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Urs Joseph Flury

Stephanie Bühlmann, Zauberluft, Solo Musica

 

La Suisse est une passion suisse, et c’est heureux – le titre énigmatique de ce disque en témoigne. De nombreux musiciens helvètes de haut niveau prennent le temps de plonger dans leur répertoire, d’en déceler des angles morts, de le travailler et de l’enregistrer – quitte, pour ce faire, à se transformer en productrice, comme la soprano Stephanie Bühlmann, ici au chant et au financement centré sur une journée seulement d’enregistrement.
En dépit d’un livret qui aurait pu gagner en clarté (les dates des pièces ne sont pas clairement mentionnées, alors que le répertoire court sur près d’un siècle) et en précision (pas de notes en français ni de traduction des textes), et malgré une première de couverture de disque qui ne rechigne pas devant des clichés ne laissant pas prévoir la qualité musicale remarquable derrière les pauvres stéréotypes, l’on se réjouit de découvrir cinq compositeurs – tous excellents – et vingt-huit lieder dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont peu connus chez nous autres, Français de France.
Richard Flury (1896-1967) est le compositeur de huit lieder germanophones ici proposés. Puisque la traduction automatique a ses limites et puisque nous ne parlons allemand que sous la torture – et encore, assez mal, en dépit de notre volonté, paraît-il –, nous nous contenterons d’imaginer le contenu des textes en nous concentrant sur leur titre… et la musique. Les « Nuages d’été » permet de se baigner dans le clapotis céleste propulsé par le piano clair de l’excellent Benjamin Engeli. Le chant, bien que placé un peu en arrière par Andreas Werner, l’ingénieur du son, murmure doucement cette bluette joliment harmonisée. Le « Joli mois de mai », sur des vers de Heinrich Heine chéris itou par Robert Schumann, annonce l’arrivée du désir et de la sève avec un accompagnement partagé entre tonicité et suspension. La « Magie des yeux » confirme le savoir-faire du compositeur, l’art du pianiste et l’aisance de la soprano pour installer un climat en à peine deux minutes.
« De mes larmes » associe intimement voix et piano, souvent en doublure : précis et presque facétieux, les artistes exposent avec naturel leur complicité et leur identité de ressenti musical. « Melancholie », en ternaire, associe deux poètes pour évoquer ce sentiment romantique s’il en est, avec de nombreux passages à l’unisson et une apparente simplicité harmonique dont les interprètes tirent le suc avec une toute aussi apparente simplicité. Également musiqué par Hugo Wolf, « Amour insatiable » d’Eduard Mörike nous explique que l’amour étant comme un tamis que l’on voudrait remplir d’eau pure, il faut s’embrasser super fort parce que « plus ça fait mal, meilleur c’est ». La musique dansante oublie le côté SM du projet pour jouir du prétexte qui consiste à baiser passionnément une demoiselle – les duettistes omettent toute caricature pour tour à tour nous susurrer et nous asséner avec vivacité ce kif. Le ternaire « Libelle » balance et alterne joliment entre murmures et envolées. Une « Berceuse » conclut le cycle de Richard Flury, confirmant la beauté, l’intérêt et la variété dans l’unité de ces mélodies.
Un soubresaut plus tard, nous voici devant six mélodies composées par Daniel Behle, un ténor et compositeur né en 1974. On commence directement par une plongée dans le cœur du réacteur du lied : « Regarde ! nous interpelle Hafis. Je meurs de désir ! » Sobriété de l’accompagnement et clarté de la ligne mélodique éclairent un propos qui prend plaisamment son temps et n’oublie pas, en guise de seconde partie de lied, de laisser le piano commenter. « Au début, dans la fidélité » propose un dialogue tonique et quasi hispanisant par moments entre les deux complices. Des contrastes d’atmosphère, de registres vocaux et d’intensité animent ce lied en deux parties, avec la minicoda qui va bien.
« J’entends l’oiseau de joie » sculpte la voix dans une miniature où le piano et l’harmonie sont entièrement à son service. Le « Vol du héron » envoie un piano très expressif dans les airs, sous les ailes de la soprano. Le « Délire nocturne » poursuit le projet aérien sur un tapis digital prompt, sur lequel court le soprano ductile de Stephanie Bühlmann. Les « Heures profondes écoulées » concluent le cycle avec une liberté revigorante : monodie, silences, soli de l’accompagnateur, synchronisations et écoutes réciproques, rupture de tempo, échos construisent une partition jamais monolithique. L’écriture maîtrisée et intelligente de Daniel Behle trouvent dans ses exécutants des interprètes sensibles, roués et séduisants.

