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Les livres des autres page 9

« Irakly Avaliani », Hervé Gicquiau, Affinités piano

Première du livre d’Hervé Gicquiau (détail)

 

D’Irakly Avaliani, ouï à Cortot, il existe une biographie autorisée écrite et autoéditée par Hervé Gicquiau. D’emblée, évacuons le terrible défaut du livre : une écriture péniblement maladroite, associée à une orthotypographie et à une ponctuation souvent déplorables. Bien qu’il soit difficile de passer outre ce qui constitue a priori l’essentiel d’un livre, il faut s’y essayer car le ramage vaut bien mieux que le plumage.
En effet, sont narrées ici « les tribulations d’un pianiste en URSS » et pas seulement. Les années de formation du jeune Géorgien pas encore concertiste sont captivantes. Elles nous plongent dans un monde certes complexe (l’enchevêtrement des niveaux de conservatoire n’est pas présenté avec une clarté exemplaire) mais étonnant. Apprendre le piano dans les années 1970 en Géorgie, ce n’est pas pour jouer « Tiens, v’là du boudin » à deux doigts. L’excellence musicale et l’exigence technique sont la norme, au point que, même après avoir atteint un niveau remarquable, il est trrrès prématuré pour l’impétrant d’envisager une carrière de concertiste. Et ce, pour au moins trois raisons.

  • D’abord parce que la route est longue avant LE conservatoire Tchaïkovski puis les grands concours internationaux, voie plus impériale que royale ;
  • ensuite, parce que ladite route est limitée par la situation pour partie autarcique des musiciens dans l’Union soviétique ;
  • enfin, parce qu’elle est dépendante de petites combines plus ou moins mesquines, comme aujourd’hui dans tous les conservatoires majeurs, mais sans doute un peu plus et, surtout, voilées pudiquement sous l’arbitraire politique.

Grâce à son savoir-faire musical et à ses habiles relations, Irakly Avaliani déboule au Tchaïkovski pour quatre ans d’études redoutables qui n’empêchent pas – au contraire – le pianiste de rêver à d’autres horizons artistiques, le théâtre d’abord, bientôt le cinéma. Les épreuves diplômantes s’enchaînent, associant

  • piano,
  • accompagnement,
  • pédagogie et
  • communisme scientifique (si).

 

 

Peu tenté par les concours internationaux, Irakly Avaliani revient à Tbilissi où il trouve des engagements mais ne s’épanouit guère, jugeant son jeu plus conforme à la rigueur de l’école soviétique qu’à la musicalité spécifique à laquelle il aspire. Après son service militaire, il entre en contact avec Ethery Djakeli-Rouchadzé. Sur ses conseils, il va longuement se perfectionner, c’est-à-dire d’abord casser ses habitudes d’exécution pour habiter davantage le son, l’art et l’air selon les principes établis par la compositrice Marie Jaëll. Sa mue (en deux mots) accomplie, il se téléporte à Moscou et devient pianiste pour la Philarmonia, la plus importante structure chargée d’organiser des concerts dans toute l’Union – on ne peut qu’être saisi par la carte des voyages de l’artiste, glissée dans le cahier photographique central. Le voici pianisant tant dans de grandes salles que dans des usines, des orphelinats, des prisons, etc. L’annexe de l’ouvrage offre un aperçu saisissant sur une semaine de tournée.
En dépit de la masse de travail et de déplacements exigée par son poste à la fois prestigieux et très astreignant, l’artiste trouve le temps

  • de traduire,
  • de coacher in extremis un violoncelliste qui ne lui en saura guère gré, et
  • de développer ses capacités surhumaines de concentration et de mémorisation.

