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Le blog de Bertrand Ferrier, page 10

« Should I stay or should I stay », La Manufacture Avignon, 10 juillet 2026

« Should I stay or should I stay », une image. Photo : Bertrand Ferrier.

Ainsi que nous l’avouĂ¢mes tantĂ´t, le nier serait niais : on n’en peut mais, en France, on adore les Belges. Ce soir, face Ă  la Horde furtive, l’on se rĂ©jouit donc d’Ăªtre raciste positif Ă  l’avance. D’autant que, pour un admirateur claustrophobe du nouveau thĂ©Ă¢tre, le pitch est ultime : quatre personnages sont enfermĂ©s dans un espace clos mais pas vraiment clos – une scène de thĂ©Ă¢tre, en somme. C’est le spectacle qui excite les papilles. Un parfum d’absurde bien conventionnel dopĂ© aux belgicismes : on est Ă  fond. MĂªme si

  • on ne peut rĂ©server sur le site officiel du off d’Avignon,
  • la compagnie tente une sodomie en proposant une rĂ©servation un euro plus cher sur son site, et
  • mĂªme s’il faut patienter demi-heure au tĂ©lĂ©phone en se faisant raccrocher au pif toutes les deux minutes avant de joindre, enfin,  la scène subventionnĂ©e afin de prĂ©empter un billet contre sesterces sonnants tout en promettant Ă  un collègue d’Ăªtre de retour pour ploum-ploumer Ă  la fin de son spectacle Ă  condition que les gars ne soient pas late,

le projet est assez sexy pour que, bon, d’accord, on y va. MalgrĂ©

  • les demandes d’assistance des collègues,
  • les sollicitations de rencontres d’occasion,
  • les fatigues et les urgences du moment,

scintille le spectacle de Simon Thomas intitulĂ© Should I stay or should I stay. PortĂ© par une compagnie d’outre-QuiĂ©vrin, il se dĂ©roule au soir de la confrontation Belgique – Espagne. Intelligemment, la scène a prĂ©vu d’accueillir dans le hall les fanas de foute devant un grantĂ©cran et des bières sans la clim qui va bien.
Devant la double affluence des thĂ©Ă¢treux et des fouteux, je manque de dĂ©faillir tant la chaleur est intense… d’autant que le spectacle commence en double retard : le temps de poser le dĂ©cor et de faire venir un handicapĂ© moteur positionnĂ© Ă  l’extĂ©rieur de la salle, donc pas près d’arriver. Une ouvreuse fait son max pour fluidifier la chose, mais un responsable dĂ©bile a dĂ©cidĂ© que l’handicapĂ© devait entrer en premier. Le mec ne rentrera pas en premier tout en bĂ©nĂ©ficiant de la meilleure place qu’il pouvait solliciter, mais les cons subventionnĂ©s se sentiront sans doute mieux d’avoir dĂ©fendu rien auprès d’Ă©quipes respectueuses du handicap mais consternĂ©es par la connerie du boss.

 

Ti K Fouti, guide avignonnais, m’aide Ă  filer d’un spectacle oĂ¹ je ploum-ploumais jusqu’au spectacle que je souhaite plopodir. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Difficile pour autant d’Ă©changer avec les employĂ©s. Les hurlements des tĂ©lĂ©visomanes sont puissants. Quand on pointe le titre de la publication festivalière (« parler plus fort que le bruit »), les petites mains ne sont pas fières : non, on ne peut pas parler plus fort que le hurlement des biĂ©romaniaques quand la Belgique Ă©galise provisoirement Ă  un partout. Enfin, il est permis d’accĂ©der au sein du sein. Quatre personnages se dressent ou se vautrent face Ă  nous.

  • Un grand (le texte reviendra sur sa taille) escogriffe capĂ© de rouge,
  • un bleu qui serine « Should I stay or should I stay » en boucle,
  • une nana bottĂ©e et cirĂ©e de jaune qui sourit,
  • une nana moulĂ©e de noir avec une capuche blanche.

Certains acteurs Ă©tant « en alternance », nous renonçons Ă  les identifier en dĂ©pit de leur dĂ©vouement sincère Ă  la galère qu’ils incarnent. Comme dĂ©cor, l’espace normal et des nĂ©ons.

  • Madame Noire essaye d’ouvrir les portes.
  • Madame Jaune se promène en souriant.
  • Le grand rouge est immobile.
  • Dialogue interminable avec le bleu au point de nous faire comprendre le titre : carrĂ©ment, on should I go or should I go.

Mais les payeurs (dont nous sommes, hĂ©las) essayent de rire de ce qui n’est pas drĂ´le. Faute d’Ăªtre tous abonnĂ©s Ă  TĂ©lĂ©rama, nous ne sommes pas nombreux Ă  nous salir de la sorte.

  • Faiblesse de la dramaturgie.
  • Vide de la scĂ©nographie.
  • Abandon de l’absurde tant vantĂ© dans le storytelling convoquant sans vergogne Beckett et les Monty Pythons, mytho qui s’effondre devant la mĂ©diocritĂ© du texte et du dispositif.

 

« Should I stay or should I stay », une image. de l’incipit Photo : Bertrand Ferrier.

 

La première scène tente de provoquer la lassitude par

  • la stagnation,
  • l’itĂ©ration et
  • la non-verbalisation – projet qui peut avoir moult autres aboutissements aboutis, y compris dans le off oĂ¹ l’on nous a parlĂ© de pièces muettes autrement bien foutues.

Soudain, la nana en noir prend son élan pour défoncer la porte puis renonce. Ouh, quel suce-pince !
Enfin, la parole advient. Les noms et les sexes des personnages changent. Simon Thomas tente des punchlines ratĂ©es comme : « Quand ça sent l’cramĂ© dans mon toaster, tu crois que j’attends que la maison brĂ»le ? Non, je vire la tranche de pain du toaster. » La pragmaticitĂ© de la proposition Ă©meut par la vibrance du quotidien dans le spectaculaire – non, c’est juste ratĂ©.
Plus les minutes s’Ă©coulent, hĂ©las lentement, plus on s’abasourdit devant la mĂ©diocritĂ© d’une proposition que l’on Ă©tait venu applaudir avec autant d’envie. Les bonnes idĂ©es telle l’opposition entre

  • la construction d’une montgolfière et la constitution d’un sandwich amĂ©ricain banane,
  • l’immortalitĂ© du homard et la mĂ©ditation sur les sables mouvants,
  • les crachats gratuits et le viol moins gratuit,

croupissent dans une facilitĂ© Ă©touffante que l’engagement des acteurs ne suffit pas Ă  dissiper. En dĂ©pit de cet investissement que l’on imagine sincère, la moyennerie, j’assume, des spectatrices tatouĂ©es qui font gling-glinguer leurs gourdes en verre respectueuses de mon cul sur l’environnement et glouglouter leurs gorgĂ©es n’illumine guère ce moment d’effarement et de dĂ©ception.
Sur scène, on essaye de fomenter des sketchs pour oublier la vacuitĂ© de l’enjeu dramatique.

  • On rĂªve de base-ball pour se prouver qu’on a des bras.
  • On raconte des rĂªves qui ne veulent rien dire en prĂ©cisant qu’ils ne veulent rien dire, pĂ´ pĂ´ pĂ´.
  • On est déçu par les termites du cerveau.
  • On se rassure avec un sang-de-gouiche haricot-abricot ou on s’assomme.

