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Purple Shadow Agency

Jann Halexander, “Ornithorynque” (Purple Shadow) – 2/2

Jann Halexander lors du concert de lancement d' »Ornithorynque », le 13 septembre 2024 (Paris 13). Photo : Rozenn Douerin.

 

L’art de la chanson qui s’adresse à ceux qui ne logent pas leur cerveau que dans leurs chaussettes consiste à croquer en quelques minutes

  • une situation,
  • une émotion,
  • une silhouette,

et parfois les trois d’un seul coup d’un seul. L’art de la chanson cabaret, genre spécifique que revendique d’exercer Jann Halexander, épice ce projet d’une touche

  • de grotesque,
  • de saugrenu,
  • de baroque,

dont le grincement peut prêter à sourire ou non. Telle est la veine que creuse l’artiste dans « L’amie de ma mère », à la mi-temps de son nouveau disque Ornithorynque. On y découvre le portrait – promis par le titre – d’une peau de vache un rien excentrique que l’interprète corse avec de curieuses claudications (« ma mèr’ se fait bell’ pour le baleuh »), comme pour faire écho à la bizarrerie sympathique de celle qu’il évoque. Ainsi, en épousant les formes de ce personnage haut en couleurs, la langue sage s’enrichit d’un spectre idiomatique plus large (jaillissent çà « con », là « pute »). Point de faux-fuyants : « L’amie de ma mère » n’est bien sûr qu’un miroir où le chanteur

  • se mire,
  • se découvre,
  • se perd,
  • se retrouve,
  • s’amuse de lui-même et
  • s’inquiète

de « tous ces mal baisés » de tout sexe qui passent leur temps à « emmerder » les autres par haine, habitude ou désœuvrement. En contrepoint à cette évocation drôle-amère, l’ACI propose de revenir à « Différence » en lisant le texte de la chanson ouïe plus tôt. C’est inattendu et cela résonnera avec un instrumental proposé plus loin : au lieu de n’avoir que la musique, on n’a, cette fois, que le texte, débité avec gravité, ce qui souligne que l’utopie d’un monde plus tolérant structure en profondeur l’imaginaire sous-jacent d’Ornithorynque. Après la chanson sans musique, le chanteur glisse une musique sans paroles. « Un homme à la mer » s’apparente à une paraphrase cathartique, et hop, inspirée par le thème du « Poisson dans mon assiette » remixé plus tôt.

 

 

La chanson-titre du disque permet à Sébastyén Defiolle de s’amuser avec des sons et bruitages évoquant immédiatement les aborigènes d’Australie. Si Romain Dider chantait la tolérance en affirmant : « Je suis canard », Jann Halexander s’identifie davantage à l’ornithorynque, animal fascinant et presque aussi saugrenu que l’homme. Il lui attribue des qualités de cabaret – il « parle la langue de colvert » tout en maniant les armes à feu afin de se prémunir du braconnage – et déploie ainsi le portrait d’une autre « amie de sa mère », c’est-à-dire quelqu’un qui dissone et doit, en conséquence, affronter les amateurs de musique platement tonale traquant

  • la septième majeure,
  • la modulation interdite et
  • les quintes parallèles,

blasphèmes savants s’il en est. Telle est la patte de Jann Halexander, associant consubstantiellement

  • le cocasse et le désenchanté,
  • le farfelu et la consternation,
  • le rire et l’ire.

