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Vin rouge

Fruits de la vigne – Mee Godard – Beaujolais Villages 2023

Photo : Bertrand Ferrier

Les amateurs de gamay se réjouissent : ce cépage souvent traité avec mépris par de grosses entreprises de vinasse se voit parfois traité avec respect par des domaines plus confidentiels. Or, aujourd’hui, on envoie du pâté avec une quille estimée en sortie de cave à 17 €, ce qui est cossu, et disponible pour une margeounette supplémentaire chez certaines caves parisiennes bien achalandées, dont Mes accords mets vins – ce lien n’est pas sponsorisé, ce que je trouve fort regrettable, bref.
Il s’agit d’un beaujolais d’appellation morgon enveloppé du storytelling le plus nul du monde puisque, à deux-trois mots près, il pourrait s’appliquer à n’importe quel château. Dans ce monde bousculé, arrêtons-nous cependant pour jouir du balabala grotesque de communicants sans aucun respect pour la spécificité du client bref, sans la moindre vergogne ; et, avec eux, chantons, extatiques, les poncifs du genre.

  • Ha, le « terroir d’exception », ha !
  • Ha, la « quête incessante de l’excellence », ha !
  • Ha, la « vision claire » et la « sensibilité unique de la vigneronne », ha !

Bref, pour une bonne rigolade, cliquez ici. Ce nonobstant, et hop, revenons à l’essence-ciel (le site du domaine m’a inspiré, j’ai même pensé écrire encore plus n’importe quoi que d’habitude afin d’être au niveau, mais je craignis que nul ne vît la différence). Autrement dit, quid du liquide ? Sa robe

  • est claire (en deux mots),
  • tire sur le monochrome griotte et
  • allie légèreté propice aux reflets et concentration au fond du puits.

Son nez refuse d’éclabousser l’odorat. Il préfère

  • l’élégance d’une discrétion assumée,
  • les ondulations d’une fraîcheur herbacée et
  • les échos fruités où tintinnabule une fraise mutine – voilà, je commence à être au webniveau, je crois.

La bouche est la première bonne surprise de la dégustation. Impossible de ne pas saluer

  • la franchise de la première intention,
  • la riche complexité du retour et
  • l’étonnante longueur en bouche qui équilibre et bonifie le breuvage.

Confrontée à une bavette d’aloyau joyeusement acoquinée à l’ail, la tisane dévoile la seconde bonne surprise de la séance. Elle se révèle

  • douce mais résistante,
  • singulière mais complémentaire, et
  • dotée d’une personnalité propre mais apte à chanter en duo.

L’association fonctionne bien, alors qu’elle n’était pas évidente et alors que le vin pouvait supporter encore quelques années de garde. Mais voilà : il arrive que les surprises soient aussi simples que quand « on boit un verre de vieux ciel » et « trinque avec le petit dieu des fourmis » pendant que, devant nous, « un arbre dort dans ses branches sans délacer ses souliers » (Serge Pey, Mathématique générale de l’infini, Gallimard, « Poésie », 2018, p. 225). Force reste à Bacchus !

Fruits de la vigne – Los frailes 2024

Photo : Bertrand Ferrier

Voilà long de temps que nous n’avions chroniqué quelque boutanche, et voici qu’une main bien aimable nous offre de découvrir un vin espagnol, en l’espèce un monocépage honorant le mourvèdre (« monastell » en castillan, ce qui a pu inspirer le joli marketing de l’étiquette, appuyé par le fait que « la vinification est effectuée dans les anciens pressoirs des moines » : en œnologie, le storytelling est désormais essentiel). Jadis producteurs de vin en vrac, les vignerons responsables du breuvage tentent une montée en gamme qui s’affiche à Paris autour de dix euros – hors frais de cochon, on peut le trouver sur Internet à moins de neuf euros la quille.
La tisane post-monacale assume une treizaine de degrés, et sa robe ne joue pas les mijaurées, ce qui nous permet d’employer un terme qui se fait rare, hélas. Dans le chaud de l’été, elle assume

  • une teinte légèrement griotte,
  • un velours clair et
  • une texture aérée.