 

 

Quatre lieder d’Urs Joseph Flury prennent la suite. UJF, on l’a croisé tantôt sur ce site, ici, çà et là. Il s’ouvre à nous version lied avec « La belle couleur », où Benjamin Engeli témoigne d’un souci de toucher qui fait écho au souci dont témoigne Stephanie Bühlmann dans ses attaques. Envolées, tenues et intensités sont captivantes et avivent le regret de ne comprendre goutte au texte d’Olga Brand. Une « Petite mélodie » enchaîne avec un piano aussi harpiste qu’artiste. Sensibilité, écoute et échos entre complices frappent l’oreille.
« Venise et ton petit sourire » travaille manière de barcarole insatisfaisante. C’est bon signe : faute de bitter de quoi ça parle, on n’est pas très sûr d’apprécier à leur juste pertinence les flux et reflux de nuances. Proposer des mélodies sans traduction des textes est décidément entre cheap et benêt. « Chérie » conclut la série – et non l’inverse – et permet de goûter le métier du compositeur dont témoigne à la fois la cohérence de la ligne tenue par la soprano et la variabilité de la riche partition de l’accompagnateur. On admire le métier du compositeur et des interprètes, et on salue le souci de rendre sens au genre sans prétendre révolutionner un projet et sans rien rabattre des talents nécessaires à ces projets de mélodie.
Vient alors la partie francophone. Elle s’ouvre sur quatre lieder de Peter Mieg (1906-1990), appuyés sur des poèmes dont la graphie laisse penser que la personne qui les a insérés dans le livret n’était ni francophone, ni exigeante en termes orthotypo (dès le premier texte, on goute le « mirroir » aux trois zzzères, et les cristaux « je tant » en deux mots, les suivants renchérissant sur cette méconnaissance de la langue, ce qui n’est certes pas digne d’autant que la musique de Peter Mieg, elle, est plus que digne). En écho, le français de la soprano est élégant mais à tout le moins exotique. Certes, elle chante un texte plutôt hermétique, mais elle l’hermétise encore plus – ha, cette fleur fanée qui devient feunie…
La diction, difficilement défendable, n’enlève guère cependant aux intentions habitant une interprétation volontaire. Avec la même étrangeté linguistique et la même élégance, la « carriole au matin » chante la pluie avec élégance ; l’automne selon Algimantas Narakas et Peter Mieg s’anime. Stephanie Bühlmann suit le flux musical à défaut de marquer les consonnes et la spécificité des voyelles indispensables qui eussent été indispensables à l’intelligence du texte. La « valse des années » fera sursauter les francophones (« jouez sur le clavier des annéezzzzzune valse », faut convoquer le chef de chant français, en en profitant pour lui demander depuis quand « que lui roucoulait » se prononce « que lui recouillait »). Toutefois, si l’on accepte de n’entendre goutte à ce que chante avec sensibilité la soprano, l’on saluera une musique énergique, une voix souple, un clavier ductile et des mélodies excellemment écrites.
Tout finit par six mélodies de Paul Miche (1886-1960). « L’instant », sur un texte de Fernand Gregh, rêve à celle qui vaque, proche et intangible, symbolisant le beau inaccessible de la vie. Dissonances et suspensions joliment soufflées habillent le texte d’un métier musical solide. « Le sapin », sur un texte de Paul Gautier inspiré par Heinrich Heine, embrase l’espace d’un rêve de paysage. La narration, les embrasements et les silences de la chanteuse, joliment ornés par le pianiste, habitent cet espace rêvé. La tonique « Romance italienne » de Paul Gautier, d’après Adelbert von Chamisso, incite la choupinette à dormir, sans doute pour être tranquille comme l’indique le leitmotiv : « Dors, n’es-tu pas heureuse ? » Bien que le texte soit de nouveau curieux dans la glotte d’une fille, la maîtrise vocale, la légèreté pianistique et l’habileté du compositeur suffisent – mais ce n’est pas rien – à séduire l’oreille.
« Dans l’azur » forcément incommensurable de Léon Somveille, un homme – chanté par une soprano, bref – rêve que les yeux de sa bien-aimée brillent là-haut. La boucle finale inversée le confirme : c’est charmant et rendu avec un souci de finition pour le moins remarquable. « Au soir » de Paul Gautier, d’après Paul Gautier pour une fois, rend hommage à une belle de nuit qui n’a qu’une hâte, malgré qu’elle en ait : profiter de la nuit pour se rendormir. La partition ternaire multiplie les subtilités harmoniques et techniques (association piano / soprano, mutations, suspensions) dont les interprètes font brillamment leurs choux gras.
L’affaire se conclut sur la « Terre jurassienne » de Jean-François Gueisbuhler, qui vise à faire chanter l’âme du Jura à travers un vallon, des maisons blanches, une forêt sombre et le ciel du pays – on sent que, en France, ce genre d’éloge serait honni, mais c’est aussi l’avantage de la Suisse, n’est-il pas ? La musique assume le côté chansonnique d’un poème fondé sur une structure couplet / refrain. Sans doute n’est-ce pas la plus ébouriffante des vingt-huit mélodies proposées, mais l’on apprécie qu’elle ne cherche point à finasser plus que nécessaire.
En conclusion, voilà un disque qui est et a failli être passionnant. Il est passionnant car il dévoile un siècle de lieder dont on ne peut dire qu’ils étaient fort connus jusque-là, en dépit de leurs évidentes qualités expressives et musicales. Il a failli être passionnant car, comme francophone, il serait malhonnête de ne pas constater que la partie finale est à peu près aussi inintelligible que la partie germanophone non traduite – consonnes et voyelles ne ressemblent en rien à ce qu’exige la langue française, fût-elle chantée : à titre d’exemple, les « euh » sont « u », les « b » sont des « p », les « d » sont des « t », les « gue » sont « q », les « v » sont « f », la plupart des repères phoniques sont avalés.
Aussi, en bon schizo, conseillera-t-on avec vigueur ce disque à tous, tant l’on était ébloui et heureux jusqu’à la piste 18 incluse, en intimant aux francophones de couper après : c’est musicalement splendide, gorgé de découvertes, réalisé avec une finesse d’interprétation éblouissante… mais la francophonie reste méchamment à la porte du projet.


