du travail, sans normes d’hygiène, sans contrôles de conformité, le business marcherait hyper plus mieux. Les grands patrons pourraient s’adonner à leur passion : être en capacité de créer hyper plus de travail de merde.
Partant, profitons de cette fin d’année pour rêver un peu. Dans l’euphorie – frisant la liesse, la coquine – généralisée que susciterait l’abolition des dernières barrières à l’exploitation des pauvres hères, le commerce enrichirait hyper plus les nantis tandis que les ploucs, hyper plus enfoncés par ce triple pale dénommé travail, consommeraient hyper plus de merde encore plus merdique sans voir de différence avec la merde un peu moins merdique qu’ils consommaient avant. Bah quoi ? Reconnaissons-le : c’est con, un plouc et puis, quand ça meurt, ça se remplace comme à la parade. Honnêtement, les ploucs, c’est pas ça qui manque sur la Terre.
De surcroît et sans supplément inflationniste, juste en accélérant par hasard la dégradation des clampins (par hasard car aucune étude scientifique objective validée par le Medef n’a jamais prouvé que bosser au fond d’une mine neuf heures par jour dès l’âge de quatorze ans était nocif à l’homme, bien au contraire, et regardez : le Nord regrette ses mines et la Slovénie est dans l’Union Européenne – alors, convaincu, en deux mots ?), on desserre l’étreinte anthropique sur l’orange bleue, si bien que l’on pourra continuer à skier à Serre-Che sans craindre de devoir attendre le prochain canon à neige. Vraiment, un autre monde est possible. Il est à portée de vote, de désagrémentation d’Anticor, de décision malsaine du Conseil d’État, d’une plus grande influence de Bruxelles sur nos vies et, à l’intérieur de notre pays, d’une soumission éternelle assumée de la Cour de justice de la République aux grotesques pantins qui nous gouvernent. Bigre, pourvu que Pharaon Ier de la Pensée complexe se représente encore et encore malgré les contraintes constitutionnelles, afin que ce songe devienne hyperréalité !
Car force est de reconnaître que, en matière de vigne, l’IGP a su inspirer des artisans à l’instinct et au métier bien trempés pour sortir des quilles coquettes et pimpantes de leurs chais. Quand nous étions moins vieux, donc il y a trois mois, nous avions dégusté ici même un vin de Bandol issu du domaine des Trois filles. La propriété s’articule en trois appellations :
Bandol,
Côtes de Provence et
Mont Caume.
Cette fois, c’est un Mont Caume rouge que Thierry Welschinger nous suggère de glisser dans le gloups-gloups, même si son prix de 11 € à la cave (certains millésimes se trouvent sur Internet pour 8 € hors frais de port) l’exclut de notre grande, au moins, série « Que boire à Paris pour 10 € environ ? ». À La Cadière-d’Azur, le Mont Caume se décline en trois couleurs – rouge, rosé et blanc – dont la première nommée nous intéresse ici. Elle est essentiellement constituée de carignan (90 %) et assaisonnée avec un chouïa de grenache. La robe séduit par sa belle cohérence sombre. Griotte au cœur, elle devient framboise en périphérie. Son aspect attrayant et construit est une très belle réussite. Le nez ne déçoit pas. Il évite les falbalas, les flonflons et la pompe pour se concentrer sur le fruit presque rouge, de type groseille. Il se révèle d’emblée mais s’approfondit avec intérêt, s’affirmant aussi léger qu’épanoui. La bouche aussi est franche. Aux fruits s’ajoutent des épices. La friction est gourmande. L’ensemble paraît se fondre en un même projet, sauf qu’une pointe d’amertume persiste : super flacon. Comme l’écrit Max Elskamp,
Mais dimanche de paradis
Les âmes montent, les âmes montent,
Comme des bulles d’air du monde
Sous le soleil qui resplendit
[« L’exode » est un très beau poème à retrouver par exemple dans La Chanson de la rue Saint-Paul et autres poèmes, Gallimard, « Poésie », 1997, p. 197.]
Bon sprint vers 2024 à tous, joyeuses découvertes à chacun et merci pour votre curiosité persistante !