Par la médiation

  • des animaux (çà le poisson, là l’ornithorynque),
  • des autres (çà miss Amelia, là l’amie maternelle) et
  • des déclarations d’espérance (çà l’enfant qui naît, là le pays qui s’appelle Différence),

le chanteur semble apprivoiser sa conscience affligée du monde et l’impossibilité de la dire telle quelle dans sa musique – il faut un peu de sucre pour rendre le plat digeste. C’est cette question du dire

  • (comment ?
  • à qui ?
  • pourquoi ?)

qui traverse « Jeune fille », à la fois sur le fond (texte nu, sans musique) que sur la forme (fond grésillant, comme si l’affaire avait été enregistrée à la va-vite sur un mauvais dictaphone pour profiter de l’inspiration soufflée « par Jacques Brel un matin du mois de mai »). Rebondissant sur l’absence de musique, Jann Halexander propose alors un instrumental qui permet aux fredonneurs de chanter « Les gens qu’on aime » sur la gratte de Charlotte Grenat. Il y a, à l’évidence, un double désir antinomique dans ce disque : d’une part, un désir de cohérence, d’unité, de lisibilité autour de préoccupations fortes telle que l’intolérance ambiante aux différences ; d’autre part, un désir de dépasser la forme de la chanson, fût-elle chanson cabaret. Témoigne de ce second aspect la variété des propositions regroupées dans Ornithorynque, qui inclut

  • des chansons avec paroles et musiques (de Jann Halexander, de son amie Charlotte Grenat ou du répertoire, on y vient),
  • des textes lus (après avoir été chantés ou non), et
  • des musiques sans paroles (faisant écho à un thème déjà ouï ou permettant de fredonner intégralement une chanson placée plus tôt dans le disque).

 

 

Voilà assurément le point fort d’Ornithorynque. Au-delà du plaisir que nous procurent mélodies et textes engagés en faveur d’un monde polymorphe (ce que traduit musicalement l’album), que nous partagions ou non l’ensemble des espérances de l’artiste, c’est bien cette cohérence multifacettes qui convainc. Kaléidoscopique mais vertébré, Ornithorynque revient de Différence et nous y invite – oui, je sais mais, quand j’ai écrit cette phrase, elle me paraissait crystal clear. L’insertion de la vintage « Granvillaise », qui permet à Jann de m’inclure au ploum-ploum ce qui fait certes plaisir au ploum-ploumiste mais contribue aussi, à sa mesure, à ouvrir le champ des possibles de la chanson, est un ultime témoignage de ce talent halexandérien pour

  • l’inattendu,
  • le multiple et
  • le néanmoins cohérent.

Pour écouter voire acheter le disque, c’est ici.

 

Jann Halexander, « Ornithorynque » (Purple Shadow) – 1/2

Jann Halexander, le 5 novembre 2022 lors du spectacle « Juste Catherine Ribeiro » au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Il a beau passer une grande partie de sa vie entre scène et répétitions, Jann Halexander n’est pas un stakhanoviste du micro. Tout au plus, depuis quelques années, s’efforce-t-il de battre le fer quand il s’est refroidi en enregistrant un disque tous les quatre ans. Le rythme ne lui messied pas car, le reste du temps, il chante.

  • Ses nouvelles chansons,
  • ses anciennes,
  • celles de feue Catherine Ribeiro ou de tel autre artiste avec qui il partage un bout de spectacle.

Ornithorynque, sa nouvelle collection de fredonneries, porte traces et stigmates de cette façon de fonctionner qui, au fil des expériences, est devenue manière d’être.

 

 

Le disque s’ouvre sur une déclaration de paix, comme il y a des déclarations de guerre. À l’instar d’Anne Sylvestre, Jann n’est pas du genre à prendre une oriflamme ou un drapeau. Non qu’il évite l’engagement avec la pudeur d’une jeune oie blanche soucieuse de ne blesser aucun volatile (faut bien vivre) ou, au contraire, de ne pas exploiter un filon nourricier en fédérant autour d’elle des congénères sensibles à la cause qu’elle cacarde. Jann a ses colères, dont l’absence de démocratie au Gabon, son co-pays natal ; Jann a ses singularités assumées, dont il déteste rien tant qu’on les considère comme des singularités, les assumât-il lui-même à la télévision – ainsi, dès le début de sa carrière, il n’a pas hésité à participer à une émission face caméra sur la bisexualité. Toutefois, jusqu’à présent, ses chansons les abordaient par

  • la bande,
  • l’humour,
  • l’allusion,
  • la fable,
  • le conte.