Suite à cet article, Stéphanie Bühlmann nous a fait parvenir son ressenti. Voici la teneur de notre échange.

Le message de l’artiste
Cher monsieur,
Vous n’avez pas compris le contenu du cahier du CD, car vous ne parlez ni l’allemand ni l’anglais (étonnant ! Avec l’internet c’est tellement facile de traduire tout): sur le CD il n’y a que de la musique SUISSE, pas française! Peter Mieg était du canton d’Argovie, l’auteur de ses poèmes lituanien. Paul Miche était jurassien, comme moi. D’accord qu’on a ici un accent fort où même une ‚autre langue’ avec tout nos expressions… mais il n’y a pas de raison de s’en moquer. Cela dégrade vous, pas moi. Ce sont des chants de mon pays. Pas de la France. Il y a tout mon cœur et beaucoup de français mais celui de la Suisse dedans! Il faudra avoir un peu plus de respect pour l’art des « collègues », surtout dans ces temps dures… si on ne l’a pas, pourquoi écrire un article ?
Salutations de Crémines, Jura Bernois.
Ma réponse
Madame,
J’entends votre ire, et j’en suis fort marri. En effet, pour en avoir parlé avec d’autres grandes chanteuses, je comprends que, si une critique est enthousiaste à une réserve près, certains artistes retiennent le détail et oublient l’enthousiasme qui l’environne. Pas question de le leur reprocher : quoique n’ayant pas leur expertise, je crains que je succomberais à la même tentation ! Je ne doute pas non plus que, en soi, il soit désagréable de lire une réserve apportée à un travail de qualité dans lequel on s’est fort investi. Soyez certaine que j’ai conscience et de l’énergie et de la volonté qu’un enregistrement suppose, tant d’un point de vue artistique que concret.

Ce nonobstant, je ne crois pas que conclure un petit article par : « C’est musicalement splendide, gorgé de découvertes, réalisé avec une finesse d’interprétation éblouissante », après avoir annoncé d’emblée que « l’on se réjouit de découvrir cinq compositeurs – tous excellents », et après avoir truffé le compte-rendu de compliments aussi sincères que motivés, non, je ne crois pas que cela soit une façon malveillante de saluer votre joli disque. Ne pas reconnaître que certaines prononciations du français ont surpris mes oreilles eût retiré de l’honnêteté à cette notule sans faire retentir plus fort les brava qu’elle apporte – me semble-t-il – avec force.