Son nez n’est (haha) pas simple à caractériser. On y décèle

  • une prédominance de sucre,
  • une pincée de notes boisées, type bois de senteur, et
  • une pointe oscillant entre épices (cannelle ?) et fruits confits.

Sa bouche est ambiguë. Selon l’estime dans laquelle on la tient, on la pourra bombarder comme

  • concentrée ou unidimensionnelle,
  • agréablement directe ou manquant de profondeur,
  • équilibrée ou peu ébaubissante en dépit d’une pointe d’amertume bienvenue.

En réalité, il s’agit d’un vin très doux et fort agréable pour peu que l’on ne le confronte pas à des mets trop toniques qui risqueraient d’étouffer ses qualités au lieu de les étoffer, et hop. En bref, profitons de sa simplicité sans chichi dans un monde où, souvent, « on a le cœur trop vieux pour penser un enfant » (Rainer Maria Rilke, Vergers, in : Mon beau navire, ô ma mémoire. Un siècle de poésie française (Gallimard, 1911-2011), Gallimard, « Poésie », 2011, p. 161).

Fruits de la vigne – Domaine La terrasse d’Élise, « Le Pigeonnier » 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Créé par Xavier Braujou en 1998, le domaine La Terrasse d’Élise s’étend sur une dizaine d’hectares languedociens et propose, dans sa gamme, un monocépage rouge IGP du pays d’Hérault étiqueté comme étant « Le pigeonnier ». Nous avons goûté le millésime 2022, trouvable par correspondance autour d’une vingtaine d’euros hors frais de port (si vous voyez une offre à 30 €, c’est une vaste blague) ou chez les cavistes intéressants type, à Paris, Mes accords mets vins (ce post n’est pas sponsorisé). Sa robe est joliment complexe à cerner.

  • La teinte dominante est la cerise confite.
  • Néanmoins, sa densité est variable (on est plus ou moins du côté obscur de la cerise).
  • Le résultat intriguera les amateurs préférant
    • le mystère aux évidences,
    • le profus à l’univoque, et
    • le trouble aguicheur aux certitudes prévisibles donc ennuyeuses comme un discours de cacique socialiste après une énième défaite électorale dont il s’agira de tirer les leçons en refondant un grand geste d’espoir, car les Français ont besoin d’un cap rassembleur et constructif afin de bon, tout le monde dort, on peut passer à la cuite ?

Le nez fait écho à la complexité visuelle. Sa richesse saute au cerveau. On y croise

  • un mélange de caramel et de café,
  • des notes d’épices (notamment d’un poivre intense), peut-être même 
  • des touches d’abricot.

Ce qui séduit est que cette complexité est moins fouyouyoute que l’on pourrait croire. Sans être organisée, elle déploie un charme de rayonnage d’épicerie de village

 

qui offraient sur leurs rayonsdu fil, des harengs, des poires,des cornichons, des histoires,des tue-mouches, des crayons,même pas en rangs d’oignons,

 

comme chantait Anne Sylvestre dans « Tout s’mélange ». Chaque dégustateur semble invité à y capter

  • des fragrances familières,
  • des flashs de souvenirs et
  • des histoires sans parole.

La bouche a l’élégance de la discrétion initiale, qui n’intimide pas et donne même au breuvage titrant pourtant 14° une apparence de fraîcheur. Rapidement, pourtant, elle révèle

  • des perspectives,
  • une persistance remarquable et
  • une complexité qui fait écho à ce que l’œil et le nez ont décelé.

S’il faut préciser, alors parlons

  • d’un cassis très mûr,
  • de vapeurs de café et, en finale,
  • de ce que nous avons défini comme un accent de banane, ce qui est stupide puisqu’il n’y a pas d’accent dans le mot « banane », mais bon, si ça se trouve, c’était mieux de pas préciser sauf que c’est trop tard.