Comme en écho, le premier titre, « Je reviens de Différence » raconte sur une base piano-voix un rêve d’utopie mêlant

  • respect,
  • tolérance,
  • liberté et
  • métissage.

Avec ce « Il me reste un pays à vous dire » qui n’a de vigneaultique que l’idée de décrire un espace idéal, le chanteur assume son lyrisme, rehaussé par les chœurs vintage assurés par Charlotte Grenat et les arrangements de Sébastyén Defiolle, qui glisse sous la voix un contrechant de violoncelle synthétique sciemment fêlé comme pour laisser passer la lumière sur ce mirage goûtu.
Dès lors, une écoute distraite pourrait donner l’impression que l’on a affaire à une chanson

  • sirupeuse,
  • gentillette,
  • bisounoursique,
  • pis : oui-ouiste.

De fait, c’est ce qu’est « Je reviens de Différence », puisque son propos est de décrire le plus top moumoute du top moumoute selon son auteur. Il n’est donc pas question de polluer le songe par des pensées négatives. Inch’Allalalalalah, nous aurons l’occasion de revenir sur notre bon vieux plancher terrestre plus tard. Cependant, au fil des 4’40 de ce titre liminaire, il appert que la douce tranquillité de la chanson est le faux-nez d’une virulente critique sociétale et humaine. En énonçant longuement ses critères de la vie heureuse, que l’auditeur est bien libre de ne pas partager intégralement (le contraire serait un comble !), Jann Halexander pointe aussi, l’air de rien, ce qui pourrit la vie en général et son existence en particulier. Presque par inadvertance, l’auditeur en vient à se demander pourquoi ce qui paraît si über cool selon l’artiste relève

  • du fantasme,
  • de l’irréaliste, bref,
  • de la différence.

Là encore, il ne s’agit pas de pleurnichouiller mais d’aider à prendre conscience de ce qui nous plombe afin, selon la stratégie souchonienne, de nous inciter à « sauter en l’air, woh-oh-woh, woh-oh-woh ».

 

 

Cette dualité entre optimisme amer et amertume désenchantée s’entend aussi dans la nouvelle version d’une chanson majeure du répertoire de l’artiste, « Le poisson dans mon assiette ». La guitare

  • sèche,
  • épurée, comme
  • tentée par le reggae

de Sébastyén Defiolle fait merveille pour réenchanter cette histoire horrible du type qui, bien qu’il n’aime pas le poisson, en commande un au restaurant et y découvre le reste d’un migrant. Les effets humoristiques sont gommés par une volonté d’explicitation qui fixe l’évolution du rapport du créateur à sa chanson. À force de l’entonner sur scène, il a développé des passages parlando et vocalisés avec un vibrato que n’aurait pas renié Catherine Ribeiro. Ici, il semble les mettre au propre, comme s’il prenait conscience que l’effet euphorisant produit par son texte sur un public ravi de retrouver un air connu avait fini par gommer la laideur du constat ayant suscité une écriture soucieuse de « tenir la main d’une âme noyée » ce qui, aurait précisé Ricet Barrier, « est vachement pas gai ».
Une fois de plus, Jann Halexander travaille le prisme plus que le sujet. Quelque dramatiques soient-elles, les noyades de migrants nous paraissent si banales qu’il faut un angle singulier pour nous dessiller les yeux. Pour autant, l’artiste évite la moraline et le laïus censé donner mauvaise conscience à celui qui l’écoute. Le personnage qui chante dit « je », raconte sa vie de Franco-gabonais, évoque ses dégoûts culinaires. C’est donc à travers

  • ses mots,
  • son ressenti, et
  • peut-être moins sa culpabilité que sa prise de conscience d’une insidieuse indifférence

que sont interrogées

  • la banalisation de la mort, voire
  • sa moralisation (« bien fait pour eux »), et
  • sa positivation (« autant de racailles siphonnant nos aides sociales en moins »).