Bien respectueusement et admirativement pour votre travail, en dépit de votre ressenti courroucé,
etc.

Urs Joseph Flury, Concerti, VDE-Gallo (2/2 : le concerto pour piano)

 

« J’ai intitulé l’œuvre Concerto romantique pour piano pour prévenir l’auditeur d’aujourd’hui que ce sera une composition tonale », s’excuse Urs Joseph Flury, tenant fermement le fil rouge de son travail : composer de la musique savante et consonante, est-ce une tare passéiste ou un art qui contribue à perpétuer une tradition gouleyante à souhait ? Seconde mise à l’épreuve de ce possible improbable, après le concerto pour violon, mais mise à l’épreuve encore plus périlleuse car Urs Joseph Flury part avec deux handicaps :

  • d’une part, il n’est pas pianiste de haut rang ;
  • d’autre part, il admire son interprète, l’Américaine sise alors à Karlsruhe Margaret Singer, et créatrice de l’œuvre lors du soixante-dixième anniversaire du compositeur.

Pour savoir s’il parvient à surmonter ces difficultés et à tenir sa promesse d’un concerto à l’ancienne susceptible de faire se pâmer les papilles des mélomanes, une seule solution : appuyer sur « Lecture ».

 

 

L’Andante/Allegro s’ouvre sur un solo de piano de belle facture, rendant son dû quand il se fond avec l’orchestre au Concerto en la de Schumann. Si l’urgence de l’enregistrement ne permet pas forcément de rendre raison de chaque nuance pianistique, la sûreté de l’interprète et l’engagement de l’orchestre sous la baguette du compositeur ne manquent pas d’efficacité. Contrastes et dialogues nourrissent le propos, somptueusement galbé dans une orchestration maîtrisée.
Sous la conduite du compositeur, l’orchestre de Bienne-Soleure s’efforce de respirer avec la soliste. L’écriture pianistique ne souffre pas discussion, et Margaret Singer s’y sent visiblement assez à l’aise, cadence incluse, pour ne pas surjouer dans une partition que la sobriété valorise davantage que ne le ferait un sentimentalisme sucré.

  • Ressassement des motifs,
  • échos et bonne synchronisation entre pupitres et soliste,
  • gouleyance d’une harmonisation au goût sûr et délicatement suri

contribuent au plaisir de l’auditeur.

 

 

L’Andante sostenuto sertit le piano dans des cordes graves que rejoignent bientôt les bois pour dialoguer avec la soliste. L’orchestre échange entre soi sur des arpèges d’un piano devenu observateur. Le retour du thème nourrit le plaisir du refrain, mais une section plus inquiète glisse une autre proposition, elle aussi balisée sur une structure à refrain. Tout cela est cousu avec artisanat et art, et l’on peinerait à bouder son plaisir voire à ne pas saluer à la fois et le compositeur, et l’orchestre tout à fait à la hauteur du projet.

 

 

L’Allegro moderato s’ouvre sur des arpèges inquiets exploitant pleinement la couleur spécifique du la mineur. Des échanges habiles entre l’orchestre et le piano s’emparent du minerai thématique pour le moudre et le recomposer de diverses manières jusqu’à un premier break (3’38) permettant à la soliste de se reposer avant l’assaut final. Une sorte de danse en émerge, puis le discours s’emballe et se suspend tour à tour. Le piano rencontre des alliés dans les bois et, faute de loup, dans les cordes. Il semble ainsi fédérer la phalange qui l’accompagne. Las, le retour du motif ternaire ne tarde pas à froncer les sourcils de l’humeur (nan, ça veut rien dire mais, sur le moment, je trouvais ça presque bien frappé). Les cordes se remettent à onduler, comme à la fin du deuxième mouvement, et le piano cherche un souffle dans des accents quasi orientalisants fort seyants. La structure en arche, ainsi qu’il est de bon ton de la nommer, impose le retour du motif liminaire, que le compositeur – ou le musicien – pimpe discrètement d’une amusante clarinette gershwinienne (9’30). Enfin, advient la coda, brève et presque ironique. Cette fois, les applaudissements ont été shuntés au montage – bizarrerie par rapport au concerto pour violon puisque, au vu des quelques toussotements, l’affaire fut captée en live.
En conclusion, ce nouveau disque suisse du suisse VDE-Gallo siéra parfaitement aux mélomanes de tous horizons souhaitant écouter un beau disque de musique classique contemporaine. Le paradoxe est là : même si cela contrevient au syntagme figé de « musique contemporaine », le travail d’Urs Joseph Flury en ressortit. Son engagement sans fard dans une musique aussi tonale que modale interroge doublement la dichotomie mélomaniaque censée stigmatiser les différents amateurs de musique savante :