Le breuvage est jeté dans les bras d’une hampe de bœuf grillée avec d’indispensables frites. Le couple que forme une viande délicieuse et un vin palpitant est tout à fait croquignolesque. Le spectacle qu’ils donnent aux papilles associe

  • douceur confortable,
  • équilibre stimulant, et
  • une once d’amertume liquide qui renforce la sapidité du solide, ainsi qu’une dissonance pimenterait une sonate de Telemann pour flûte à bec alto et clavecin, si seulement dissonance il y avait.

La conclusion est que cette quille est séduisante car accessible mais résolument polysémique (et hop), au point d’évoquer par sa complexité pudiquement celée « le secret désir de la lune : mourir d’un coup de soleil » évoqué par Etel Adnan dans La Mer [1948] (in : Je suis un volcan criblé de météores. Poésies 1947-1997, Gallimard, « Poésie », 2023, p. 54). Bref, bon et intrigant. What else?

Fruits de la vigne – Domaine Striffling, « Le gamay de Guigui » 2023

Photo : Bertrand Ferrier

 

Un beaujolais-villages de 2023, titrant 12° : voilà comment l’on pourrait résumer le « gamay de Guigui », un produit du domaine Striffling dont nous évoquâmes tantôt

Si, sans pratique, le don n’est rien qu’une sale manie, il est assez certain que, sans manie, le don n’est rien qu’une simple pratique. Or, autant certains se passionnent pour la collection de cornflakes, passent leur temps à crapahuter sur des sentiers impraticables ou s’échinent à recenser les pires kebabs de Paris, autant Guillaume Striffling, aka Guigui, s’est spécialisé sur le monocépagisme, ce qui n’est pas la maladie professionnelle du vigneron la plus répandue. Cette stratégie lui permet de proposer, selon ses gammes moins musicales que commerciales, un travail désormais réputé à des prix titillant parfois le monochiffrage. Par exemple, sur le gamay qui nous intéresse aujourd’hui, on peut dénicher des offres par correspondance à 10 € la quille, hors frais d’envoi ; chez les revendeurs parisiens en chair et en verre comme Mes accords mets vins, il faudra compter une bonne margeounette de plus. Pour quel résultat ? Un produit à la robe miroitante :

  • groseille sur les bords,
  • elle se densifie peu à peu pour prendre
  • une teinte griotte en son centre.

Ainsi rend-elle raison de ce que l’on attend d’un produit de ce type : de la franchise et une certaine légèreté frisottant l’insouciance, et hop, qui font que, comme pour un « nègre tempête », soudain, il y a des griffes qui poussent et font « sauter [nos] ténèbres en mille matins de lions » (René Depestre, Journal d’un animal marin, Gallimard [1990], « Poésie », 2024, p. 57). Le nez paraît typique du gamay bien travaillé. Il

  • est discret,
  • se laisse découvrir et
  • cultive l’ambiguïté sur le temps long, entre
    • cuir,
    • épices et
    • cassis.

Le flairer incite au lâcher-prise, à ces moments où, en pleine polémique de long repas de samedi soir, on lâche, façon Robert Desnos ouvrant « comme une main à l’instant de la mort » (in : Corps et biens [1930], Gallimard, « Poésie » [1968], 2010, p. 121) :

 

vraiment, c’est tellement inutile,
toi et moi nous mourrons bientôt.

 

La bouche étonne.

  • L’attaque assume une certaine amertume ; puis
  • une sensation de fraîcheur remonte aux naseaux,
  • dessinant les contours d’un vin direct et franc du collier.

Le mariage avec des tagliatelles fraîches au foie gras (olé !) ne dévoile pas davantage de rondeur mais propose une nouvelle lecture, plus dynamique. Le jus aiguillonne la générosité du foie gras qui, en échange, souligne les aspérités savoureuses d’accents fruités qui se révèlent. Fort adéquat pour « apaiser les oiseaux sauvages dans son sang », selon l’expression d’Aksina Mikhaylova (in : Ciel à perdre, trad. A.M. et Dostena Lavergne, Gallimard [2014], 2021, p. 53) !