Et puis ? Le toreador bleu remercie tout le monde en castellano. On oublie. La narration se cabre. On se lance dans des « hyper Douglass » qui rappellent singulièrement le « jeu de la balle » mollement inventĂ© par Alexandre Astier pour Kaamelott Ă  l’occasion du cinquante-quatrième Ă©pisode de la deuxième saison. Ça vĂ©gète, ça se reconnaĂ®t presque comme sa poche (« mais je ne connais pas ma poche »), ça assomptionne, ça s’Ă©trangle, ça ouvre des portes mais ça reste sur scène. RĂ©sultat,

  • mĂªme quand on est venu pour applaudir
    • du nouveau thĂ©Ă¢tre modernisĂ©,
    • de l’absurde ou
    • du chaotique,
  • mĂªme quand on salue le travail d’acteurs hautement sollicitĂ©s,
  • mĂªme quand on est plutĂ´t pour bravoter les collègues fussent-ils dans le haut du spectre subventionel,

on doit admettre le truc in fine :

  • le texte,
  • la structure,
  • les piteuses esquisses de dialogues parallèles,

tout, dans cette pièce de Simon Thomas, hormis la bonne volonté de valeureux comédiens, est consternant. Quelle tristesse !


Jusqu’au 21 juillet, plus de dĂ©tails ici.

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 4/6

Première de couverture (détail)

Au fil des Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre de Monique Jeudy-Ballini (MimĂ©sis), il appert que le faux en art soulève deux questions : d’une part, comment peut-on rĂ©ussir Ă  imiter parfaitement ce qui est censĂ© relever du gĂ©nie (donc ce qui est censĂ© relever du gĂ©nie est-il vraiment gĂ©nial ?) ; d’autre part, si j’ai Ă©tĂ© Ă©bloui, Ă©mu voire bouleversĂ© par un faux, suis-je un ignare, un nul ou un imbĂ©cile dupĂ© par le storytelling entourĂ© une Å“uvre

  • (grand musĂ©e,
  • beau cadre,
  • rĂ©putation de l’artiste) ?

En sus de me remettre en cause, la duperie du faux interroge en profondeur l’idĂ©e d’Ă©motion artistique. Monique Jeudy-Ballini l’admet en estimant que « se sentir affectĂ© par un objet fait signe tout autant de la valeur de cet objet de celle de la personne affectĂ©e ». Dès lors, on peut considĂ©rer  que le faux ne doit pas Ăªtre considĂ©rĂ© uniquement comme une entourloupe si sa capacitĂ© Ă  affecter Ă©motionnellement celui qui le regarde est avĂ©rĂ©e. L’auteur cite Julie Cayla qui signale que, au Burkina Faso, « les originaux ne sont pas des prototypes [uniques] mais des archĂ©types [dupliquabes et personnalisables] ». Le faux n’est alors critiquable que s’il est « imitation servile » ; en revanche, s’il est inspirĂ© et augmentĂ© d’une matrice existante, il est fort apprĂ©ciable (92).
En Occident, au contraire, le faussaire est invitĂ© Ă  se « rĂ©clamer d’une analogie avec le cascadeur » qui remplace des acteurs pour des scènes spĂ©cifiques tout en restant mĂ©connaissable. Cet effacement participe d’une moralisation du faux, que dĂ©veloppent nombre de gros arnaqueurs en expliquant que « la contrefaçon n’est pas de la triche » car elle exige

  • de l’admiration pour le peintre que l’on espère Ă©galer,
  • de la sincĂ©ritĂ© dans l’acte pictural et
  • de l’honnĂªtetĂ© vis-Ă -vis de soi-mĂªme.

Imiter ou copier, ce serait rendre hommage Ă  un modèle qui a touchĂ©, et l’authenticitĂ© de l’Ă©motion liminaire dĂ©douanerait l’illĂ©galitĂ© de la chose. La dimension crĂ©ative et non strictement reproductive permettrait aussi d’amoindrir la faussetĂ© du faux. Ainsi, Rosa Elba Camacho raconte que, quand il s’est agi de reproduire les fresques de Lascaux, les artisans peintres ont refusĂ© de suivre « une projection pour copier au millimètre près les formes des figures », prĂ©fĂ©rant « recrĂ©er le plus possible

  • la vigueur,
  • la force et
  • la vie des figures » (102).

En somme, un faussaire pourrait dĂ©clarer, comme Eric Hebborn : « Les autres peignent la nature, je peins l’art. » Icilio Federico Joni, lui, se considĂ©rait « comme un peintre de tableaux anciens en rejetant pour lui-mĂªme l’appellation de faussaire », qu’il rĂ©serve aux faux-monnayeurs. Il prolonge ainsi la distinction de Jerrold Levinson entre « inventive forgeries » et « referential forgeries ». Guy Ribes va plus loin en affirmant « crĂ©er » et non pas imiter, copier, dupliquer ou reproduire car il lui faut « aller jusqu’Ă  ce moment d’Ă©lĂ©vation oĂ¹ la distinction entre soi et l’autre [le peintre qu’il copie] s’abolit dans l’acte mĂªme de peindre ».
Fausser, c’est accepter d’Ăªtre possĂ©dĂ© par un autre pour s’approprier son art. L’authentification d’un faux est l’acte final de cette dĂ©possession qui transforme le faussaire en « personne diffuse » voire dissoute. La rĂ©ussite de l’artisan « rĂ©side donc dans son talent Ă  prĂ©sentifier le gĂ©nie d’un absent en s’absentant lui-mĂªme de ses propres accomplissements ». Quitte Ă  les revendiquer, plus tard, de prĂ©fĂ©rence après avoir Ă©tĂ© rattrapĂ© par la patrouille… Ă€ suivre !

Jules & Jo, « Le futur est génial », La FACTORY Avignon, 6 juillet 2026

Pochette du dernier album

Le nier serait niais : on n’en peut mais, en France, on adore les Belges. C’est un racisme positif, presque un racisme d’amour, mĂªme chez ceux qui n’ont pas chĂ©ri une petite beautĂ© d’outre-QuiĂ©vrin en leurs jeunes annĂ©es, mais ça reste un racisme dont il est difficile de se dĂ©faire, plus encore que celui frappant tous ceux qui ont un hostie d’accent tabernake.
Jules & Jo n’en ont cure, qui viennent presque rĂ©gulièrement solliciter les brava hexagonaux au off d’Avignon. En 2026, ils balancent surtout le contenu de leur nouveau disque au titre Ă©bouriffant, portĂ© par une Ă©nergie qu’anime leur quintette gagnant : « Coussin pĂ©teur », « Escabeau », « Moufles », Mixeur » et « Tapette Ă  mouches ». Pour ceux qui, comme nous, auraient attendu 2026 pour les ouĂ¯r une première fois, stipulons que, Ă  l’aune franco-franchouillarde, Jules et Jo sont des hurluberlus assumĂ©s.

  • Ambiance techno low fi,
  • outils musicaux pour partie sur table Ă  repasser,
  • dispositif scĂ©nique ostensiblement cheap.

Bien que le concert honore le dernier disque, c’est « Trampoline » qui ouvre le bal. Issu de l’intimiste Chaise de jardin (2020), la chanson rend hommage au gentil trampolin oĂ¹ Dieu ne sert Ă  rien. Le message est clair : nous allons dĂ©coller avec cet Ă©trange aĂ©roplane soucieux d’associer

  • musique dĂ©pouillĂ©e,
  • textes barrĂ©s et
  • prĂ©sence scĂ©nique Ă  l’Ă©trangetĂ© aussi tranquille que revendiquĂ©e.

RĂ©sumons le choc… Eux ont l’habitude d’eux-mĂªmes depuis vingt ans qu’ils sĂ©vissent sur les scènes francophones ; mais, pour nous qui dĂ©couvrons leur travail en direct, quel vent de fraĂ®cheur sous la canicule conditionnĂ©e ! D’autant que la folie apparente de ces Ă©nergumènes est savamment camisolĂ©e, et hop, par un mĂ©tier très sĂ»r offert Ă  leur « public sublime ». Il s’agira, explique Jules, clone et non clown de Dmitri Chostakovitch, de transformer « de petits chemins de rĂ©ponse en chemins de lumière ». Et de joindre la musique Ă  la parole en dĂ©gainant leur plus belle chanson d’amour, « Coussin pĂ©teur » (et non cousin Peter, Ă©videmment).