  • musique contemporaine prolongeant un modèle du passé, elle interroge la mélomanie aficionada d’une expérience focalisée sur
    • l’intention auctoriale et l’exploration diffractée,
    • la caractérisation linguistique et la construction conceptuelle,
    • la réévaluation de la note et de la contrainte sonore ;
  • musique contemporaine donc censément inaudible, elle interroge aussi la mélomanie obsédée par
    • la consonance,
    • la resucée et
    • l’archéologie.

Dans cette posture artistique, on peut presque voir une dimension politique, subsumant les fractures entre chapelles, confréries et clans aux antagonismes fictivement exacerbés. L’œuvre d’Urs Joseph Flury n’est surtout pas une tentative de réconciliation. Sous ses airs bien mis, elle est une provocation qui hèle le mélomane, le secoue, le renvoie à ses inclinations et à ses détestations. Ni mijaurée, ni révoltée, elle se déploie, dans ce disque, comme une réponse debussyste aux questionnements musicologiques en rappelant, et c’est nécessaire, que la musique, quelle que soit la forme qu’elle prenne, ne devrait exister que pour permettre à ceux qui l’entendent de kiffer. Admettons-le : ce n’est pas le moindre intérêt du disque.


Pour acheter le disque, c’est, par exemple, sur le site de l’éditeur.

 

Urs Joseph Flury, Concerti, VDE-Gallo (1/2 : le concerto pour violon)

 

Quelle joie d’avoir de nouveau des nouvelles, hé-hé, d’Urs Joseph Flury, dont nous avions applaudi jadis la passionnante Passion ! Certes, on sent dans le livret (disponible en français, un luxe en dépit de maladresses de traduction…) une gêne qu’il faut mentionner tout de go : la musique d’UJF est tonale. À en croire la présentation, manière d’opprobre semble nimber le travail de l’artiste, également ex-violoniste virtuose et chef d’orchestre – c’est lui qui est à la baguette pour ce disque. Or, la vérité est que ses œuvres ne sont pas seulement tonales ; elles sont aussi formellement très classiques,

  • en apparence (le titre des deux concerti proposés sur ce disque ne se paye aucune fioriture onirique ou ésotérique) et
  • en contenu (chaque concerto est articulé en trois mouvements de type vif-lent-vif, le premier incluant un prélude).

Pour un compositeur, écrire de la musique consonante, sera-ce honteux, quand on n’est pas Guillaume Connesson – le seul à peu près habilité à frayer avec une manière modale qu’il n’hésite pas à pimper habilement de quelques audaces ? Et, pour l’auditeur, est-on encore en droit de kiffer des compositions qui ne sauraient être indiquées en première intention pour l’Ensemble InterContemporain ?

 

 

Première partie de réponse avec le concerto pour violon et orchestre en Ré (28’), composé en 1972 et enregistré lors d’un concert, en août 2001, avec Alexandre Dubach à l’archet – connu depuis 2015 comme le Pierre Richard de sa profession, puisqu’il a oublié son Stradivarius dans un train. Le présent disque s’ouvre sur un nouvel enregistrement de l’œuvre, un précédent – avec le compositeur à l’archet – avait été réalisé en 1973 et publié en 1994.
L’introduction se déploie dans les graves solennels où le basson rejoint contrebasses et violoncelles quand le soliste, semblant chercher sa voie, se faufile au milieu de l’obscurité. L’allegro le voit plus entreprenant. Il répète le motif, le galvanise de pizzicati toniques, le confronte à l’orchestre, entre dialogue et marche quasi funèbre. L’unité du mouvement se fonde sur le ruissellement du motif et sa déclinaison entre doubles cordes, pizz et mutation de l’orchestre,

  • accompagnant,
  • titillant ou
  • suivant la vedette dans des unissons.