Le voici capable de jouer du Bach pendant que, dans le même espace, un haut-parleur diffuse de la pop, ou d’accompagner la sonate « à Kreutzer » sans la partition, oubliée par l’organisateur. Tantôt, il passe à la télé ou récitalise, et hop, dans des salles de renom ; tantôt, il joue « La truite » dans un parc pour deux clodos (l’important étant que le concert prévu ait lieu, même en l’absence de spectateurs). En 1989, il obtient enfin de gagner l’Hexagone, où il

  • s’installera,
  • se mariera avec « Masha S. », artiste qui illustrera la jaquette d’un de ses disques, et
  • acquerra la nationalité française.

Comme annoncé par Hervé Gicquiau et par le sous-titre du livre (curieusement placé au-dessus du titre sur la première de couverture), la biographie ne s’intéresse guère à cette seconde partie de la vie d’Irakly Avaliani, peut-être moins exotique mais dont on n’est pas tout à fait sûr qu’elle soit si inintéressante. En attendant un hypothétique prochain tome et en dépit d’un style pataud qui ne saurait réjouir le lecteur, le livre d’Hervé Gicquiau entrebâille une fenêtre sur une expérience singulière et étonnante qui fait résonner ensemble l’art et l’artiste.


Pour se procurer le livre, c’est par ex. ici.
Pour retrouver nos chroniques du concert, cliquer sur l’hyperlien choisi.

Fantaisie chromatique et fugue de Bach
Huit pièces op. 76 de Brahms
Sixième sonate de Prokofiev

 

Jann Halexander, « La Question des ovnis en Afrique centrale »

 

Et si les Africains avaient, eux aussi, leurs ovnis et leurs extraterrestres, et pas seulement des esprits et autres fantômes ? C’est la thèse que défend Jann Halexander, connu à la fois

  • pour son activité de chanteur (en solo ou dans un duo russo-gabonais qui continue de tournoyer de ci de là) et
  • pour sa curiosité à l’endroit de l’ufologie.

Lui-même se présente comme un abducté. Il a témoigné de son expérience, de ses doutes et de ses certitudes tant face caméra que face public dans « L’abduction ». Son nouveau livre, La Question des ovnis en Afrique centrale, cherche donc

  • à attester des phénomènes de ce type sur le continent noir et
  • à interroger le manque de documentation sur le sujet.

 

 

Pourquoi cette terminologie si développée chez les colonisateurs n’a-t-elle pas ruisselé sur l’Afrique ? De même, si le sujet semble peu prisé dans cette aire, sera-ce

  • par manque de termes ad hoc pour désigner lumières, soucoupes et petits êtres verts,
  • par souci – presque réflexe – de préserver une culture qui fait la part belle à l’animisme, voire
  • par refus de se laisser contaminer par ces balivernes de Blancs, ainsi qu’ont été considérés en leur temps le sida ou le covid ?

Ainsi l’auteur respecte-t-il son titre. Loin de déballer une collection

  • de témoignages de première main,
  • d’articles de presse des années 1950,
  • d’analyses et d’hypothèses émises par des sommités de ce petit cercle,