Fruits de la vigne – Segna de Cor 2021 du domaine Roc des anges

Photo : Bertrand Ferrier

 

Jadis confiné dans 10 hectares, le Roc des Anges s’étend désormais sur une surface quatre fois plus grande, signe d’un succès impressionnant dans une région aussi concurrentielle que le Roussillon. La cuvée Segna de Cor, anagramme (approximatif) du nom du domaine, est l’entrée de gamme de ses rouges – à environ 19 € l’entrée, tout de même. Sous l’appellation Côtes catalanes, le vin revendique l’usage de raisins issus de jeunes vignes de carignan, assemblées à des fruits tirés de deux ou trois autres cépages : carignan, syrah, voire cinsault. C’est une quille de ce jus qui s’est tantôt retrouvée sur notre table pour affronter un couscous maison.
La robe associe trois qualités affriolantes :

  • densité aguicheuse,
  • profondeur mystérieuse, et
  • obscurité gourmande.

Le nez laisse imaginer

  • une compotée incluant du cassis,
  • des notes d’herbes aromatiques fermement ancrées dans le sol,
  • ainsi qu’une tension mêlant la rugosité et l’aspiration à l’élévation.

La bouche se révèle

  • moins explosive qu’attendu,
  • plus longue en nez qu’au palais,
  • assez ferme pour éviter l’astringence et assumer une simplicité sans chichi mais habillée de fruits rouges.

Le mariage avec le couscous conduit le vin à affirmer

  • son équilibre face à la tonicité des épices,
  • sa rectitude face à la douceur des légumes, et
  • sa singularité face à des saveurs familières.

Parfait pour accompagner un moment convivial évoquant le cri de la « Rotonde bleue » que l’on peut écouter dans Averno [2006] de Louise Glück (L’Iris sauvage…, trad. Marie Olivier [2022], Gallimard, « Poésie », 2023, p. 385) :

 

J’en ai assez de l’humain
dit-elle
Je veux vivre sur le soleil

 

Fruits de la vigne – Segna de Cor 2021 du domaine Roc des anges

Photo : Bertrand Ferrier

 

Jadis confiné dans 10 hectares, le Roc des Anges s’étend désormais sur une surface quatre fois plus grande, signe d’un succès impressionnant dans une région aussi concurrentielle que le Roussillon. La cuvée Segna de Cor, anagramme (approximatif) du nom du domaine, est l’entrée de gamme de ses rouges – à environ 19 € l’entrée, tout de même. Sous l’appellation Côtes catalanes, le vin revendique l’usage de raisins issus de jeunes vignes de carignan, assemblées à des fruits tirés de deux ou trois autres cépages : carignan, syrah, voire cinsault. C’est une quille de ce jus qui s’est tantôt retrouvée sur notre table pour affronter un couscous maison.
La robe associe trois qualités affriolantes :

  • densité aguicheuse,
  • profondeur mystérieuse, et
  • obscurité gourmande.

Le nez laisse imaginer

  • une compotée incluant du cassis,
  • des notes d’herbes aromatiques fermement ancrées dans le sol,
  • ainsi qu’une tension mêlant la rugosité et l’aspiration à l’élévation.

La bouche se révèle

  • moins explosive qu’attendu,
  • plus longue en nez qu’au palais,
  • assez ferme pour éviter l’astringence et assumer une simplicité sans chichi mais habillée de fruits rouges.

Le mariage avec le couscous conduit le vin à affirmer

  • son équilibre face à la tonicité des épices,
  • sa rectitude face à la douceur des légumes, et
  • sa singularité face à des saveurs familières.

Parfait pour accompagner un moment convivial évoquant le cri de la « Rotonde bleue » que l’on peut écouter dans Averno [2006] de Louise Glück (L’Iris sauvage…, trad. Marie Olivier [2022], Gallimard, « Poésie », 2023, p. 385) :

 

J’en ai assez de l’humain
dit-elle
Je veux vivre sur le soleil

 

Fruits de la vigne – À côté 2022 du domaine Charvin

Photo : Bertrand Ferrier

 

Connu pour ses châteauneuf-du-pape, le domaine de Laurent Charvin produit aussi des vins d’appellation moins prestigieuses. On suppose que, parce que ses parcelles ressortissant de l’IGP d’Orange jouxtent ou quasi les vedettes maison, il a brandé le vin que nous allons goûter – disponible sur Internet pour 10 € hors frais de port – sous la marque « À côté » (ou sera-ce parce que, avec du merlot inside, le jus passe à côté de la plaque ou des chartes en vigueur pour telle appellation plus froufoutante ?).