 

 

Alors que Jo s’est emparĂ©e d’une basse pour faire groover la programmation du clavier, l’heure est aux questions philosophiques du type :

  • « Coussin pĂ©teur, coussin pĂ©teur, qu’as-tu de moins qu’un bouquet de fleurs aux senteurs de jasmin ? » Ou encore,
  • que se passe-t-il quand on est autant coincĂ© que cachĂ© derrière une armoire, ainsi que l’explore Jo dans un « tĂ©moignage normand » bien loin du fffatigant « CachĂ© derrière, cachĂ© derrière » voulzyque ? Ou, pire,
  • comment oser sortir sa colère – quelque chose que les Français pratiquent davantage que les Belges, s’Ă©tonnent les artistes ?

Sur ce dernier point, le duo tranche et propose « un p’tit tuto ». Sur un sublime riff funky de basse utilisĂ© en loop, Jules assume sa radicalitĂ© et propose de cogner ceux qui le mĂ©ritent (par exemple ceux qui n’aiment pas Jules & Jo) Ă  coups de tapette Ă  mouche. La proposition recueille le soutien d’un public dĂ©sormais bien dans le trip. C’est justement le moment que choisissent les musiciens pour imposer, Ă©cho aux pauses publicitaires du mondial de foutebol, un instant suspendu oĂ¹ le silence

  • Ă©clate,
  • tintinnabule et
  • carillonne

Ă  la fois. VoilĂ  l’occasion d’aller chercher dans l’assistance un volontaire dĂ©signĂ©. Ce soir, Jean-Michel sera incarnĂ© par le Dacquois Lionel (excellente trouvaille : emportĂ© par la bande-son enregistrĂ©e et le ukulĂ©lĂ© de Jo, le volontaire dĂ©signĂ© se rĂ©vèlera complètement possĂ©dĂ© par son rĂ´le, sous l’objectif du cellulaire de sa femme – il sera du reste grassement rĂ©munĂ©rĂ© pour sa participation, suscitant l’immense jalousie de la foule en gagnant une tapette Ă  mouches Jules & Jo), qui se retrouve muni d’une maraca – pas d’une maracas, puisqu’il n’y en a qu’une, rappellent utilement les zozos.
Il est vite invitĂ© Ă  grimper sur l’escabeau. C’est pour son bien, voire pour son salut. En effet, sa vie est pourrie au point qu’il n’y a « que des z dans son dico » et que, en voyant une flaque d’eau, il voudrait « s’y noyer pour NoĂ«l ». Ne lui reste plus qu’Ă  escalader l’escabeau pour se jeter par terre ; si, comme il est probable, il ne trouve pas la mort dans cette TS, qu’importe : il peut sauter encore !

 

 

Moins rutilante mais plus intime, la chanson suivante rend hommage au canard de bain dont Jules entend, avec un sĂ©rieux confondant, « les coin-coin pĂ©ter dans la mousse ». Il s’en passe, des choses, dans les baignoires belges… Sur les rĂ©seaux sociaux aussi,

  • ça grouille,
  • ça grenouille,
  • ça s’occupe.

Pris Ă  partie par « une hateuse » commentant une vidĂ©o et s’offusquant de ce que leurs personnages soient « niais », Jules et Jo ont optĂ© pour des reprĂ©sailles Ă  deux lames.
D’abord, ils demandent au public de former un cÅ“ur avec les doigts et de l’envoyer vers le ciel pour dĂ©clencher « une pluie d’amour dans le cosmos ». Bah, oui, chauffe un marron, ça l’fait pĂ©ter, on en parlait presque ; provoque un niaiseux, ça l’rend encore plus niais.
Ensuite, on passe aux choses encore plus sĂ©rieuses avec le titre « Moufle », pour lequel Jo se transforme en Diam’s, version avant que la rappeuse ne se bĂ¢che et ne fasse Ă  nouveau fortune en racontant sa nouvelle life – c’est l’une des belles virtuositĂ©s de ces acteurs vocaux : changer de timbre de voix Ă  loisir. Raoul Petite prĂ©venait que « la violence va faire grincer des dents ». Jules et Jo se gobergent, eux, d’une virulence vestimentaire et aquatique peu commune en crachant : « Si t’as pas d’moufle, tu prends une pantoufle. Ta conn’rie, tu l’Ă©touffes, tu la jettes au loin, j’veux entendre le plouf ! »

 

 

NĂ©anmoins, le spectacle fonctionne grĂ¢ce au souci malin des artistes de ne pas tout miser sur l’humour systĂ©matiquement efficace ou parodique. Ils n’omettent donc pas, après des sĂ©quences embrasantes, d’exploiter d’autres facettes de leurs chansons, telle l’ambiguĂ« « Lime Ă  ongles » oĂ¹, Ă  force d’arrondir les ongles, le narrateur rogne sur

  • sa vie,
  • ses espoirs et
  • ses impossibles amours.

Ben non, la vie, « c’est pas toujours Jules et Joie. » Loin de dissiper l’apaisement créé par cette chanson mid-tempo et triste, les artistes capitalisent sur la rupture d’ambiance en dĂ©gainant un nouveau « moment lenteur » dit « de creux ». Dans un monologue alla Édouard Baer, Jules explique que, contrairement Ă  ce qui se pratique d’ordinaire sur les scènes de thĂ©Ă¢tre, il lui paraĂ®t important de s’arrĂªter et d’arrĂªter aussi les spectateurs pour « voir ce que j’ai accompli, observer ces cailloux sur le bord de la route, regarder s’il y en a d’autres », mais aussi constater qu’il y a de moins en moins de bĂ»ches, dans notre monde oĂ¹ prĂ©dominent troncs et souches.
Ce constat amer partagĂ©, les chanteurs se relancent en invitant le fan Ă  « trouver ton mixeur intĂ©rieur, celui qui t’aime ». Chez eux, le mixeur – voire un « simcÅ“ur », comme le propose Jo – est un concept

  • de joie,
  • d’Ă©nergie, voire
  • d’accomplissement orgasmique.

Au programme, donc,

  • ambiance technoĂ¯de,
  • chorĂ©graphie irrĂ©aliste (« normalement, les lames, ça tourne Ă  360° mais j’y arrive pas ») partagĂ©e avec trois nouveaux volontaires dĂ©signĂ©s (« ce soir, ça va, au dĂ©but, on n’avait que trois spectateurs, c’Ă©tait plus difficile de choisir »),
  • participation du public et
  • infusion du message de dĂ©veloppement personnel affirmant que chacun peut se mixer avec ce qu’il kiffe, comme Jean-Louis avec JĂ©sus-Christ ou JosĂ© avec les poneys.