il assume frontalement l’incongruité de ce projet. Si les déclarations de la NASA et de certains élus américains ont revigoré les passionnés d’ufologie, il n’en reste pas moins saugrenu que l’ovni soit surtout occidental. Difficile de croire que les extraterrestres aient sciemment évité l’Afrique – à moins de considérer qu’ils soient racistes et aient décidé qu’il était vain de communiquer avec des attardés mentaux… L’absence d’une solide littérature africaine sur le sujet égratigne quelque peu l’affirmation d’une existence extraterrestre interagissant de façon multiple avec les humains. Pour appuyer sa certitude, l’auteur ne cherche pas d’emblée à prouver que, en réalité, des observations d’ovnis ont été recensées, mais à faire rendre gorge à cet argument des sceptiques : si les ovnis existent, ils existent aussi en Afrique ; pourquoi leur présence est-elle si peu attestée, sinon parce que ce folklore n’est qu’un conte occidental ?
Jann Halexander rétorque que, au problème lexicographique (dans les langues locales, les ovnis pouvant être assimilés à des esprits et accueillis voire noyés dans cette vaste catégorie) s’ajoute un problème technique. En effet, l’un de ses interlocuteurs expose un cercle vicieux que l’on peut résumer en une phrase : pour voir quelque chose, il faut regarder. Or, les armées autochtones ne s’intéressent pas aux ovnis parce que leur maîtrise de l’espace aérien est très faible, euphémisme. Donc, ce qui se passe dans les cieux, ça ne les intéresse pas plus que ça, donc ils n’observent pas, donc ils ne voient rien. Certes, ce n’est pas parce que l’on ne regarde pas qu’il y a quelque chose à voir mais, s’il y a quelque chose à voir, encore faut-il regarder dans la bonne direction pour l’observer.
Aussi l’auteur poursuit-il son enquête auprès d’autres témoins. Cheryl Itanda suggère que si une forme d’extraterrestre est arrivée, elle a peut-être donné une forme de savoir à nos anciens » et que le silence sur le sujet est lié à la volonté des initiés de ne pas dévoiler le contenu de ce « savoir venu d’ailleurs ». Nanda rejette l’hypothèse lexicographique : elle sait que les génies existent, mais « ce sont les habitants de notre environnement immédiat », ils ne viennent pas d’autres galaxies. Déo soupçonne que la religion joue son rôle : un phénomène extraterrestre est inexplicable, or, la religion permet aux fidèles de comprendre le monde ; si bien que l’inexplicable, pour des « chrétiens fanatiques », doit être expulsé. Jann Halexander renchérit : « Un Congolais de Brazza me disait que si des gens, par chez lui, observaient des choses inhabituelles dans le ciel, ils se tairaient car le simple fait d’en parler pourrait porter malheur. »

  • Crainte sacrée,
  • peur du performatif,
  • épouvante devant la possibilité d’une malédiction,

l’exploration du monde des extraterrestres n’est pas un petit monde tranquille. À en croire maints interviouvés, il engagerait l’ensemble de notre conception du monde,

  • du stade individuel
  • jusqu’au niveau métaphysique
  • en passant par la collectivité nationale.

 

 

Quand les États-Unis privilégient la justification des silences militaires par la sûreté de la fédération, le silence autour des ovnis africains pourrait être davantage lié aux religions, croyances et traditions locales soucieuses de préserver leur appropriation du réel en général et des mystères du monde en particulier.

  • Les génies,
  • les créatures non-humaines,
  • les phénomènes cosmiques ou
  • les micro-événements comme la découverte d’objets dont l’origine est attribuée à la Divinité

ne seraient pas compatibles avec la geste extraterrestre telle qu’elle est narrée en Occident, avec trois conséquences :

  • une non-observation,
  • une non-prise en compte de ce qui est vu malgré tout, et
  • une intégration des bizarreries de l’atmosphère dans une cosmogonie plus locale que galactique où feux follets, « gris », « génies », et divinités ont la part belle.

Le juriste David Ikoghou-Mensalt avance que c’est le revers de la médaille : « Les Noirs sont moins dubitatifs dans leur relation avec le phénomène. » Dès lors, ils auraient développé un rapport plus intime avec l’exceptionnel et n’éprouveraient ni attraction, ni besoin, ni inclination pour l’explication ufologique, tandis que l’homme blanc, dont le rapport au réel serait moins enchanté et plus encadré par une forme de réalisme teinté de scientisme, aurait eu besoin de construire, nourrir et étayer l’hypothèse ovni. Celle-ci se retrouve face à son miroir : elle dénonce la superstition autochtone pour justifier le peu de références ufologiques sur zone comme d’autres dénoncent les récits d’ovnis et d’extraterrestres comme une jolie superstition post- ou péri-hollywoodienne.
Fidèle à sa ligne de conduite, Jann Halexander ne nie pas les contradictions, les tensions, les zones d’ombre, et c’est l’un des grands intérêts de son livre. En multipliant les entretiens, il propose un kaléidoscope stimulant de ressentis, de perceptions, de convictions qui traduisent mieux qu’un long discours

  • la complexité de l’affaire,
  • ses cahots,
  • ses soubresauts,
  • ses tâtonnements et même
  • ses éructations dont portent trace des témoignages inattendus.