  • La solide teneur en alcool, alors que tant de vignerons cherchent le 12,5° pour ne point effaroucher les vierges ayant la dalle en pente précautionneuse,
  • la réputation de l’agriculteur, engagé dans une production moins chargée en pschitt-pschitteries que certains malins de l’agro-industrie, et même
  • l’étiquette travaillée mais plus rustique qu’enfarinée dans une élégance design qui fleurerait mauvais le vélocipédiste parisien arborant
    • casque très cher mais faussement vintage,
    • réflecteurs aux normes européennes sur un gilet pas jaune floqué #jerespectelaloietlesfdoetvous?, et
    • sentiment d’être gravement victime de stigmatisation rappelant les pires heures nauséabondes de notre Histoire quand un simple piéton, plouc par excellence puisqu’il n’est pas même doté d’une trottinette électrique alors qu’on en trouve de très bien pour moins de deux mille euros, l’invite à aller se faire bien emphysiquer – sauf s’il aime ça – en lui refusant la priorité sur un trottoir alors qu’il est père de famille et qu’il a voté pour chaque élection depuis ses dix-huit ans – sauf une fois, d’accord, ça va, on boit une tisane au miel du Tibet et on arrête le caca nerveux – parce qu’il était en voyage d’intégration à Courche (c’est dingue, quand même, les ennemis de la mobilité douce alors que
      • le réchauffement climatique,
      • la difficulté de trouver une forêt dans Paris pour enlacer des arbres afin de se reconnecter à son moi naturel et, surtout,
      • l’antimacronisme primaire, populiste, facho-complotiste et déconnecté de la réalité des entreprises créant de l’emploi, cette tare française encouragée par l’extrême-gauche et qui met en fragilité le logiciel de la République, puisse Manuel Valls, grand serviteur de l’État et de la Catalogne et d’Israël, merde, s’il en est, y mettre un terme),

inspirent plutôt confiance, d’autant que la quille est conseillée par le presque petit jeune du duo de Mes accords mets vins, repère qui nous sert de dealer pour les occasions belles ou, simplement, joyeuses, ce qui n’est ni contradictoire, ni si pire, on en conviendra.
La robe du vin non filtré (on connaît le grrrrand débat entre autoproclamés spécialistes experts sachants sur « le risque » de ce non-filtrage) est

  • souple voire mouvante,
  • spectrale (au sens où elle n’est certes pas uniforme – idéal pour ceux qui, mauvais citoyens ou zozos instruits par l’expérience, n’ont pas un amour spontané pour le costume unique) et
  • ouverte, allant du rose type cerise au sirop jusqu’au grenat intense en fond de puits.

Le nez est

  • franc,
  • costaud et
  • intrigant.

On croit y déceler, pêle-mêle,

  • du café,
  • de la terre,
  • un zeste de fruit rouge (cassis ? fraise ?) et
  • une pincée de cannelle – mélange étrange et réussi.

La bouche est

  • puissante sans être rugueuse,
  • joyeusement amère sans être grinçante,
  • à la lisière d’une astringence audacieuse, dans une première approche, sans toutefois s’y complaire.

Le mariage avec une ballotine de faisan pistachée, eh oui, est une comédie en trois actes.

  • Acte I : la douceur du mets met (haha) en valeur la robustesse du vin.
  • Acte II : les saveurs liquides et solides semblent se révéler au contact les unes des autres.
  • Acte III : comme il arrive entre gens de bonne compagnie, l’harmonie se construit par le dialogue. Les résonances du vin s’amplifient quand on sirote une lichette après avoir grignoté un bout. À l’inverse, manger après avoir suçoté une larme du nectar
    • souligne les finesses du plat,
    • rehausse sa sapidité et
    • sertit la pistache qui s’y lovait.

Comme disent les poètes que nous aimons citer en fin de critique viticole : « Super. » Bah, s’ils ne le disent pas, en la circonstance, ils devraient.