Que fins gosiers et connoisseurs intransigeants aient la fine amabilité de détourner le regard : en ces temps festifs, nous assumons une audace incroyable – siroter un vin créé non par un récoltant mais par un négociant (certes un peu récoltant par ailleurs depuis 2006) bourguignon. En effet, l’ex-pâtissier Dominique Laurent est l’inventeur du présent mix associant gamay et pinot noir, dont on peut trouver sur Internet (par ex. ici) quelques quilles pour une treizaine d’euros, hors frais de port. Notre dealer coutumier ayant profité de son 24 décembre, le conseil qui nous jette dans ces eaux engageantes est signé Romain du 59 vins. La robe : dans le verre, de lourds rideaux de moire noire sont tendus, mêlant de beaux éclats rouges profonds aux rayons d’obscurité. Le nez : sans exploser aux naseaux, ce qui est plutôt aimable pour notre faciès, le breuvage dispense une fragrance évolutive et curieuse.
L’on y croit distinguer la fraîcheur de fruits rouges, puis
la fragrance paraît tirer sur l’agrume avant de
s’acoquiner avec une pincée de cannelle.
La bouche : là encore, un rythme trilogique, et hop, nous saisit.
L’attaque chante la cerise ;
l’équilibre se crée peu à peu, accompagné d’une accorte pointe d’amertume ;
la note finale offre un intéressant fade out généreux et bienvenu.
Le mariage : avec ses 13,5°, le jus ne cherche pas à bastonner le chapon au four qu’il accompagne. Au contraire, il semble rehausser les saveurs du plat qui, à son tour, modifie légèrement les couleurs froufroutant sur nos papilles en ajoutant du soyeux au velours. Le résultat : c’est bien joué.
L’accord entre mets et vin est subtil,
le conseil avisé,
le fruit de la vigne pertinemment assemblé.
Dans ces conditions, pour quelques instants, comme l’écrivait Etel Adnan,
les particules d’énergie
se déversent dans les yeux
et on cesse de
se demander
s’il vaut mieux vivre
ou mourir.
(Je suis un volcan, Galerie Lelong & Co, 2021 [vient de reparaître en poche chez Gallimard, « Poésie »], p. 40)
Ça ressemble à la Bourgogne comme d’autres sentiments ressemblent à la Toscane douce et belle de Vinci. Bienvenue à La Brive, lieu-dit qui inspire et qu’aspire cette bouteille exceptionnelle proposée à Paris par notre dealer préféré, Thierry Welschinger, pour le prix de 15,6 €. Le concept : un blanc 100 % chardonnay, fabriqué en « agriculture biologique » (jamais bien compris cette lapalissade) et en biodynamie (là, c’est le concept que je n’ai jamais saisi, c’est dire si le monde m’est compliqué à décrypter). La robe : quand, tel l’enfant, le jus paraît, une délicieuse clarté peuple le verre. Un jaune d’or ultra pâle semble y défier la transparence. Ça sémillerait si le verbe « sémiller » existait. À défaut, l’on est à tout le moins fichtrement affriolé, olé. Le nez : c’est frais, ça vibre, ça bouge, et ça semble tirer du côté beurré d’une vraie pâtisserie, pas d’un truc sucré sans sucre grâce à un tofu light décaféiné mais inspiré par Canderel sur une idée co-conçue par Bayer, Pfizer et Moderna – on peut les applaudir. La bouche : contrairement à l’auteur de ces lignes, hélas peut-être, l’attaque paraît ronde, moelleuse et beurrée mais s’agrémente aussitôt d’une amertume qui évite la mollesse et ragaillardit le palais. C’est envoûtant et coquin à la fois. La rondeur initiale se prolonge avec gourmandise dans la glotte puis dans la savouration – eh oui – post engloutissement. Le mariage : avec un lieu noir auréolé de haricots verts et de patates assez flattées par la proximité viticole pour s’autodésigner comme « dés de pommes de terre saisies à cœur », le vin se mêle superbement. Boire une goulée après une bouchée de lieu fait résonner et le mets et le vin – les épices confites autour du poisson sont assez flattées d’être aussi bien accompagnées pour ne le point cacher.
Tant le conseil welschingerien que le vin sont délectables. Certes, on peut trouver la même quille en version 2018 pour 8 € sur l’outil Internet, mais il faut affronter un inconvénient récurrent pour ce genre de réjouissances posthumes : pas disponible. Alors voilà, quoi, olé, osons hisser les voiles en dépit du prix car
Lors c’est le vent qui rit
Et c’est la mer qui pleure
Dans le froid qui grandit
En la venue des heures
comme écrivait Max Elskamp (La Chanson de la rue Saint-Paul et autres poèmes, Gallimard, « Poésie », 1997, p. 201).
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