Le ressassement ne se prive pas d’accents dignes de Chostakovitch (5’55 !), préférant le temps long et l’itération au déploiement varié d’une mélodie. La cadence, exécutée avec virtuosité, sensibilité et variation d’atmosphères, associe, dans l’écriture comme dans l’interprétation,

  • explosivité,
  • suspension et
  • jeux de silence.

Une fin à la fois fougueuse et teintée de mélancolie enflamme la partition sans lésiner sur les trilles ; et le montage fait le choix de conclure le mouvement par un silence « vivant », avec bruits d’orchestre et de public non dissimulés dans un fade-out artificiel – écho de cette quête de vitalité que nourrit, sans doute l’urgence de l’enregistrement live.

 

 

La pastorale est lancée par le swing du violon qui dialogue avec cors, timbales et tapis soyeux où bois et cordes déploient une riche harmonie. Clarinette et hautbois au premier chef reprennent le balancement perpétuel du violoniste, que le compositeur enveloppe d’un accompagnement à géométrie variable. À cette première partie de 3’ succède un passage interrogatif (4’) où, derrière le ressac du motif matriciel,

  • unissons,
  • doubles cordes et
  • bariolages ondulatoires de l’orchestre

étoffent le propos sur des couleurs cette fois davantage debussystes par séquences.

 

 

Le rondo démarre sur les chapeaux de roue. Le violoniste ne sait plus où donner de l’archet.

  • Embardées,
  • sauts de registre,
  • sautillements puis
  • zébrures en doubles cordes

croustillent sur le dos d’un orchestre humble mais prêt à rugir avec ou contre l’hurluberlu en folie pendant 2’. Bassons et cordes graves semblent alors esquisser un boléro claudiquant dont les grincements parfois tsiganes (2’40) rappellent que tonalité n’est pas médiocrité harmonique.
Çà, une clarinette gémit ; là, des flûtes surplombent le lamento du soliste, à découvert pour sa brève seconde cadence (4’50), où la musicalité d’Alexandre Dubach frappe de nouveau par sa capacité à caractériser chaque minerai que broie avec art la meule de son instrument. Le thème liminaire revient, façon refrain propulsé par une fougue qui ne renonce pas aux breaks, la tension montant autant grâce à l’énergie des passages enflammés que par le biais des accalmies toujours habilement instables. Ainsi miroitent l’orchestre et les liens qu’ils tâchent de nouer puis dénouer avec le soliste.
Le savoir-faire orchestral et la connaissance intime des arcanes du violon nourrissent la fantaisie bien – mais pas trop – tempérée du compositeur. En résulte un concerto qui ne confond point classicisme virtuose et mièvrerie compassée. Et le concerto romantique pour piano proposé dans le même disque ? Rendez-vous dans la prochaine notule !


Pour acheter le disque c’est, par exemple, sur le site de l’éditeur.
À suivre !

 

Urs Joseph Flury, « Passion », VDE-Gallo


Parfaite rencontre entre la vocation religieuse de « Voix dans l’Église (VDE) » et de la perspective classique portée par la marque Gallo, voici une Passion imaginée par feu Beat Jäggi en vingt mouvements, un seul air, un seul passage instrumental et quelques moments scandés sur fond musical (« quand ça chante trop,  on finit par s’ennuyer », expliquait feu le librettiste) – à charge pour Urs Joseph Flury de s’en débrouiller. Cet enregistrement en concert révèle une magnifique musique tonale, expressive à souhait, magistralement orchestrée et interprétée  avec soin, sous la direction du compositeur.
Après un prologue inquiétant, l’entrée dans Jérusalem parvient à dépasser la simple fanfare par le truchement des bois, le dialogue entre voix graves et aiguës, l’ajout de nuances appropriées. Le dernier repas décrit un Christ troublé qui intervient pour célébrer, grave, la première eucharistie. Un rythme ternaire évoque le jardin de Gethsémani. Le librettiste insiste sur la notion de fatalité tragique, de prédestination, d’inéluctabilité. Ainsi, « Judas isch scho zeichnet / Sys Wärch muess är hüt tue » (Judas est déjà marqué, il doit remplir sa mission aujourd’hui) ; de même, « Der Heiland muess eileini / Sy Todesangscht usstoh » (C’est seul que le Sauveur doit supporter / son agonie mortelle), etc. Pour nous, qui connaissons le scénario, c’est banal ; mais, afin de nous donner à imaginer ce que pouvait ressentir celui qui, seul, connaissait l’issue, le compositeur traduit la force du destin-qui-va par de nombreuses astuces telles que :

  • le balancement inéluctable du ternaire,
  • les deux en deux du chœur,
  • et la neuvième finale.