 

Fruits de la vigne – Le vieux mûrier 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Trop souvent, la dichotomie aristotélicienne suffit à comprendre le monde. Par exemple, l’on peut distinguer sans coup férir

  • le bon grain de l’ivraie,
  • les macronocompatibles des gens fréquentables, et
  • ceux qui aiment ce site des butors.

Heureusement, il arrive que la réalité se dérobe au rythme binaire de la partition et oppose au beat disco une oscillation plus stimulante pour la boîte à neurones qui est censée couronner notre corporéité. Ainsi de ce crozes-hermitage conçu par Florian Buit, qui

  • s’est occupé des vignes,
  • a supervisé les vendanges mais
  • n’a pas embouteillé lui-même ce vin de prestige.

Et pour cause : en attendant la construction d’un chais perso, son jus est hébergé dans la cave de Jean-Louis Chave, mentor et voisin dudit Florian. Or, cette opération, d’apparence anodine, s’accompagne, sinon d’une transsubstantation, du moins d’un changement de nature : le vin de récoltant devient vin de négociant.
La nouvelle terminologie est a priori moins prisée des fines bouches car le statut de négociant permet aux aigrefins de tripatouiller fonds de cuve et invendus pour créer une vinasse presque aussi honnête qu’un gouvernement associant une ministre de la transition écologique à une ministre de l’agriculture se démenant pour développer tout azimut des intrants phytosanitaires (quel dommage que cette dangereuse fumisterie barniérique ait été victime d’une motion de censure !). Cependant, et nous l’avons constaté dans cette rubrique, la prévention que la dénomination de « vin de négociant » entraîne est parfois totalement injustifiée. Il arrive fréquemment que tel vin de négociant bien intentionné ne se révèle pas moins sapide et singulier que certains de ses concurrents, compères et collègues aux étiquettes plus prisées.
L’étiquette est d’ailleurs le point faible de la bouteille, en dépit de sa sobriété élégante. En effet, le cinquième millésime du « Vieux mûrier » a oublié son accent circonflexe. Partant, il remet un coin dans notre juke-box inauguré tantôt : comment peut-on faire des trucs aussi compliqués qu’un vin et omettre de faire relire son étiquette par des gens qui,

  • nuls en fermentation alcoolique ou malolactique,
  • incompétents en piégeage ou soutirage,
  • démunis face à tout projet d’éraflage ou d’entonnage,

sauraient néanmoins éviter cette cagade pour, finalement, pas super cher ? Certes, l’essentiel est ailleurs, comme on disait dans le Sentier, et un petit chapeau pointu n’est peut-être qu’un détail ; ce nonobstant, pour reprendre l’analyse de Muriel Robin quand elle était chef de chantier plutôt que

  • collectionneuse de subventions publiques,
  • pleurnicheuse en chef,
  • madone grassement rémunérée des causes consensuelles, et
  • lâcheuse d’élite sortie première nommée d’une promotion où, pourtant, la concurrence était féroce,

« votre chemise a des boutons, c’est un détail, mais avouez que, pour la fermer, c’est quand même plus pratique ». Enfin, donc, après ces considérations de dénomination et d’orthographe, apparaît le vin, un monocépage à la gloire de la syrah. Sa robe est marquée par

  • l’unité,
  • la densité et
  • l’opacité

du produit. Peu d’éclats rougeoyants. À la place, une belle densité qui augure d’un vin solide et charpenté. Le nez confirme ces auspices. On note

  • sa puissance,
  • ses notes de fruit confit et
  • sa finale de girofle

qui ajoute à la fermeté une petite pirouette à la fois gracieuse et appétissante. La bouche étonne. Partant sur une légèreté où le fruit semble se dissimuler derrière le gingembre, elle revendique

  • moins la rondeur chromatique qu’un à-plat de couleurs,
  • moins l’étagement des saveurs que leur confrontation synchronique, et
  • moins l’explosivité propre à certains monocépages syrah qu’une forme de stabilité gustative se prolongeant en fade out.