Pour permettre à l’auditeur d’accueillir l’onde de choc de ce coup de tam-tam, le musicien propose un instrumental pour piano seul, évidemment intitulé « Altérités ».

 

 

Les mots sérieux reprennent avec « Miss Amelia », dont la marche descendante du début du couplet n’est pas sans évoquer « Chinamour » de Romain Didier et Christian Ravasco. Apparaît ainsi un personnage inspiré par la littérature, comme on en voyait surgir un, droit des écrits de Marguerite Yourcenar, dans « Souvenirs d’Hadrien ». La littérature semble inspirer à l’ACI des portraits à la galerie desquels il ajoute désormais cette femme « vieillie », « bafouée », « amère », « délaissée », « embêtée » par ses voisins et mourante. Pont et break ne changeront rien à son destin que l’arrangement de Sébastyén Defiolle rend paradoxalement attirant, dans l’espoir de « voir une murmuration qui enchante l’horizon ».
Et si cette « murmuration » était la paternité ? Avec « Ballade pour un enfant », Jann s’enchante d’avoir co-créé une raison de sourire et de rajeunir. En l’espèce, il a inventé « une nouvelle note de musique dans cette longue partition que l’on appelle la vie ». Ce sont

  • la résonance de cette note qui semble l’intéresser,
  • l’interaction qu’il peut avoir avec elle, et
  • l’obligation – qui lui convient – dans laquelle elle le plonge de saisir l’instant présent plutôt que de tirer des plans sur la comète de l’avenir.

Assurément, Jann Halexander a bien retenu le leitmotiv des « Gens qu’on aime », qu’il chante en duo avec Charlotte Grenat, laquelle l’a écrite pour rappeler qu’il faut dire qu’on aime aux gens qu’on aime (si). De la sorte, la chanson fait écho au travail apocalyptique qu’est en partie la chanson selon le duettiste. Il s’agit pour lui de révéler ce qui, devient masqué à force d’être évident. Par sa simplicité, la chanson en général ne décrit pas le monde, elle nous permet d’en prendre conscience. Ornithorynque l’engage dans cette voie – une prochaine notule nous permettra de vérifier si la seconde partie du disque poursuit cette exploration ou prend plaisir à délirer étymologiquement, c’est-à-dire à quitter le sillon qu’elle paraissait dessiner sur le champ meuble de notre écoute.

 

À suivre !


Pour écouter gratuitement le disque (sans publicité, alléluia !)
et l’acheter moins gratuitement, c’est ici.

 

Catherine Ribeiro, « Fenêtre ardente » : la réédition

 

C’est le dernier disque studio de la Ribeiro. Trente ans après sa parution, par une coïncidence au moins aussi politique que comptable, il débaroule enfin sur les sites de streaming avant, espérons-le, de gagner à nouveau nos gramophones et autres mange-disques. Même si Catherine Ribeiro n’a jamais été qu’en partie cette pasionaria d’extrême-gauche à laquelle on l’a parfois réduite, fût-ce avec sa bénédiction occasionnelle, il n’est pas innocent de rééditer un de ses disques à l’heure où le néolibéralisme cingle les clampins avec une outrance décomplexée qui n’a désormais plus de limite. Du moins – les stéréotypes sont rarement des types avec un Walkman – est-ce ce que l’on imaginait en apprenant la nouvelle. En réalité, Fenêtre ardente n’a rien d’un disque militant réservé

  • aux anars nostalgiques,
  • aux cocos vieillissants ou
  • aux antimacronistes outragés en quête d’un porte-voix authentique, pas d’un connard soumis, casquette sur le cigare, qui réciterait dans les Zénith la vulgate molle d’un PS emperruqué.