Ainsi de celui du vendeur originaire de Kinshasa. Fou de rage contre « les élites occidentales », il considère que, contrairement à notre corps, notre esprit « ne s’est pas densifié » et « est comme un nuage qui peut prendre n’importe quelle forme » ce qui suscite l’appétit de « créatures ».  Credo sincère ou explication pratique pour justifier le viol de sa sœur par son père, qui aurait été au moment de l’acte « sous l’influence d’entités » maléfiques ? L’un n’empêche pas l’autre, évidemment – l’abolition ou l’altération du discernement n’est pas réservée aux justices africaines… Il n’en demeure pas moins que les croyances de l’interviouvé lui sont triplement précieuses puisqu’elles lui permettent

  • de fonder son acceptation d’un crime familial,
  • d’alimenter sa pulsion poétique (laquelle justifie à son tour une appétence pour l’alcool qui colore probablement son récit) et
  • d’insulter à sa manière son pays d’accueil (« les démocraties occidentales utilisent nos anciennes sorcelleries »).

 

 

Grâce à la friction entre des entretiens souvent dissonants appert un autre grand intérêt du livre de Jann Halexander : son pointillisme honnête, corrosif et subtil.

  • La diversité des témoignages,
  • la variété des croyances (j’avais écrit « la variété des fois », c’était pas super net),
  • la capacité de l’auteur à écouter

saisissent à chaque page car elles valorisent la spécularité de la réflexion. Si, si.En interrogeant comment les ovnis, concept a priori non africain, sont perçus sur le continent noir, l’auteur offre une plongée anthropologique rare qui renvoie la question à son questionneur. Au fond, c’est quoi, des extraterrestres ?

  • « Des cris dans une langue incompréhensible » qui font du 2 février 2003 le plus beau jour de la vie de Théo le Sénégalais ?
  • la Vierge Marie « apparue à une fenêtre, du côté de l’aéroport de Yaoundé ?
  • un mythe de superhéros superpuissant pour Bastia Ndinga ?
  • des omnipotents inutiles (« où étaient-ils, les ovnis, quand les hutus massacraient les tutsis ? » lance un Rwandais immigré au Québec) ?

L’approche africaniste des ovnis rappelle qu’il s’agit d’un phénomène difficile à cerner, à expliquer, à justifier – et cet angle est particulièrement précieux. En effet, face à une ufologie qui érige la rigueur et la science en guidelines censées assurer la respectabilité des auteurs, Jann Halexander montre que le sujet mérite aussi de valoriser sa part d’énigmatique, d’indécidable, osons même : de poétique voire d’onirique. En composant un livre choral, l’auteur s’adresse à la fois aux passionnés-experts du sujet, aux sceptiques et aux indifférents, car tout son texte renvoie à la question philosophique de l’humanité. Oui, les extraterrestres sont indifférents aux vicissitudes humaines, ils n’empêchent ni les attentats, ni les guerres, ni même l’essor perpétuel de la connerie donc de la haine.

  • Leur intentionnalité n’est pas claire,
  • leur origine est nébuleuse et
  • leur ontologie nous échappe,

justifiant pleinement le scepticisme qu’ils inspirent. En revanche, ils interrogent notre conception

  • de l’homme,
  • de ses limites et
  • de l’altérité.