Peut-être la dégustation est-elle perturbée (ou rendue spécifique) par certaines interférences. D’une part, il est évidemment envisageable que la quille aurait gagné à rester en cave quelques années de plus, d’où la sensation d’un potentiel profond associé à une linéarité gustative, au lieu de la perspective 3 voire 4D que l’on attendait. C’est entendu, mais l’impatience, si elle peut être saccage, est aussi hommage à la désirabilité des bouteilles ! D’autre part, son association avec de délicieuses pâtes fraîches au foie gras – merci à la maison qui, ce soir-là, n’avait reculé devant presque aucun sacrifice – n’est sans doute pas la plus immédiatement attendue. Pour autant, en bousculant les us et coutumes des logiques feutrées présidant aux accords mets et vins, elle souligne le charme d’un vin – généralement commercialisé aux alentours de 25 €, compter 5 € de plus chez les heureux cavistes qui ont obtenu un quota de cette cuvée annoncée comme confidentielle – qui sait être

  • soyeux,
  • ferme et
  • assez direct pour s’adapter au palais du curieux sans perdre son identité.

De la sorte, la création de Florian Buit ajoute du mystère au plaisir et évoque, à son corps défendant mais le siroteur a le droit de résonner (oui, avec un « é ») comme juste lui semble, cette confession d’Alicia Galienne :

 

Plus je me regarde dans cette eau lourde et profonde,
Plus la nuit se masque et va rejoindre le jour.
(« Les nocturnes », in : L’Autre moitié du songe m’appartient, Gallimard, « Poésie », 2020, p. 69.)

 

Bonnes nuits diurnes à tous, et belle joie aux patients pas malades qui dégusteront le jus quand il aura atteint maturité !

 

Fruits de la vigne – Saintayme 2013

Photo avec étiquette mutilée : Bertrand Ferrier.

 

Un peu comme les gewurztraminer, mais plus faciles à épeler, les saint-émilion et leurs sous-appellations employant le syntagme censément automatiquement déclencheur « grand cru » ont depuis longtemps délaissé la magie du vin au profit du miracle de l’étiquette. Difficile – c’est un euphémisme – de se repérer dans cette pagaille où les propositions médiocres côtoient les produits de luxe en décrivant, entre ces deux pôles, un large spectre de possibilités intermédiaires. Vedette des foires Lidl, un peu comme des baskets ou des voitures dûment brandées, l’appellation est souvent source de désillusion à la dégustation, à moins de réussir à se laisser hypnotiser jusque dans la luette par  l’illusion marketing ou le devoir social sur l’air du mais-fallait-pas. Par conséquent, la curiosité le dispute à l’excitation quand un flacon portant ce nom glorieux débaroule sur notre table. En termes binaires, le suspense consiste à deviner si le vin ressortira de la réussite ou de l’arnaque.
En dépit de son apocope pupute, le Saintayme laisse augurer d’un vin de qualité. C’est une marque sous laquelle feu Denis Durantou, multipropriétaire de domaines dans le coin, commercialise des raisins qu’il négocie avec un vigneron des alentours. Même avant qu’il ne soit laminé par un cancer dit « agressif » (il m’a rarement été narré des histoires de cancers tendres, mais bon), les commentaires laudatifs sur l’homme et sa maîtrise de la vigne étaient diablement légion. Attaquons donc positivement l’exploration d’un flacon prélevé dans le millésime 2013 et commercialisé contre 14 € aux Galeries Lafayette.
La robe déploie un joli tissu aux rouges sombres et multiples. On apprécie d’y deviner une densité de caractère qui n’est pas exclusive de reflets lumineux très aguicheurs.
Le nez, dont nous déclarerions avec pédanterie qu’il s’enorgueillit de notes de café et de sous-bois, et hop, associe trois qualités : il paraît

  • équilibré,
  • riche et
  • satisfaisant.

La bouche assume le paradoxe des bons monocépages merlot. On y devine une multiplicité de saveurs, mais l’on regrette de les deviner comme concassées, écrasées les unes par et sur les autres. L’absence de rondeur tend, selon nos papilles, à densifier plus qu’à conjuguer (et re-hop) les notes que nous croyons apercevoir – des notes

  • d’épice (cumin ?),
  • de résidu boisé et
  • d’agrume (orange ?).