La séquence de la trahison fait dialoguer des bois célestes, des chœurs, cordes et timbales telluriques, ainsi que des cuivres entre solennels et inquiétants.



Sans barguigner, le librettiste met doublement sa patte sur la Passion qu’il propose : d’une part, il mêle les Évangiles à sa guise ; d’autre part, il assortit le récit de commentaires personnels, inscrivant sa foi et ses convictions dans le texte du chœur. Nul reproche, ici, au contraire – le récit gagne en spécificité et en intensité ce qu’il perd en authenticité, comme une histoire « bien racontée » est souvent celle où le conteur s’investit dans la verbalisation du déroulement. Ainsi, quand Jésus guérit l’oreille de Malchus, « D Hänker luege chuum rächt zue » (tous ne savaient trop où regarder), ce qui marque trois particularités :

  • le choix ponctuel de la version de Luc qui, ultraminoritaire, annonce la guérison de Caïphe ;
  • l’ajout d’une didascalie qui n’est certes pas dans Luc, XXII, 51 ; et, amusant pour honorer un librettiste prompt à la paraphrase,
  • l’insertion dans la traduction anglaise – non signée – du terme « executioners » (bourreaux), connotation hypertrophiée pour désigner les prêtres et soldats venus arrêter le dangereux bandit.

Ce n’est qu’une illustration de la personnalisation de la Bible par Beat Jäggi, qui se prolonge par maintes astuces, parmi lesquelles :

  • la reformulation que ponctue par ex. l’ajout d’épithètes dramatiques (telles les « Feischrti Macht », id sunt les forces obscures) ;
  • le séquençage ;
  • la sélection, dilatation, contraction ou suppression de séquences, etc.

Comme en écho, la musique d’Urs Joseph Flury est loin d’être simplement – pour ainsi dire – belle, riche et illustrative. L’illustre le reniement de Pierre, occasion d’associer deux formes narratives :

  • les chœurs et grand orchestre ouvrent et ferment le bal pour poser le cadre ;
  • un ensemble plus léger suit les quasi récitatifs accompagnant les accusations et la lâcheté de Pierre (Christof Breitenmoser, très convaincant).

Colorant cette structure essentielle pour assurer la lisibilité et l’intelligibilité du texte, captivent notamment l’oreille :

  • les variations d’instrumentarium,
  • l’insertion de virgules musicales et
  • les inflexions harmoniques.

La longue séquence « devant Pilate » (Yves Brühwiler) illustre la capacité du compositeur à renouveler ses stratégies : motif des cordes ou ascension répétée des vents, unissons, crescendo, contrastes, reprises de gimmicks parfois transformés ; et, à la demande du librettiste : chœurs rythmiques ou chantés, dialogue entre solistes, foule et orchestre, etc. Le tout se pimente de trouvailles, incluant la harpe-signature quand Jésus commence à répondre au lâche et affirme, beaucoup plus ferme que chez nous : « I bis, jo, du seich es sälber, / Chasch dy Glouben a mi ha » (Je suis [le roi des Juifs], tu le dis toi-même, tu peux croire ce que je te dis). Une danse joyeuse mais grinçante sert de décor aux gausseries de la foule, avant que hautbois et flûte ne relativise cette joie financée par les juifs : grâce à la corruption de la foule, Barabbas est libre, et le mauvais juif va payer !



C’est alors que le chemin de croix montre sans doute les limites du livret. En effet, le chœur qui vient d’incarner la foule houspilleuse redevient narrateur empathique. Ainsi relate-t-il avec émotion l’horreur de ce pauvre gars, des épines dans la boîte crânienne, contraint de tirer deux énormes bouts de bois en forme de plus (« Rhésus positif ? », soufflent les persifleurs) sur lequel on le va torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive. Si l’on tâche de suivre le propos, cette facilité est assez incompréhensible et, pour tout dire, plutôt maladroite.
Heureusement, la musique permet de presque-ignorer l’incohérence en exprimant le drame du moment avec force et l’once de subtilité qui va bien. Le chœur de femmes réitère, à la première personne du pluriel, la description que l’on vient d’entendre. Lancé par la harpe, Jésus les recadre comme il convient, avant de partir à sa crucifixion sur un groove de claves que dissipe in fine un claquement de cymbales. De la sorte, la scène des larrons est évoquée avec une belle variété. Les couleurs musicales changent sans cesse. Ainsi, le premier voleur (Marcel Fässler) bénéficie presque d’une microchanson à la Monty Python, qui rappelle l’importance des moqueries dans la Passion : moqueries

  • de la foule,
  • des soldats,
  • des grands prêtres et, donc,
  • du bandit honnête.