 

 

Toujours soucieux d’Ăªtre niais, le duo invite Ă  ne pas gĂ¢cher la bonne ambiance que leur savoir-faire ultra efficace a installĂ©e. Aussi invitent-ils leur public sublime Ă  envoyer des mixeurs dans le cosmos. Avignon s’exĂ©cute, c’est pour dire.
Jules et Jo en profitent pour distiller leur programme sĂ©ditieux en racontant l’histoire d’un couple secouĂ© par une idĂ©e pour le moins fouyouyou : avant qu’Alzheimer et Parkinson ne frappent, prendre la caravane et, audace fofolle, partir « faire un pique-nique », comme un Ă©cho Ă  « La retraite » chantĂ©e par Allain Leprest, oĂ¹ le futur vieux a un sursaut consistant Ă  « tendre le bras, et hop, ils appellent ça l’autostop (…), pour peu qu’on se dĂ©merde bien, on s’ra Ă  Tolède demain… »
Le solo de jerrycan achève de convaincre le public qu’il est temps de faire un triomphe aux deux asticots. Cela nous vaut un bis des deux « jeunes mariĂ©s ». Lui a passĂ© la robe blanche en Ă©cho Ă  l’iconographie du disque. Les voilĂ  pris dans la fĂªte d’un mariage qui n’a pas purifiĂ© leurs esprits, Dieu soit louĂ©. Ensemble, ils avouent donc ce que Georges Brassens eĂ»t appelĂ© « de jolies pensĂ©es interlopes » bien qu’ils prĂ©fèrent les dissimuler, grĂ¢ce Ă  une audacieuse chorĂ©graphie dissociĂ©e, « sous la nappe en papier ». Après quoi, il est temps de lire dans la boule de cristal et de rĂ©vĂ©ler, ainsi qu’Ă  l’ouverture du dernier disque, comment transformer un avenir « si flou » en un futur « gĂ©nial ». Indice : les poils de couilles de yack peuvent jouer un rĂ´le dans cette transmutation.

 

Jules & Jo au finale, La FACTORY, Avignon, le 6 juillet 2026. Photo non retouchée (pourquoi, il aurait mieux valu ?) : Bertrand Ferrier.

 

L’affaire se conclut sur des chansons courtes au ukulĂ©lĂ© et alla Wally, extraites de Chaise de jardin. Lucides et sans concession, Jules et Jo nous rappelle(nt, mais pas obligĂ©) par exemple que nous vivons dans un monde de potage oĂ¹ nous ne sommes que des fourchettes (« dommage »), assumant d’habiter sur scène un espace oĂ¹ l’amour du public n’a pas de prix « mais notre album, si » (quinze euros). Une dĂ©couverte

  • roborative,
  • rĂ©gĂ©nĂ©rante et,
  • pfff, d’accord, il faudrait une troisième Ă©pithète mais je crois que l’idĂ©e est assez claire sans elle donc sel zappons-la, comme on dit Ă  Tokyo (je sais, je sais, on se dĂ©tend du slip, mais j’ai tentĂ© quand mĂªme).

Et, au cas oĂ¹ l’idĂ©e n’Ă©tait pas claire, explicitons-la : si vous avez la chance de ne pas connaĂ®tre encore ces frappadingues, inventez l’occasion de vous mixer avec eux, ça fait sa mère du bien !


Jusqu’au 24 juillet 2026 Ă  la salle Tomasi de la FACTORY. Plus de dates – parfois Ă  confirmer – ici.

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 3/6

Première de couverture (détail)

Le faux chafouine car il questionne l’Å“uvre. Pour le commun des mortels, dont votre serviteur, une Å“uvre est artistique ou pas. Le faux renverse la table et rappelle que l’art n’est qu’une illusion associant

  • artisanat,
  • mythologie culturelle et
  • business.

La science essaye bien d’Ă©puiser la question en multipliant

  • les centaines de milliards de pixels pour cerner une Å“uvre,
  • les analyses inframachin,
  • les impressions 3D et
  • les reconstructions « à l’identique » par des peintres pas si soumis qu’on l’eĂ»t souhaitĂ©.

Monique Jeudy-Ballini souligne avec pertinence que cette technicitĂ© de la lutte anti-faux « donne Ă  penser que la vĂ©ritĂ© d’une composition rĂ©siderait dans ce qu’elle occulte plutĂ´t que dans ce qu’elle rend visible ». Pour examiner

  • les infrarouges,
  • la radiographie et
  • le non-dit d’une Å“uvre,

il existe des technologies. Mais elles coĂ»tent du pognon. Et l’on revient Ă  la logique nĂ©olibĂ©rale du fric Ă  gĂ©nĂ©rer coĂ»te que coĂ»te : le pognon qui coĂ»te cher est moins beau que celui qui rapporte.
Le faux renvoie les passionnĂ©s d’art Ă  leur hypocrisie ontologique. Quand ils kiffent une Å“uvre, ils la kiffent. Quand on leur apprend que c’est un faux, non. Monique Jeudy-Ballini s’en offusque : « Comment se fait-il que [l’Ă©motion] disparaisse dès qu’ils apprennent que c’est un faux ? » Cette bizarrerie trahit l’importance de « l’imaginaire » projetĂ© sur l’Å“uvre. Tout se joue sur l’Ă©laboration d’un narratif, au point que certains estiment que « la clef pour Ăªtre un grand faussaire n’est pas d’Ăªtre un grand peintre mais plutĂ´t un conteur convaincant » (73). En effet, le faux ne peut exister que dans un cadre

  • narratif,
  • social et
  • Ă©conomique

cohĂ©rent. La diffĂ©rence entre vrai et faux entre dans une variation de degrĂ©s qui efface la binaritĂ© de l’opposition initiale vrai / faux. Au point que certains faux font « eux-mĂªmes l’objet de faux », les copies devenant modèle pour d’autres copies. Matisse en avait conscience, pour qui « le jour oĂ¹ les faux Matisse ne s’achèteront plus, on ne donnera plus cher des vrais » (79).
En somme, les tableaux de peintres vedettes vivent sur un continuum d’authenticitĂ© et peuvent se dĂ©placer de haut en bas en fonction de leur histoire et de leur contexte ». La dĂ©gradation de l’authenticitĂ© est factice – le contraire serait contrariant pour le business. L’original ou la matrice n’est rien d’autre qu’un puits de possibles artistiques mais surtout pĂ©cuniaires.

  • Habiles artisans,
  • joyeux intermĂ©diaires et
  • experts sans conscience

en ont intimement pris conscience. Nous examinerons les conséquences de cette posture dans une prochaine notule. À suivre !

Hommage aux cigales qui dansent l’Ă©tĂ©

DĂ©tail de l’affiche officielle

Suite à la suppression du TGV réservé, le concert est reporté au dimanche 20 septembre.

GrĂ¢ce Ă  Michel Mazet et Isabelle Lange, titulaires, joie de revenir ce soir Ă  la collĂ©giale de PĂ©zenas – après un rĂ©cital en solo jadis – pour un nouvel Ă©pisode de la sĂ©rie « Et si l’on danse ? », fomentĂ©e avec le sieur Pierre-Marie Bonafos, ici prĂ©sentĂ© comme Pierre-Marie Bonefos sans doute pour Ă©viter que le public ne se prĂ©cipite en trop grand nombre pour l’Ă©couter.
Pourtant, ce sera bien M. Bonafos et son bonnet, non un clone de chez Wish, avec qui je propulserai des danses de Schubert, Jobim, Susato, Faillenot, Corrette, Langlais et plus car affinitĂ©s. Une heure de chorĂ©graphie pour les oreilles, joyeuse-mais-pas-que, dans un bĂ¢timent Ă©tonnant dotĂ© d’un orgue superlatif. Avec vous serait un plus positif.

 

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 2/6

Première de couverture (détail)
  • L’art,
  • le principe et
  • le business du faux

que nous commenĂ§Ă¢mes Ă  Ă©voquer en recensant Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre de Monique Jeudy-Ballini ici reposent sur l’idĂ©e qu’un faussaire imite alors qu’un artiste n’imite jamais. Ce prĂ©supposĂ© revient Ă  fantasmer l’originalitĂ© d’une pièce. La contrefaçon a pourtant Ă©tĂ© pratiquĂ©e de longue date.

  • CĂ©zanne a contrefait Ingres ;
  • CĂ©sar s’est dĂ©dit de dessins qu’il jugeait faibles, les vrais devenant des faux ;
  • van Dick a peint « environ 800 tableaux signĂ©s Rubens » ;
  • Magritte n’Ă©tait pas en reste, etc.

