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Languedoc

Fruits de la vigne – Domaine La terrasse d’Élise, « Le Pigeonnier » 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Créé par Xavier Braujou en 1998, le domaine La Terrasse d’Élise s’étend sur une dizaine d’hectares languedociens et propose, dans sa gamme, un monocépage rouge IGP du pays d’Hérault étiqueté comme étant « Le pigeonnier ». Nous avons goûté le millésime 2022, trouvable par correspondance autour d’une vingtaine d’euros hors frais de port (si vous voyez une offre à 30 €, c’est une vaste blague) ou chez les cavistes intéressants type, à Paris, Mes accords mets vins (ce post n’est pas sponsorisé). Sa robe est joliment complexe à cerner.

  • La teinte dominante est la cerise confite.
  • Néanmoins, sa densité est variable (on est plus ou moins du côté obscur de la cerise).
  • Le résultat intriguera les amateurs préférant
    • le mystère aux évidences,
    • le profus à l’univoque, et
    • le trouble aguicheur aux certitudes prévisibles donc ennuyeuses comme un discours de cacique socialiste après une énième défaite électorale dont il s’agira de tirer les leçons en refondant un grand geste d’espoir, car les Français ont besoin d’un cap rassembleur et constructif afin de bon, tout le monde dort, on peut passer à la cuite ?

Le nez fait écho à la complexité visuelle. Sa richesse saute au cerveau. On y croise

  • un mélange de caramel et de café,
  • des notes d’épices (notamment d’un poivre intense), peut-être même 
  • des touches d’abricot.

Ce qui séduit est que cette complexité est moins fouyouyoute que l’on pourrait croire. Sans être organisée, elle déploie un charme de rayonnage d’épicerie de village

 

qui offraient sur leurs rayonsdu fil, des harengs, des poires,des cornichons, des histoires,des tue-mouches, des crayons,même pas en rangs d’oignons,

 

comme chantait Anne Sylvestre dans « Tout s’mélange ». Chaque dégustateur semble invité à y capter

  • des fragrances familières,
  • des flashs de souvenirs et
  • des histoires sans parole.

La bouche a l’élégance de la discrétion initiale, qui n’intimide pas et donne même au breuvage titrant pourtant 14° une apparence de fraîcheur. Rapidement, pourtant, elle révèle

  • des perspectives,
  • une persistance remarquable et
  • une complexité qui fait écho à ce que l’œil et le nez ont décelé.

S’il faut préciser, alors parlons

  • d’un cassis très mûr,
  • de vapeurs de café et, en finale,
  • de ce que nous avons défini comme un accent de banane, ce qui est stupide puisqu’il n’y a pas d’accent dans le mot « banane », mais bon, si ça se trouve, c’était mieux de pas préciser sauf que c’est trop tard.

Le breuvage est jeté dans les bras d’une hampe de bœuf grillée avec d’indispensables frites. Le couple que forme une viande délicieuse et un vin palpitant est tout à fait croquignolesque. Le spectacle qu’ils donnent aux papilles associe

  • douceur confortable,
  • équilibre stimulant, et
  • une once d’amertume liquide qui renforce la sapidité du solide, ainsi qu’une dissonance pimenterait une sonate de Telemann pour flûte à bec alto et clavecin, si seulement dissonance il y avait.

La conclusion est que cette quille est séduisante car accessible mais résolument polysémique (et hop), au point d’évoquer par sa complexité pudiquement celée « le secret désir de la lune : mourir d’un coup de soleil » évoqué par Etel Adnan dans La Mer [1948] (in : Je suis un volcan criblé de météores. Poésies 1947-1997, Gallimard, « Poésie », 2023, p. 54). Bref, bon et intrigant. What else?

Fruits de la vigne – Syrah de demain (Gournier) 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Le domaine de Gournier croisé tantôt dans les réserves de Thierry Welschinger est aussi le producteur du jus qui nous permet de poursuivre notre enquête sur les vins disponibles à Paris pour dix euros ou moins. Ce breuvage-ci s’affiche à 10 € chez le caviste précité ; on le trouve hors frais de port à 8,5 € sur Internet, par exemple chez 1jour1vin.
Depuis quelques années, le domaine s’essaye à des étiquettes plus ou moins réussies tentant de marketter les vins en les auréolant d’une énigmaticité friponne que chacun jugera à son aune. La cuvée 2021 est ainsi l’occasion pour le récoltant de  décliner l’image jusque-là utilisée par cette proposition monocépage, frappée du sceau IGP Cévennes, qui affiche 14,5°. Aussi loin que concernés nous sommes,

  • le dessin bizarre et peu appétissant,
  • la dénomination peu claire ainsi que
  • le jeu orthotypo de ponctuation peu convaincant

ne nous séduiraient point si le caviste ne nous avait affirmé que le ramage du vin est fort supérieur à son plumage. L’homme est toujours de bon conseil, même si nos avis peuvent diverger, et c’est heureux ; tentons donc notre chance.
La robe nous apparaît luisante d’une riche obscurité.  On est sur un grenat très dense, que l’on décrirait comme « presque palpable » si l’on ne craignait de s’auto-infliger une tarha pour ce genre d’imbécillité. Reste que la force de cette couleur quasi noire offre à l’œil une compacité que défient quelques éclats plus sanguins. Ce fight est du meilleur aloi.

Le nez est beaucoup moins fuligineux. Presque léger, il dissone avec le rigorisme gaillard de la robe. Des fruits noirs ? Peut-être en ouverture. Puis, bizarrement, c’est une fragrance d’herbe fraîchement coupée qui finit par caresser l’imagination de nos naseaux, pimpant de façon singulière un ensemble discret, maîtrisé et délicat, loin de la menace totalitaire voire brutale que traîne parfois la syrah à cause de quelques mauvais bougres qui ont donné – et donnent encore – du fil à retordre aux nettoyeurs de réputation.
La bouche semble moins fruitée que compotée. La réglisse apparaît être une solide dominante. Face à la modestie de pâtes à la bolognaise, le nectar, pas aussi puissant que certains collègues de cépage, a l’élégance de ne pas jouer les forts en gueule et la malice heureuse de se livrer avec assurance. Quand on laisse la musique résonner en bouche, on pense à la punchline de Christian Boltanski :

 

C’est le souvenir de cela, mais ce n’est plus cela.
(La Vie possible de Christian Boltanski, entretiens avec Catherine Grenier, Le Seuil, « Fictions & Cie [2007], 2010, p. 252)

 

Il parlait d’un tableau de Malevitch, mais qui a dit qu’une syrah honnêtement ficelée n’était pas un Malevitch à la portée des fines bouches un peu moins argentées que ne l’est un collectionneur d’art ?