Le lèche-cul dit « bon larron » (Chasper-Curò Mani) n’a pas cette chance : plus sage, il est baryton et non ténor – telle est la musique d’Urs Joseph Flury, à la fois subtile et ne négligeant pas les archétypes afin de se mettre au service du projet narratif.



La lamentation de Marie (Lilian Schneider Rohrer, dont le timbre brut et le vibrato large et abondant seront affaire de goût) est le seul air de l’oratorio.  Il oscille entre la tristesse humaine et la désespérance transcendantale, ce qu’illustre l’utilisation de la harpe, entre arpèges élégiaques et brusques envolées. S’ensuit une élégie pour hautbois et orchestre en accompagnateur de luxe. Le compositeur a écrit cette pièce « à la mémoire de M.M. ». Renato Bizzotto affronte une partition qui lui attribue autant de larmes que d’énergie révoltée, refusant de confondre émotion et mollesse consensuelle.
Certes, cette séquence peut paraître et superfétatoire, et moins passionnante – presque sans jeu de mots – que d’autres, dans la mesure où l’orchestre ne sert que de ploum-ploumeur de luxe ; or, paradoxalement, sa singularité (seul moment instrumental), sa sobriété (le soliste n’est jamais défié par ses compères) et son ambiguïté (prétextant faire résonner le chagrin de Marie, il évoque un chagrin personnel, comme tout croyant est censé faire sienne la souffrance du Christ lors du triduum pascal) lui donnent une résonance particulière.



L’anaphore « Es isch vollbracht » (C’est fini) annonce « la mort, la mort », sans s’y attarder outre mesure : la fin biologique est comme un non-événement dans la triple logique fervente qui anime la Passion :

  • soumission du Fils au Père,
  • inconscience des hommes pour accomplir les Écritures, et
  • résurrection.

La séquence « Après la mort » joue le dramatique pour faire gronder le tonnerre et tomber la nuit avec un solo de violoncelle, des roulements de cymbales et timbales, des souvenirs de harpe qui s’élèvent. L’antépiphorique « Ô Croix ! Ô Croix » s’articule autour d’un chœur a capella pour porter un propos davantage descriptif et priant que narratif, offrant une respiration bienvenue pour accompagner… l’expiration. La mise au tombeau ne surjoue pas la dramatisation : dans la foi chrétienne, il s’agit plus d’un moment solennel que d’une scène déchirante.
Cependant, grâce à cet épisode, le librettiste prépare le contraste entre la résurrection, triomphale et cosmique, et « e leide Zug, erbärmlig chly » (le maigre cortège, si étique) que commentent bois et cordes. Factuelle, la musique sonne martiale pour décrire les soldats qui gardent le tombeau. Toutefois, sous le rythme stupide – le seul accessible aux militaires –, la harpe christique zone, soutenue par bois et cordes. La Pâques part sur des bases quasi haydniques. Le compositeur paye néanmoins sa presque-minifugue avec les cloches qui vont bien avant de finir, étonnamment, en mineur, comme pour souligner que, même si l’aiguillon de la mort est – officiellement – relativisé, même si le monde est extrait du temps vers l’éternité, ben, n’empêche, dans la vraie vie des ploucs, c’est pas si simple.


La prise de son de Cäsar Spiegel ne rend pas toujours raison de cette partition riche (chœurs liminaires pas très distincts, autant que nous le puissions entendre) ? Les cordes semblent parfois fricoter avec la limite de la justesse ? Quelques rares départs paraissent juste justes ? Tout cela se comprend pour un disque ambitieux enregistré officiellement en une seule fois. Voici ce qui compte : ignorant du travail d’Urs Joseph Flury, je suis ravi de l’avoir pu découvrir et de, grâce à lui, pouvoir souhaiter aux lecteurs – en tout cas ceux capables de goûter sans ricaner autre chose que des bruitismes déstructurés amplifiés par une programmation électroacousmatique post-néo-spectrale – une puissante musique pascale à tous.


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