Plus son Ă©tat phsyico-mental s’aggravait, plus Dali a produit : bizarre autant qu’Ă©trange, non ? Bref, l’authenticitĂ© est-elle toujours objectivable ? Le fait est que l’ontologie de l’Å“uvre d’art se trouve bousculĂ©e et confrontĂ©e Ă  ces questions borderline qui font croustiller l’abondante prĂ©sence des faux.

  • « Que dire d’un faux Modigliani peint par Soutine, ou d’un Gustave DorĂ© peint par van Gogh ? »
  • « Quand les artistes copient les artistes, oĂ¹ sont les originaux ? »
  • « Que dire d’un peintre qui a rĂ©alisĂ© de multiples versions de ses propres Å“uvres ? »

La contemplation du faux amène inĂ©luctablement Ă  se demander ce qui constitue l’authentique. Par exemple, un ready-made n’est authentique que par sa signature : l’objet lui-mĂªme n’est pas créé par l’auteur. Pour autant, suffit-il d’un auteur pour constituer une Å“uvre d’art authentique ? Quand, au tournant de 1960, Yves Klein vend « des parties invisibles et intangibles d’espace vide », que deviennent les notions d’Å“uvre et d’authenticitĂ© ? Ces interrogations sont d’autant plus aiguĂ«s que « maints artistes du vingtième siècle » ont Ă©rigĂ© « l’imposture en posture » sous prĂ©texte d’ironie. Au point que l’authenticitĂ© ne concerne plus l’Å“uvre mais son crĂ©ateur. Pour le faussaire Guy Ribes, la signature de Picasso « est un tableau ». Ainsi apparaĂ®t la spĂ©cificitĂ© du faussaire vis-Ă -vis de l’artiste. Lui se bat pour une « imposture consistant Ă  convaincre qu’il n’y a pas d’imposture » quand l’artiste peut se battre en vue de valoriser sa posture d’imposteur.
Pour avoir travaillĂ© sur le livre d’Éric PiĂ©doie le Tiec, souvent citĂ© par l’auteur, on ne prĂ©tendra pas que « les acteurs du monde de l’art » se rendent complices « à leur insu » des faussaires (63). Le plus souvent, il semble qu’ils soient partie prenante voire demandeuse d’une entourloupe hautement rĂ©munĂ©ratrice. En rĂ©alitĂ©, « l’effet de faux constitue un travail collaboratif » oĂ¹ celui qui a forgĂ© le fake est le plus souvent intĂ©grĂ© Ă  une machine de l’arnaque aussi huilĂ©e et rentable qu’une chaĂ®ne de Ponzi ou un bon broutage ivoirien. Pour autant, la clef-de-voĂ»te du système est la capacitĂ© du faussaire Ă  se dĂ©mettre de son statut de crĂ©ateur… au point que certains artistes – tel Giorgio de Chirico – ont choisi de brouiller les pistes en dĂ©nonçant leurs propres tableaux comme des faux, se dĂ©mettant Ă  leur tour de leur statut de crĂ©ateur.
Dès lors, le travail du faux apparaĂ®t Ăªtre un miroir particulièrement stimulant de l’art en gĂ©nĂ©ral et des problĂ©matiques liĂ©es Ă  sa rĂ©ception en particulier. De quoi nourrir notre curiositĂ© pour l’enquĂªte de Monique Jeudy-Ballini dont nous continuerons l’exploration ce tout tantĂ´t ou presque. Ă€ suivre !

« Confessions d’un vampire sud-africain », L’incongru (Avignon), 4 juillet 2026

Jann Halexander sur la scène de l’Incongru (Avignon), le 4 juillet 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Ă€ force d’accompagner le chanteur Jann Halexander, j’en avais oubliĂ© que le zozo Ă©tait aussi acteur. Par chance, Ă  Avignon, au dĂ©but du mois de juillet, il vient nous parler de sa vraie vie, au fil d’une confĂ©rence tramĂ©e pour la première fois en 2008 au musĂ©e des Vampires, depuis disparu. Le voici devant les Ă©tudiants que nous sommes, prĂªt Ă  s’autobiographier puisqu’on le paye pour ça. « Le sang, c’est bien, pose-t-il, mais l’argent, c’est mieux. » Le confĂ©rencier admet son trouble : « J’ai pas l’habitude de raconter ma vie devant mon repas », admet-il. Jadis, le narrateur Ă©tait un bon gars. Un gentil protestant. Mais quand les Noirs de toute nuance ont Ă©tĂ© victimes du racisme d’État, il a virĂ© sa cuti puisque « le bon Dieu est un connard qui n’a rien fait pour nous aider ».
Heureusement, le jeune mĂ©tis est engagĂ© Ă  l’hĂ´tel Transsylvania, en grande banlieue de Cape Town, par Elisabeth, la patronne « à la peau très blanche ». L’ambiance est Ă©trange. Pas de miroir dans l’Ă©tablissement. Des serveurs disparaissent. Les clients ont des voix mĂ©talliques. Comme Elisabeth, ils ont la peau « très pĂ¢le ». VoilĂ  pour l’ambiance.
Le plot se noue quand dĂ©barque un client très spĂ©cial. Il est choyĂ© par la patronne. Mange avant les autres. Semble « beau comme la mort-orgasme ». A des lunettes très, très noires. Finit par s’intĂ©resser Ă  son serveur dĂ©diĂ©, comme on dit dans les data centers. Apprend qu’il s’appelle Pretorius. Lui apprend qu’il s’appelle Dracula et qu’il a une certaine chcoumoune : parti d’un pays qui persĂ©cuta juifs et tsiganes, il se retrouve dans un État qui n’apprĂ©cie guère les gens de couleur.

 

 

Les fans de Jann Halexander se dĂ©lectent des extraits de chansons glissĂ©s dans le texte mine de rien. Les autres et les mĂªmes savourent l’art et le plaisir de conter du vampire du soir. Il y a

  • de la dĂ©contraction mais de la tenue (tension dont tĂ©moigne le costume Ă©trange dont s’affuble l’acteur),
  • de l’aisance et de l’ironie,
  • de la spontanĂ©itĂ© et de la pose maĂ®trisĂ©e,

ce qui signale et valorise un long compagnonnage avec

  • le personnage,
  • le texte et
  • l’univers qui sous-tend la pièce.

Pretorius, lui, se laisse aller. Dracula l’enivre. Le drague. Obtient que le serveur reste Ă  l’hĂ´tel « dans la plus belle suite ». L’encule en chanson puis en verbe et en chair. Le transforme en « browncula ». La jouissance fait trembler les fondations, et pourquoi pas, après tout ? « L’amour est raison, le sexe est pulsion, la raison un dĂ©sastre. » On hurle de joie. On a le regard rouge comme l’Enfer. On ronfle. On pleure, aussi. Bref, on intègre la compagnie des vampires.
Jann Halexander se dĂ©lecte de son sans-gĂªne, de sa verve dĂ©bridĂ©e et de ses audaces potentiellement choquantes. Le public, dans la diversitĂ© de ses horizons de rĂ©ception, se repait du ton simple et gourmand qui ne quitte pas l’acteur. Avec lui, on se vautre dans

  • la fange,
  • le stupre,
  • le gore,

on Ă©coute des coĂ¯ts sanguinolents et l’on s’effraye de la tristesse de la solitude Ă©ternelle – peut-Ăªtre parce que l’auteur nous convainc sans aucunement le sous-entendre que, quand il parle des vampires, il parle de nous, de lui, d’elle, peut-Ăªtre mĂªme de moi. Peut-Ăªtre, hein. Ça m’Ă©tonnerait, mais peut-Ăªtre.