Le mariage avec un steak taillé dans la poire rend justice au jus. On y goûte davantage

  • de fruité (ananas ?),
  • d’équilibre et, inattendu,
  • d’un relief qui reste de basse altitude mais introduit la troisième dimension dans l’à-plat jusqu’alors examiné.

En somme, un vin à tiroirs qui, sans ébaubir, témoigne d’un savoir-faire digne qui n’entourloupe point le chaland. Certes, la bouteille de saint-émilion est une mythologie quasi barthésienne. À ce titre, elle participe pleinement de la logique selon laquelle

 

on manipule toujours les objets (au sens le plus large) comme signes qui vous distinguent soit en vous affiliant à votre propre groupe pris comme référence idéale, soit en vous démarquant de votre groupe par référence à un groupe de statut supérieur
(Jean Baudrillard, La Société de consommation.Ses mythes, ses structures [1970], Gallimard, « Folio » [1986], 2002, p. 79).

 

Les saint-émilion sont de ces objets. Leur diversité ajoute à leur saveur… ou à notre plaisir d’être déçu en bien !

 

Fruits de la vigne – Il fait soif 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

À ce qui se fredonne, derrière chez moi, y a-t-un étang, où le fils du roi s’en va chassant. Derrière les vignes de Michèle Aubery Laurent, y a-t-un viticulteur qui, depuis 18 ans, fournit après vendange une partie de ses raisins à Maxime-François Laurent, le fils de la vigneronne, négociant qui revendique de travailler à partir d’un vignoble « cultivé sans chimie, dans le respect du vivant », avec néanmoins un sulfitage post-fermentation réputé indispensable. Parmi ses créations markettées avec soin, une bouteille d’« Il fait soif » 2021 se retrouve sur notre table. Issu de jeunes vignes, le jus associe 70 % de grenache à 20 % de syrah et 10 % de cinsault (même si certains sites l’annoncent uniquement grenache en monocépage).
Sa robe est encore

  • plus compacte que dense,
  • plus sombre que sanguine, mais également
  • davantage parcourue d’éclats de morelles que confite dans une obscurité rabat-joie.

Son nez se mérite. Il tire de cette discrétion

  • une légèreté agréablement frivole,
  • une oscillation de possibles (cassis ? groseille ? quelles épices ?) joyeusement mystérieuse, et
  • une tendance plutôt conviviale dont émerge curieusement une idée de sucré – laquelle, évoquant une saveur, ne ressortit pourtant de l’olfactif que par association.

Côté bouche, d’inquiétants signes d’astringence et des pétillements font froncer les sourcils dans une première approche. C’est sans doute signe que la bouteille, même si elle aspire explicitement au statut de « vin de convivialité » plus qu’au statut de grand cru, eût dû être ouverte plus tôt. Petit à petit, ses qualités se dévoilent.

  • On retrouve la légèreté du nez, avec des notes épicées, entre cannelle et poivre, qui arrivent a posteriori dans le pif ;
  • on salue le concentré de fruits rouges moins compotés que densifiés à maturité ; et
  • l’on apprécie cette étrange petite note d’agrume qui, à bien y goûter, paraît pointer le bout de sa surprise sur le bout de la langue.

Le mariage avec une pizza tomatée est une bonne surprise car le plat léger fait ressortir une douce amertume qui pimpe joliment le breuvage. Son prix de 16 € constaté aux Galeries Lafayette de Paris et sur des boutiques digitales peut paraître un chouïa surcoté – preuve que, avec constance,

 

nous nous heurtons à ce qui est.
Nous appelons cela connaître.
Nous allons à nos fins sans savoir avec zèle.
Nous appelons notre folie savoir.
Nous pensons en cela échapper.
(Jean-Paul Michel, « Nos ennemis dessinent notre visage » [1997-1998], in : Défends-toi, Beauté violente…, Gallimard, « Poésie », 2019, p. 311)

 

Mais à quoi peut-on échapper quand il fait soif ?