Voilà le premier intérêt de cette réédition, qui semble surtout désigner une mise à disposition sur les plateformes de streaming d’un disque qui ne s’y trouvait pas (pas de remix, pas de bonus track, pas d’interview de l’artiste, de ses collaborateurs ou de ses musiciens, c’est dommage !) : remettre en cause clichés et croyances de ceux qui, comme l’auteur de ces graffitis, ont parfois assez de vapeur pour s’imaginer connaître quelques pans de la chanson française. Admettons notre très grande faute, mais soulignons que ces clichés et croyances participent du succès sourd qui continue d’accompagner le nom de Catherine Ribeiro. Depuis 1993, l’affection un rien mystique pour

  • son œuvre,
  • sa voix et
  • sa personnalité

reste vive chez les chansonnophiles qui ne logent ni leur cœur ni leur cerveau dans leurs chaussettes. Réinsérer un coin dans le juke-box est sans doute le deuxième intérêt de cette réédition. Et son troisième intérêt, c’est de permettre aux curieux de revenir aux sources, c’est-à-dire aux disques solo de la dame, les disques d’Alpes ayant bénéficié d’un suivi moins catastrophique. Outre le contexte politique, le contexte artistique s’y prête. Des initiatives pour raviver ces braises émergent, dont le tour de chant fomenté par l’ami Jann Halexander et autant fredonné que gueulé sur des scènes de théâtre, de péniche ou de librairie, à Paris et ailleurs. On retrouve d’ailleurs Jann et sa structure Purple Shadow Agency, avec laquelle j’ai souventes fois collaboré, dans les trublions qui ont contribué à susciter cette réédition pour le moment digitale, mais qui ne s’interdit pas à l’avenir de lorgner vers le disque physique.

 

 

Le disque claque neuf chansons aux textes écrits par l’interprète et aux musiques confiées à des compositeurs variés. À l’iconique Patrice Moullet revient le titre liminaire, « Stress et strass », où la poudrière planétaire est passée au Kärcher de la voix et de l’énigmatique poésie d’une révolte moins explicite que suggérée. L’excellent sax soprano de Xavier Cobo habite un arrangement que plomberaient, sans lui, les synthés surannés et poisseux de Michel Précastelli. Pour qui, comme l’auteur de ces lignes, se prend à aimer davantage les codas développées que les chansons elles-mêmes, ce titre est plus que sapide ! D’autant qu’il précède une demi-surprise…
En effet, o
n sait peu qu’Anne Sylvestre a composé pour les autres. C’est pourtant le cas pour « Racines », où les arrangements façon religieux synthétique ne brillent pas par leur subtilité. Catherine Ribeiro y pose qu’elle ne croit pas en « Dieu, l’infiniment puissant », parce qu’elle croit en l’ho-om-meuh. Jouant de la gravité de sa voix mutante comme elle jouait jadis de ses aigus, l’interprète nous happe dans le cri d’une femme qui bute et rebute sur la religion tout en se nourrissant de transcendance inspirante et aspirante, que celle-ci soit humaine, collective ou amoureuse.
À ce chant non pas d’athée ou d’antithéiste tentée par l’ironie ou la rigolade, plutôt à ce chant d’ivresse ou d’espoir à être plus-que-soi-même, répond en quelque sorte « Les prédateurs », composé par Francis Campello où les guitares prennent enfin leur place. Dans sa veine associant fureur et énigmaticité bien qu’elle fasse résonner la plus explicite « Me v’là » d’Anne Sylvestre, Catherine Ribeiro signe là une chanson qui évoque tant les vampires qui lui ont sucé le sang que la « femme vautour de l’occasion » qu’elle a été. Elle est une première pierre dans le jardin d’une femme en quête de dignité après avoir été lacérée par les griffes des hommes. D’autres suivront.

 

 

« L’enfant du soleil couchant », composée par Patrice Moullet, est un des titres-phares qui éclaire le disque d’une lumière aussi douce qu’étrange, avec une connotation rock progressif qu’une partie instrumentale distille avec pertinence. Le texte entortille l’évidence de l’intelligible et la part intime, inaccessible, donc que chaque auditeur peut investir en se reconnaissant

  • soit dans les paroles,
  • soit dans les parties chantées sans texte,
  • soit dans les parties musicales.