 

 

Son orgasme obtenu, Dracula s’enfuit. Laisse Pretorius avec son nouveau statut. Lequel Pretorius constate : « Je ressemble Ă  un homme mais les hommes sont pour moi de la nourriture. Vous qui m’Ă©coutez, vous Ăªtes ma bouffe. » Le monde l’Ă©tonne. L’homosexualitĂ© le stimule : « Oh, on fait confiance Ă  la science pour que les hommes deviennent enceintes. Bah quoi ? Faut qu’on rigole un peu ! »
Le narrateur séduit par son mélange

  • d’outrance rabelaisienne,
  • de cynisme hypertrophiĂ© et
  • d’invraisemblances Ă©mues comme quand il avoue :

« J’ai cachĂ© toute cette histoire Ă  mes parents. D’ailleurs, j’ai tuĂ© mes parents. Et le reste de ma famille aussi. » GrĂ¢ce Ă  un superpouvoir que nous ne dĂ©voilerons point ici mais qui fait frissonner le claustro griffonnant ces lignes, il a grignotĂ© son lignage et, avec l’aide d’Elisabeth, a offert le reste des corps aux cochons d’Ă  cĂ´tĂ© pour, enfin, « commencer Ă  goĂ»ter le bonheur d’Ăªtre heureux ».
Un petit chien en forme de molosse traverse sa vie. Elisabeth aussi. Sa véritable mère itou. Il y a

  • des fuites,
  • des morts,
  • des apocalypses et
  • des peurs comme celle du cousin Simon qui pressent que le cousin Pretorius se retient de le manger.

Il y a aussi les annĂ©es Sida, oĂ¹ il devient difficile de trouver de la viande de bonne qualitĂ©. La vie suit son cours :

  • les amours se fanent,
  • les vampires peinent Ă  mourir,
  • Transsylvania pĂ©riclite (« il a fallu licen – bouffer le personnel »).

 

 

L’hĂ´tel est transformĂ© en « lotissements pour la classe moyenne afro-amĂ©ricaine qui monte ». Pretorius voyage Ă  travers le monde, « ce fantastique garde-manger ». Tip pour ceux qui ont peur des vampires, il Ă©vite les humains qui ont acceptĂ© les vaccins anti-Covid. S’il est Ă  Avignon, ce soir, c’est pour le fric. Parce que le sang, c’est bien, mais l’argent, etc.
Le récit qui court sur environ une heure se clôt sur un conseil de bon sens (« ne venez pas me parler si vous me croisez vers trois heures du matin »). La salle applaudit à tout rompre, subjuguée par cette polyphonie

  • de provocations rutilantes,
  • de plaisir du conte et
  • de maniement dĂ©licat de la musique, chansonnĂ©e ou non.

C’est

  • palpitant,
  • audacieux,
  • roboratif

et, sans la moindre flagornerie, pas vraiment la crèmerie de ces pages mĂªme lorsqu’il s’agit de recenser une connaissance, l’on se rĂ©jouit d’apprendre que des perspectives de tournĂ©e provençale se dessinent pour un spectacle

  • joyeux,
  • souriant et
  • vigoureux

qui le mérite diablement.
Ah, sinon, j’avais rĂ©digĂ© une base d’article pour une blogueuse qui voulait ABSOLUMENT chier une chronique sur la pièce sans la voir. Donc, pour ceux qui souhaiteraient s’adonner Ă  cet exercice, voici une critique lyophilisĂ©e accessible Ă  tous :

  • Le vampire, un thème universel et intemporel.
  • Jann Halexander, un chanteur et acteur pluriel.
  • Avignon off, un lieu de brassage culturel qui bruisse d’audaces.

J’aime bien le passage sur « qui bruisse d’audaces ». SĂ©rieux, je trouve que ça claque. Mais, en vrai, Confessions d’un vampire sud-africain, ça vaut mieux que ces Ă©lĂ©ments de langage de merde, heureusement.

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (MimĂ©sis) – 1/6

Première de couverture (détail)

Derrière une couverture très vilaine, de face comme de dos, se cache un livre fort intĂ©ressant payĂ© par le CNRS aux Ă©ditions MimĂ©sis. Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre est paru tout rĂ©cemment et se propose de dĂ©cortiquer le mĂ©canisme qui prĂ©side Ă  la crĂ©ation de faux. Ceux-ci sont essentiels au marchĂ© de l’art top niveau. Ainsi estime-t-on que 90% des prestations graphiques de Salvador Dali sont des faux ! Plus gĂ©nĂ©ralement, depuis le quinzième siècle, a Ă©mergĂ© en Europe la pratique volontariste de la falsification comme

  • continuitĂ© post mortem donc Ă©ternisant un artiste (et finançant tant le faussaire que ses descendants, les deux pouvant Ăªtre les mĂªmes),
  • hommage car ajoutant au catalogue une Å“uvre digne d’un maĂ®tre, ou
  • imitation jugĂ©e parfaite  donc pouvant remplacer un tableau du peintre contrefait.

Presque rien de cachĂ© : « Les contrats passĂ©s entre les ateliers de peintres tels que Joardens et Rubens stimulaient très clairement le degrĂ© d’intervention du maĂ®tre dans l’exĂ©cution de l’Å“uvre. »

  • Le recul de l’anonymat Ă  l’Ă©poque romantique, puis
  • la marchandisation de la culture et
  • la valorisation progressive de la notion de gĂ©nie artistique au-delĂ  du savoir-faire artisanal

induisent l’avènement progressif mais gĂ©nĂ©ralisĂ© d’un art du faux qui culminera au vingtième siècle avant de connaĂ®tre de nouveaux dĂ©veloppements ces dernières annĂ©es. Or, si le faux fascine, c’est que sa transgression renverse la foi dans la singularitĂ© de l’artiste, consubstantielle Ă  la notion occidentale moderne d’art. Il montre que « rien n’est assez singulier pour apparaĂ®tre irremplaçable ». Plus encore, le principe de « substituabilitĂ© d’un maĂ®tre » (id est, par exemple, le fait qu’un clampin puisse crĂ©er un Rubens) interroge le « rapport diffĂ©rentiel Ă  la dĂ©lectation esthĂ©tique ». En clair ou presque, je peux kiffer un Renoir parce que c’est un Renoir… mĂªme si ce n’est pas un Renoir.
En effet, un chef-d’Å“uvre peut se rĂ©vĂ©ler Ăªtre un faux ; ce nonobstant, ce faux n’est-il pas pour autant une superbe peinture ? David Stein, faussaire patentĂ©, s’est ainsi emportĂ© quand la qualitĂ© de ses faux Chagall ou de ses faux Picasso a Ă©tĂ© stigmatisĂ©e, arguant que tel tableau de sa main « n’Ă©tait pas très bon, mais il ressemblait bien Ă  un Chagall pas très bon ». Autrement dit, vrai n’est pas forcĂ©ment magnifique, ni mauvais irrĂ©mĂ©diablement faux.
Pourtant, la sacralisation d’un tableau de vedette s’est incrĂ©mentĂ©e dans notre mentalitĂ©. Elle ruisselle y compris sur des productions de mĂ©diocre qualitĂ© grĂ¢ce aux « interactions associant les divers acteurs du monde de l’art », featuring experts, critiques, juristes, commissaires-priseurs, historiens de l’art, conservateurs, mĂ©cènes et collectionneurs. Tout ce petit monde, au sens lodgien du terme, jonglant avec les millions pendant que le peuple vĂ©rifie le prix des tomates a intĂ©rĂªt Ă  perpĂ©tuer une ontologie du vrai, mĂªme mĂ©diocre… et Ă  dĂ©velopper une industrie du faux adoubĂ© comme vrai. De la sorte, nĂ©anmoins, il laisse entendre que « c’est le monde de l’art plutĂ´t que l’artiste lui-mĂªme qui rĂ©alise l’Å“uvre » et la rend gĂ©niale. Dans cette mesure dĂ©mesurĂ©e, l’on regrette que Monique Jeudy-Ballini n’Ă©maille pas ses observations d’une incidence politique, analysant l’extension du business du fake Ă  l’aune d’un nĂ©olibĂ©ralisme galopant imposant peu Ă  peu le fric comme juge de paix et des hommes et de l’art.
En revanche, l’auteur montre fort bien pourquoi le faux peut Ăªtre satisfaisant et significatif, comme quand « le Faussaire espagnol » (personnage probablement faux lui-mĂªme) rĂ©investit Ă  la mode de son Ă©poque des tableaux connus, par exemple en substituant Ă  l’imaginaire religieux un goĂ»t certain pour la galanterie. MĂªme si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, ces « traces de rĂ©interprĂ©tation » rĂ©sonnent avec l’idĂ©e de modernitĂ© d’une Å“uvre ainsi que l’entendent les metteurs en scène dĂ©pourvus de talent donc fĂ©rus de Regietheater, acte pseudo artistique produisant une critique de l’Å“uvre matricielle « à travers des traces de rĂ©interprĂ©tation trahissant notamment des diffĂ©rences d’historicité ».
Surtout, cette tendance au remix rappelle que, Ă  l’instar de l’art qu’il imite, le faux procède essentiellement d’une posture mercantile, et les modifications proposĂ©es par « certaines copies » ont donc pour visĂ©e de « renforcer l’attractivitĂ© commerciale » d’une toile, par exemple en ajoutant des patineurs sur un paysage lacustre et hivernal. En somme, le faux s’inscrit dans un large Ă©ventail de possibles dont trois variantes apparaissent comme essentielles :