Voilà pourquoi La Question des ovnis en Afrique centrale n’est jamais un ouvrage technique sur un sujet pointu dont nul – ni soldat, ni politique, ni scientifique, ni fan transi – ne peut affirmer définitivement qu’il n’est pas chimérique : c’est

  • un reportage sur un tabou au sens fort,
  • un éclairage singulier sur les rapports entre Occident et Afrique, et
  • une proposition
    • stimulante,
    • attractive et
    • excitante pour
      • découvrir,
      • observer,
      • réfléchir des Terriens qui parlent
        • d’extraterrestres, donc
        • d’eux, donc
        • de nous.

Quel programme !


Pour acheter le livre, c’est ici.

La revanche d’une femme

 

Sophie Grimbert n’est pas rancunière, au contraire. Quand elle fait le bilan, calmement, elle est même capable d’être reconnaissante envers ceux qui ont détruit des pans entiers de sa vie et de ce qu’elle aurait pu être. Tout n’a pas été horrible – cela a contribué à empirer le drame, en donnant à la pas-que-malheureuse des raisons de rester. N’empêche, la dame a de la suite dans les idées. Elle n’oublie pas, merci pour elle. Elle réfléchit. Se reconstruit. S’autonomise. Trie, teste, choisit ses mots. Raconte moins sa vie en tant que suite d’événements que ce qu’elle a vécu en tant qu’enchaînement de ressentis. Vise juste pour n’avoir point besoin d’expliquer. Pas de sous-titres redondants, de coups de Stabylo pour lecteur un peu concon, de modes d’emploi lourdingues. Des faits, des émotions, et l’évidence qui en sourd, cette sorte de lumière qui, à elle seule ou presque,

  • démonte les mécanismes,
  • rend limpide l’opaque et
  • désosse les carcasses les plus solides qui
    • emprisonnent,
    • ensuquent et
    • étouffent.

Donc Sophie Grimbert a attendu de se sentir

  • assez forte pour mettre les points sur les I,
  • assez pondérée pour rugir doucement et
  • assez sereine pour raconter son histoire stupéfiante – à laquelle j’ai prêté une main ou deux.

42 ans durant, elle a vécu sous la coupe de la Société Watchtower, structure chapeautant les Témoins de Jéhovah. À mots comptés, avec quelques ellipses pudiques et prudentes, elle raconte, pêle-mêle, l’emprise mentale, le contrôle social, les limitations qui sclérosent les individus, bref, le travail

  • insidieux,
  • spectaculaire,
  • sournois et
  • ravageur

d’un tourbillon illustrant à la fois le danger des fanatismes et la difficulté de lutter contre les effets pernicieux des organisations religieuses dont la dimension autarcique s’apparente à des mécanismes sectaires. Mais l’auteur chante aussi ces rêves que la foi puis la prison morale n’ont pu briser. Elle chante Céline Dion, elle chante l’amour, elle chante les désirs (intellectuels, sexuels, sociaux), elle chante le houla-houp de l’espérance et la possibilité d’aller plus loin que l’horizon – après tout, la Terre est ronde, on ne risque pas de tomber de l’autre côté.
Le résultat est une ruade bienvenue dans une société qui s’écrase devant les intolérances religieuses en prétextant le respect même si, en l’espèce, ce « respect » n’est rien d’autre que le pseudonyme de la lâcheté la plus nauséabonde ou celui, guère préférable, de la complicité docile avec les loups menant les moutons en ponctionnant

  • leur laine,
  • leur chair et
  • leur âme.

On peut acquérir le résultat, puissant, chez tout libraire possédant échoppe ou, par ex., ici.