(Pour l’anecdote, « Racines », « Les prédateurs » et « L’enfant du soleil couchant » ont été choisies par Jann Halexander à l’occasion de son récital autour des chansons de Catherine Ribeiro.)
« Bolide » se présente sous des atours plus disco pour jouer de la fascination-répulsion qu’inspirent les accidents de la circulation ; et c’est une nouvelle chanson sur ces hommes qui fracassent les femmes.Pour l’occasion, la Ribeiro retrouve ses envolées irriguées par la provocation (« Que c’est beau, un type éclaté / dans sa lumière hallucinée ! », « une femme peut-être [?] allongée attend toujours d’être baisée ») et prolongées par des parties instrumentales où la ligne brisée l’emporte volontiers sur l’horizon mélodique. « Le Cerf-volant » développe l’imaginaire de l’enfance, du voyageur, donc de la liberté, du hasard, du désir d’être « échevelée comme un jardin ». On peut regretter que des arrangements en nappe tendent à surligner la pulsion méditative du texte, dont la liberté aurait sans doute gagné à être plus finement accompagnée, donc pulsée. Un deuxième motif instrumental, plus percussif et au potentiel orientalisant finalement peu exploré, même lors de la réexposition finale, se dissout au mitan du titre avec le retour des paroles. Celles-ci décrivent un amour de passage qu’il est difficile de laisser filer comme ce cerf-volant dont « l’enfant-diamant » dénoue le fil (on pense au « Voyageur » que chantera Mama Béa Tekielski dans Indienne, en 1998).

 

 

Après trois chansons composées par Patrice Moullet, c’est Francis Campello qui est de service pour forger la musique de « L’amour frappé », troisième épisode dans la dénonciation de la condition féminine. Dans un texte dont l’incipit fait tinter, version trash, « À table », l’un des hits de Jann Halexander, Catherine Ribeiro nous plonge dans ce moment cespéral où la famille se retrouve pour bouffer, picoler et « rafraîchir [ses] moindres pensées » puisque « le temps est la joie » même si tout change, tiens donc, dès les premiers mots échangés. Puis l’enfant, fil rouge du disque, monte se coucher, et le temps devient rabat-joie. Le prédateur fracasse sa femme à poings fermés pour « défigurer ». Sera-ce assez pour inciter la dame à saisir son gamin et à « s’en aller sans se retourner » ? Espérons-le pour elle… et pour cette poétique volontairement manichéenne où

  • la femme est désir,
  • l’enfant liberté et
  • l’homme profiteur sans scrupule.

En soi, la division des rôles ribeirique aurait de quoi faire soupirer si elle n’était pas partie prenante de l’engagement. La chanson n’est pas un lieu de médiation. Elle est saisissement, jaillissement, excès, et contribue à étayer les trois piliers de la vitalité selon Catherine Ribeiro, qui la poussent à la fois

  • dénoncer les soumissions et se placer du côté des victimes ;
  • revendiquer la liberté et la louer, y compris en écrivant des paroles pas toujours très claires, qui laissent donc l’interprétation pour partie libre à l’auditeur ; et
  • assumer la contradiction consubstantielle à la chanteuse qui, simultanément, hait l’homme-oppresseur et rêve de l’homme-matériau de désir, en partie parce qu’il est l’oppresseur à venir.

« Héros zéro », composée par Patrice Moullet, semble évoquer les damnés de la drogue dont, « seringu’s en main », on a « pourri les lendemains ». Résultat, « rouge est le sang de nos enfants » – les enfants, toujours. Les sonorités vintage de l’arrangement resituent cette problématique dans le contexte des années 1990 sans pour autant réduire la chanson à son actualité de l’époque, tant le texte tient à faire, résolument, le pas de côté qui va bien ; et, tant que l’on en jouit, qu’importe si l’on appelle ce pas de côté

  • poésie,
  • floutage ou
  • désincarcération d’un sens trop souvent enfermé dans un signifiant unidirectionnel, qui fait du mot un marteau enfonçant un clou et non une clef ouvrant maints possibles.