  • le faux comme copie Ă  l’identique,
  • le faux comme modernisant Ă  la marge une Å“uvre de maĂ®tre dupliquĂ©e, et
  • le faux comme inventant une Å“uvre Ă  la manière d’une star du business du beau et du wow.

D’autres variantes existent, telle celle du « vrai faux » entendu comme une Å“uvre authentique prĂ©sentant des « traits atypiques » voire des « dĂ©fauts » de rĂ©alisation qui ne paraissent pas dignes d’un maĂ®tre. NĂ©anmoins, ces faux-lĂ  sont rĂ©vĂ©lateurs d’une foi constitutive de la dĂ©lectation esthĂ©tique. Selon Monique Jeudy-Ballini,

 

si la qualitĂ© d’une maĂ®trise technique s’apprĂ©cie sur un continuum de degrĂ©s plus ou moins Ă©levĂ©s, le gĂ©nie, Ă  l’inverse, renverrait sans nuance et pour ainsi dire ontologiquement Ă  une propriĂ©tĂ© dĂ©marcative (sic) dont un Ăªtre se trouverait dotĂ© sans l’avoir cherchĂ©.

 

Dans cette perspective, le faux est un miroir que l’art nous tendrait pour comprendre notre fascination. Ă€ confirmer donc Ă  suivre dans une prochaine notule (vraie) !

« Soleil déréglé », La Factory Avignon, 3 juillet 2026

Camille Ludig, Caroline Marcos, FrĂ©dĂ©ric Jessua, Charles Van de Vyver, Nadir El Arabi et GrĂ©goire Isvarine le 3 juillet 2026 Ă  Avignon. Photo qui vaut c’qu’elle vaut : Bertrand Ferrier.

3 juillet 2026, 21 h 45. Avec Charlotte Grenat, alias mademoiselle Maya (ou l’inverse), et sa camĂ©riste Inma, nous venons de finir la mise en place de la rĂ©gie pour le spectacle que nous jouons Ă  partir du lendemain soir jusqu’au vendredi suivant. Le festival off d’Avignon est entrĂ© en Ă©bullition, autrement dit les bars dĂ©bordent. Tout commence vraiment demain. Nulle fatigue, pour le moment.

  • Une envie,
  • une urgence,
  • une Ă©mulation.

L’effroi devant la concurrence (plus de 1600 spectacles sont officiellement recensĂ©s), aussi. Pas vraiment conscientisĂ©. Un effroi tranquille. Presque.
Nous rentrons tranquillement dĂ®ner Ă  notre camp de base quand Charlotte se fait alpaguer par un gars de la FACTORY (ha, ces scènes qui pensent qu’elles sont plus importantes parce qu’elles sont CAPITALES), en passant devant l’une des adresses de cette scène conventionnĂ©e : une gĂ©nĂ©rale va commencer, ma colonelle ! En l’espèce, celle de Soleil dĂ©rĂ©glĂ©, une crĂ©ation ambitieuse de la compagnie Navaquesera. Comme le veut la tradition, l’aventure est gratuite.
Nous ne nous consultons pas longtemps. La verveine-menthe que nous envisagions de suçoter avant de partir sur le traĂ®neau du tram ? Qu’Ă  cela ne tienne, nous nous rattraperons. La salade en kit qui nous attend au frigogidaire ? Elle patientera bien 1 h 30 de plus. Puis, comment mieux commencer un festival que par une invitation impromptue ?

 

Le pitch

Casimir (FrĂ©dĂ©ric Jessua), chĂ´meur ayant un goĂ»t appuyĂ© pour la dive bouteille dans sa diversitĂ©, se fait remonter les bretelles par son Ă©pouse. SecouĂ©, il s’accorde une prune sans besoin de flicaille et voit apparaĂ®tre Gilles Bouleau en son humble logis (Charles Van de Vyver). Rien de très Ă©tonnant en soi, le gars ayant l’habitude de jouer son rĂ´le dans des fictions cinĂ©matographiques ou tĂ©lĂ©visuelles, entre Tuche et pancolades. Mais Casimir n’y est pas habituĂ© et se retrouve tout Ă©baubi devant le prĂ©sentateur de TF1. Lequel, assistĂ© par Étienne Petit (GrĂ©goire Isvarine), astrophysicien imbu de lui-mĂªme et de son mĂ©pris des autres, apprend Ă  Casimir qu’un tout nouveau programme informatique vient de dĂ©cider qu’il devait Ăªtre le nouveau prĂ©sident de la RĂ©pubique. Est-ce

  • le fruit de l’alcool ou la victoire d’une « rĂ©alitĂ© objective » dĂ©finie et subvertie par la science ?
  • un dĂ©lire de dĂ©pressif bon pour l’HP ou une opportunitĂ© sĂ©duisante Ă  ne pas louper ?
  • un rĂªve Ă©thĂ©rique ou un cauchemar tellurique ?

90′ doivent aider Casimir et nous-mĂªmes Ă  le dĂ©terminer.

 

 

Le spectacle

Parmi ses nombreuses tendances, le off d’Avignon travaille

  • le fĂ©minisme le plus Ă©pouvantablement consternant dans sa course au consensualisme,
  • les comĂ©dies beauf les plus effarantes,
  • les arnaques de compagnies sans honneur prĂ©tendant porter sur scène des pièces rapiĂ©cĂ©es par leurs soins sans en avertir prĂ©alablement le spectateur
    • (Huis clos avec trois personnages,
    • Un fil Ă  la patte en 1 h 15,
    • Ubu Roi réécrit pour dĂ©noncer Trump et Poutine, quelle audace !),
  • les tendances alternatives les plus porteuses que sont les stand-up et
  • l’arrivĂ©e massive de chansonneries, pain bĂ©nit pour les propriĂ©taires de thĂ©Ă¢tre.