 

Dans l’enfer des donjons

 

Si, après une mise en bouche tonifiante, vous

  • n’avez toujours pas peur de dégommer des squelettes avec un bouclier,
  • aimez transporter dans un sac à dos un exemplaire un brin secoué de chiens esquiveurs, ces spécialistes de la téléportation,
  • croyez, ainsi que tout être sain d’esprit donc d’imagination, à la polymorphie et à la magie noire,
  • ne vous souvenez plus si un dragon rouge est sympa ou sournois ou les deux ou ça dépend,
  • avez admis une fois pour toutes qu’un hibou végétalien est plus courageux qu’un ours carnivore,
  • savez que les minotaures femelles vivent en couple, ce qui leur permet d’élever les humaines abandonner,
  • avez conscience
    • qu’une école de monstres peut en cacher une autre et
    • que le but de l’existence est essentiellement de lutter contre les entités maléfiques,

bravo ! ma nouvelle traduction est faite pour vous. À l’assaut, spadassins impitoyables !

 

 


Pour acheter Un tournoi d’enfer de Madeleine Roux, illustré par Tim Probert, c’est par exemple ici.

 

Stop aux humains

Illustration : Tim Probert

 

Depuis un milliard d’années environ, je n’avais pas traduit d’ouvrage. Elena, l’éditrice que je ne connaissais pas, m’a proposé de m’attaquer à un grimoire pour lequel elle avait « tout de suite » pensé à moi. J’ai compris pourquoi : il y avait, entre autres,

  • des ours-hiboux,
  • des gobelins,
  • des minotaures lesbiennes qui accouchaient d’une enfant racisée,
  • des mimiques,
  • des nécromanciens et
  • des squelettes qui se faisaient péter la gueule.

On a transformé cette simple normalité en un beau livre trépidant, avec illustrations pimpantes et ouvrage luxueux pour un prix presque rigolo. Le résultat est en librairie depuis presque juste à l’instant. C’est de la joie joyeuse ou je ne m’y connais point.


Pour acheter Interdit aux humains (Larousse, 272 p.), foncez chez votre libraire en ce jour Ferrier ou toquez à la porte de cyberlibrairies, par ex. ici (inclut des échantillons).

 

Le prix de la mémoire

 

Désormais, on peut l’annoncer : pour Journal d’un pacificateur, livre auquel j’ai prêté une main ou deux, Hugues Robert sera couronné le 1er décembre par le Prix Histoire-Mémoire de la Fondation pour la Mémoire de la Guerre d’Algérie et Combats du Maroc et de Tunisie (FM-GACMT). Y a pas que le Nobel sur le nombril de moi-je dans la vie !

 


Pour acheter le livre, c’est par exemple ici.

 

Stronger than death

 

Jean-Paul Bertrand-Demanes, mon auteur à moi (et un peu à Max Milo aussi, faut dire) était ce tantôt dans L’Équipe. Après Drucker, ne pouvait faire mieux. Retrouvez l’objet palpitant du délit – notre livre, donc – chez votre libraire ou, plus pratique et souvent moins antipathique, hélas, sur Amazon.

 

Vivement JPBD !

Entrée de Jean-Paul Bertrand-Demanes sur le plateau de « Vivement dimanche ! », le 30 octobre 2022. Capture d’écran tirée de l’émission de France 3.

 

Le dernier livre paru auquel j’ai prêté une main ou deux était chez la reine mère de la télévision française. Retrouvez l’objet palpitant du délit chez votre libraire, sur Amazon et, jusqu’au 29 novembre 2022, en replay ici (à partir de 45′).

 

Stade ultime

Jean-Paul Bertrand-Demanes et Michel Drucker, le 20 octobre 2022. Photo : collection privée de l’auteur.

 

Au-dessus, c’est le soleil ! C’est dire si la tournée des médias continue brillamment pour Jean-Paul Bertrand-Demanes, auteur de Stade 4. Le match de ma vie, auquel j’ai prêté une main ou deux.
Ce tout tantôt, il était avec l’Indétrônable de la télévision française à l’occasion du tournage de l’épisode de Vivement dimanche ! qui sera diffusé le 30 octobre. En attendant de voir le duo de Jean-Paul et Michel, le livre de JPBD est déjà disponible chez votre libraire ou sur le site du Plus Grand Libraire du Monde.