 

 

« Aria populaire n°9 » (neuf, comme la neuvième chanson de l’album qu’elle est) élimine les mots pour laisser la voix s’exprimer sur une ultime musique de Patrice Moullet, comme un dernier refus de se laisser enfermer dans une gangue.

  • Ni féministe victime,
  • ni gauchiste aveugle,
  • ni artiste intellichiante,

Catherine Ribeiro ouvre à sa manière – à ses manières, en vérité – une fenêtre ardente sur le monde. Le sien, le nôtre, les autres. L’ombre qui se découpe à travers le rideau où le vent s’engouffre mollement laisse imaginer que, derrière l’embrasure de ses tourments, intérieurs et extérieurs, sans lesquels il n’est pas de chanson vibrante, la dame se réjouit. Elle se réjouit qu’être femme, citoyenne, musicienne soit une chance incroyablement douloureuse et réciproquement. Trente ans plus tard, la voici qui, par la grâce de cette réédition, nous embarque dans son odyssée. C’est moins caricatural que ce que pourraient espérer les imbéciles, c’est donc plus envoûtant. En somme, ce dernier disque studio ressemble à l’obscurité de la nuit qui, sans cesse, « aime quand ça commence encore »[1].


Pour découvrir l’album, c’est par exemple ici.
(Pour une écoute intégrale, éviter YouTube où il manque « L’amour frappé » et où les titres ne sont pas dans le bon ordre.)


[1] Ariane Dreyfus, Nous nous attendons précédé de Iris, c’est votre bleu [2008], Gallimard, « Poésie », 2023, p. 65.

 

Manuel technique et musical

 

Si d’aventure vous retournez dans un club de jase, quand les facéties vaccino-sanitaires seront suspendues, j’en suis navré mais vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas les codes. Trop tard !

 

 

 

Gratuitement chers

 

En ouverture du cyberconcert « À tout hasard », nous fredonnâmes « Chers à canon ». La voici, désormais accessible à tous les curieux. Merci aux financeurs participatifs qui ont permis la réalisation de cette initiative !

 

 

Voyage au bout d’avant la nuit

Photo du dernier filage, d’après Jack Good


Ils auront fait leur possible mais, ce jeudi soir, nous gagnerons au sprint.
À 19 h, je donnerai le dernier concert d’avant le Deuxième Grand Confinement. Le cœur lourd, car

  • il devait y en avoir deux,
  • le concert est amputé (y compris de l’after) pour permettre aux spectateurs de rentrer avant le pot-au-feu,
  • des projets s’effondrent,
  • la vie culturelle – la vraie, pas que la mienne – est massacrée par ce nouveau crachat de Fofotteur Ier de la Penfée Complekfe et de ses sbires.

Mais j’aurai aussi le cœur léger car le concert aura bien lieu. Grâce à la ténacité du Théâtre du Gouvernail et du chanteur-producteur Jann Halexander via Purple Shadow Agency, je chanterai – nous chanterons, faites-moi confiance – Michel Bühler en présence de Michel Bühler et de son pianiste iconique, le pianiste Claude Arini… et peut-être avec leur participation. Nous serons portés par le répertoire forgé pendant cinquante ans par le chanteur et écrivain vaudois, associant chansons drôles, puissantes, teigneuses, poétiques et capables de nous donner envie de retomber en amour. Nous saurons pourquoi nous serons là : pour la musique, pour la chanson, et contre l’assassinat de toute manifestation artistique par les banquiers qui nous gouvernent.
Il y aura de la joie, de la colère et, j’espère, de l’émotion. Compter sur votre présence serait un plus : vous pouvez donc réserver ici. Hâte de vous recroiser !

Photo d’après dernier filage : Bertrand Ferrier