Certaines crĂ©ations collectives subventionnĂ©es tentent de secouer le cocotier en osant l’abondance, fĂ»t-elle tempĂ©rĂ©e par des gnangnanteries puputes Ă  se taper la tĂªte contre les murs (« ce spectacle est conçu dans une dĂ©marche Ă©cologique avec dĂ©cors et costumes recyclĂ©s », on y reviendra).
Alors que, contrairement au in, fĂ©ru de durĂ©es plantureuses faisant arty, la plupart des spectacles du off ne dĂ©passent guère l’heure un quart afin de permettre aux thĂ©Ă¢tres d’encaisser un max, Navaquesera ose l’heure et demie autour de deux types d’acteurs : Casimir, comĂ©dien unique, et les autres, aux multiples rĂ´les dĂ©genrĂ©s Ă  l’occasion – les deux principes de performance Ă©tant, en soi, remarquables. Dès la gĂ©nĂ©rale, le travail de troupe saute aux agates :

  • les stichomythies groovent,
  • les ensembles sont rĂ©glĂ©s avec sĂ©rieux,
  • la sĂ©rĂ©nitĂ© des artistes permet de gĂ©rer les imprĂ©vus Ă  base de tranquillade (panne du vidĂ©oprojecteur).

Pourtant, en dépit de ces deux qualités principales (générosité et travail patent), nous allons sortir de cette invitation avec un sentiment frisouillant la déception. En essayant de comprendre pourquoi la foufouitude du projet ne nous a pas tout à fait envolés, nous avons cru déceler quatre freins limitant notre enthousiasme.

 

Les dissonances

Le premier frein est liĂ© au casting des personnages. Le plaisir de l’archĂ©type – chaque acteur Ă©tant appelĂ© Ă  incarner des topoĂ¯ – s’enlise rapidement dans la facilitĂ© de la caricature. Ainsi

  • de la prof de fac fĂ©ministe Ă  l’idiolecte boursouflĂ©,
  • des ninjas niveau DorothĂ©e et
  • du savant vulgarisateur vomissant son public (Étienne Klein, arnaqueur d’État, reviens-nous, immonde farceur !).

Ă€ la longue et, parfois, Ă  la courte, cela dĂ©samorce tout intĂ©rĂªt du spectateur.

  • La pantalonnade s’enlise dans un prĂ©visible stabylotĂ©,
  • le comique de situation s’envase dans une itĂ©ration pataude, et
  • la volontĂ© pĂ©dagogique d’Ă©quivalence entre les grotesques s’ensuque dans un copiĂ©-collĂ© dont l’intĂ©rĂªt narratif et dramatique finit par nous fausser compagnie donc nous Ă©chapper.

Le deuxième frein est liĂ© Ă  la faiblesse du nÅ“ud diĂ©gĂ©tique. En clair ou presque, le texte se concentre trop souvent sur l’alternative, digne d’une vieille rĂ©dac de collège, entre « is this just real life? is his just fantasy? ». Franchement, en tant que spectateur, on aimerait s’en taper le coquillard.
Dès lors, on dĂ©colle presque quand Camille nous embarque dans sa foi dans le multivers, moins quand il rabat le rĂ©el sur la dichotomie opposant rĂªve et rĂ©alitĂ©. On aurait prĂ©fĂ©rĂ© l’ambiguĂ¯tĂ© tentatrice ou l’invraisemblable psychĂ©dĂ©lique au cocooning rassurant du « l’un ou l’autre », tant aller au thĂ©Ă¢tre pour s’entendre expliquer que le dĂ©lire n’est in fine qu’une mauvaise passe psy et pas une ouverture sur d’autres possibles chausse l’esprit de semelles de plomb. Tout se passe comme si la compagnie avait frissonnĂ© Ă  l’idĂ©e d’aller plus loin dans le dĂ©règlement du soleil rationnel, alors qu’elle avait Ă  l’Ă©vidence de quoi creuser pour nous offrir une rĂ©alitĂ© de l’irrĂ©el alla Arrabal.
Le troisième frein est liĂ© Ă  la construction du propos. Bouffie par un name-dropping plus fffatigant que moderniste ou post-Bret Easton Ellis, la pièce se prĂ©sente comme une suite de saynètes assez nombreuses pour que, peu finement, l’on demande Ă  Casimir de les rĂ©capituler sporadiquement afin d’aider les spectateurs Ă  se repĂ©rer dans l’accumulation (l’apparition, l’HP, les drogues…).

  • Le manque d’interactivitĂ© entre les Ă©pisodes,
  • l’absence de diachronie et
  • l’impression de feuilleter un catalogue plus qu’une existence

contribuent Ă  limiter la palpitation du spectateur.
Le quatrième frein est liĂ© Ă  l’absence d’auctorialitĂ©. Seule, sans doute, une patte auctoriale aurait pu impulser une ambition dans le dĂ©lire – au sens Ă©tymologique du terme – pour oser

  • l’invraisemblable,
  • le franchissement voire
  • le crissement.

À défaut, les successions

  • d’impossibles,
  • d’analepses et
  • d’itĂ©rations convenues n’aboutissant pas au postulat d’un autre monde en train d’Ă©merger

ahanent en nourrissant un certain manque de rythme marquĂ© par l’absence

  • de contretemps,
  • d’accents surprenants,
  • de prĂ©cipitations ou
  • de trĂ©pidances

susceptibles de singulariser tel passage et de permettre Ă  tel autre de s’Ă©taler avec astuce.
Au fil des scènes, la dynamique se perd. L’exploration de plusieurs « rĂ©alitĂ©s objectives » n’impacte en rien Casimir, et la mise en avant de postures ou d’idiolectes  – science, sociologie, trafic, psychiatrie et plus – ressemble Ă  une liste de courses plus qu’Ă  une pièce de thĂ©Ă¢tre. L’explicit Ă©touffant, avec Père NoĂ«l, semble assez dire le manque de perspective du rĂ©cit, quitte Ă  morfondre le spectateur dans une consternation grandissante, qui contraste avec l’envie des comĂ©diens de les amuser pour leur donner Ă  penser.

 

La conclusion

Devant tant d’Ă©nergie, allant

  • de salle Ă  scène,
  • de cour Ă  jardin, et
  • du texte (trop) abondant Ă  l’acting,

on aimerait Ăªtre submergĂ© par une pulsion roborative, fĂ»t-elle perturbĂ©e par la malaisance liĂ©e au traitement rĂ©servĂ© au texte de Nadhir El Arabi, puant de racisme. HĂ©las, on pense avant tout Ă  la punchline du philosophe Jean-Jaques G. dans « Une autre histoire » : « Moi, le premier acteur, je rĂªve d’un auteur. » On sent que Casimir en aurait eu besoin. Spectacle apparemment collectif, revendiquant son cĂ´tĂ© Ă©colo parce qu’il rĂ©emploie des chaises et une table (wow), Soleil dĂ©rĂ©glĂ© ose mais souffre d’une absence

  • d’Ă©criture,
  • de choix et
  • de radicalitĂ©.

De densitĂ© aussi, peut-Ăªtre. En se souciant de laisser Ă  chaque acteur un moment vedette donc un moment pas vedette, le tableau Excel de la pièce se dissout en compromissions sans intĂ©rĂªt pour le spectateur. Des acteurs valeureux,

  • le souffle,
  • l’envie d’en dĂ©coudre et
  • la capacitĂ© de questionnement

(mais aussi le talent imperturbable de FrĂ©dĂ©ric Jessua, aussi hĂ©naurme que son rĂ´le l’exige) nous auraient plus donnĂ© envie de les voir dans des pièces d’une vraie fĂ©rocitĂ©, type Les Maxibulles de Marcel AymĂ© – mĂªme si, dans ce cas, ils n’eussent point Ă©tĂ© programmĂ©s Ă  La Factory. Ă€ croire qu’il convient de ce se rĂ©jouir que le soleil de nos fantasmes soit dĂ©finitivement dĂ©rĂ©glĂ© !


Jusqu’au 25 juillet Ă  la FACTORY d’Avignon.

Rendez-vous Ă  Avignon !

L’affiche officielle

Au plaisir de ! Rens. ici.