Marie-Aude Murail, « Pitsi-Mitsi », l’école des loisirs

 

Quand Marie-Aude Murail ne reçoit pas le « Prix Nobel des livres pour la jeunesse”, ce qui constitue à peu près l’essentiel de son temps, le reste étant consacré à justifier cette distinction, quand elle ne prépare pas le septième tome de sa série Sauveur & Fils, ce qui constitue là encore l’essentiel de son temps actuel, elle écrit aussi des albums pour les plus jeunes. L’école des loisirs édite tout bientôt sa nouvelle réussite, magnifiée par un packaging parfait et des illustrations idéales signées Régis Lejonc.
Pitsi-Mitsi est un conte presque à l’ancienne qui, partant, devrait horrifier les sandrinesrousseaux de tout poil. En effet,

  • pas d’inclusivité (les personnages sont blancs, bon, déjà, mais, pire, sont illustrés par des personnages blancs, t’imagines le niveau de racisme ringard encroûté dans ces représentations hitléro-poutiniennes pré-Sirène de Disney ?),
  • pas de théorie du genre (MAM met même en scène une fille qui s’intéresse aux chiffons et aux princesses, hello-o, et même un garçon qui aime une fille et une fille qui aime un garçon, mais allô, quoi !),
  • un ancrage revendiqué dans la tradition narrative et fictionnelle européenne (alors que les griots ont tant à nous apprendre sur nous-mêmes et sur le monde, c’est bien la peine d’écrire des trucs comme « qu’on parle ou qu’on se taise, il n’y a qu’un seul monde pour tous », franchement !)…

Quoique l’auteur ait malaxé tous ces possibles – et bien plus, heureusement – au long de ses plus de cent ouvrages, on imagine le choc pour les tenants d’un wokisme malsain mais si souvent adulé !
Soit, donc, le royaume de Courcouronnes, un tantinet plus attractif que la ville associée à Manu la Tremblotte, ce triste sire. Ce qui caractérise le royaume ? Les animaux y parlent. Enfin, y parlaient. Maintenant, ça devient plus rare. Pour ne rien arranger,
la famine guette. Un jour, les parents de Gaston le mettent à la porte, lui et sa souris Pitsi-Mitsi, l’une des dernières à parler le langage des humains. Direction l’aventure et, si Dieu le veut (car il y a du dieu et même du curé dans cette histoire, l’auteur n’a décidément aucune vergogne), le Graal : des épousailles avec la princesse Chantilly, qui est tout sauf une crème. Chemin faisant, Gaston s’acoquine avec Joséfine (sic), une fille de riches à la recherche d’un animal parlant pour assurer le standard social de ses parents. Les gamins

  • s’apprivoisent,
  • cheminent,
  • manquent de se friter autour du mot « quichenotte »,
  • se font détrousser,
  • sauvent un renard volaillophile (qui lui-même épargne un dessert en forme de rongeur),
  • tombent sur une aubergiste super sympa qui, très comtesse de Ségur, fait frétiller le concept de « fricot » en l’accordant avec le substantif « cuillère ».

Après le road-movie, l’auteur varie les plaisirs en sollicitant un autre plot cher aux livres pour la jeunesse : le concours – que l’on peut traduire ailleurs, dans les pires pensums du genre, par la préparation d’un spectacle, argh. En effet, le roi offre sa fille à qui répondra à la question posée par feu son cochon parlant : « Quelle est la différence entre un animal qui parle et un homme qui se tait ? » La suite est réservée aux lecteurs qui iront au bout du livre, car elle pose des questions trop graves pour être abordées sans un débat complémentaire qui n’a point sa place dans sa présente notule – notamment autour des noces et des joies de l’hymen, dont l’auteur, passionnée par le couple, ses formes, ses délitements, ses grandeurs, ses rebonds et évidemment son ultra essentielle gastronomie (« fervente lectrice des enquêtes du commissaire Maigret, Nelly Hautecloche est convaincue que le célèbre enquêteur doit en grande partie ses succès aux petits plats préparés par son épouse », écrivait-elle par exemple avec feu Lorris dans Souviens-toi de septembre !, l’école des loisirs, 2021, p. 345), décortique quelques points de friction, du type :

  • peut-on s’épouser à huit ans ?
  • une souris peut-elle prendre une princesse comme femme, surtout si ladite princesse est une pimbêche, une peste, une péronnelle, bref, une connasse ?
  • peut-on vivre heureux en étant marié en particulier et, plus généralement, peut-on vivre heureux ?
  • une épouse, sera-ce pas toujours celle qui gueule quand son époux envoie de l’argent (ou de l’or, for that matters) à ses parents nécessiteux, alors qu’il aurait pu le garder pour lui, c’est-à-dire pour eux, c’est-à-dire pour elle ?

 

Illustration de Régis Lejonc (ce n’est pas celle de la page 62)

 

Ces questionnements s’accompagnent de profondes interrogations métalinguistiques, typiques de Marie-Aude Murail. En effet, avec une discrétion souvent malicieuse, l’auteur ne cesse de creuser la question de ce médium polymorphe, pas par snobisme délétère, pas par autoadmiration d’écrivain égocentré sur ses problèmes d’écrivain, mais parce que le langage, jamais universel, est universellement la manifestation extérieure de notre capacité

  • à communiquer,
  • à ne pas communiquer et
  • à mal communiquer

et parce que, parfois, ne pas se comprendre, se comprendre à demi-mots, se comprendre par malentendus interposés, c’est plus rigolo que de renoncer à échanger – ou de rafaler avec sa guitare en bas des tours, par exemple. Les murailloâtres le savent : dès Le Hollandais sans peine, la lauréate du prix Hans Christian Andersen plaçait au cœur de sa démarche artistique le rapport entre

  • profération,
  • dicible et
  • incommunicabilité.

Ici, le langage est notamment interrogé à travers

  • son articulation (langage humain versus expressions animales, avec conjugaison ou non… et traduction de ces animalismes en langage humain),
  • son potentiel spectral
    • (expression non-verbale,
    • silence expressif,
    • cri non articulé face à la peur de la souris,
    • cri articulé pour admonester vertement le vainqueur du concours,
    • construction de phrases avec des Meccano plus ou moins d’équerre,
    • registres de langue employés,
    • efficience et limites d’intelligibilité du propos…),
  • son rapport à des idiolectes archétypaux (notamment autour du conte et ses formulations iconiques),
  • sa capacité d’évocation du réel
    • (description,
    • construction,
    • comparaisons,
    • effets d’écho,
    • figures imagées,
    • rapport à l’onomastique…),
  • son inscription dans une épaisseur intertextuelle (allusion à d’autres récits),
  • sa remotivation contemporaine souvent par le biais du décalage humoristique (« sortit une jeune demoiselle avec des yeux vairons (…), des lèvres pincées, le front barré de soucis, mais quand même jolie ») ou des mots-valises (la souris réfléchit au concept de « se miambriter »), etc.

Mais, sinon, participant de ces interrogations pas du tout intellichiantes, y a aussi des illustrations mimi tout plein ou hyperflippantes, hein. Pour les lecteurs pressés, la meilleure du monde entier est à la page 62. Associée à l’énigmaticité des proverbes d’ânes (« quand je pète à huit heures, tout le monde pète à huit heures deux » : sera-ce

  • que l’odeur englobe ?
  • que le pet inspire le pet ?
  • que chacun profite de la nauséabondité pour dégazer itou ?

 mystère !), ce dessin pourrait bien justifier les douze euros cinquante exigés pour le beau livre cartonné susmentionné. À se demander pourquoi on a surtout parlé du texte, mais bon, voilà, quelque part, quoi, c’est fait, de base, on est prêt pour l’épisode 7 de Sauveur & Fils.